Chapitre 47 – Mon oncle
La soirée battait son plein. Les danses se succédaient, alternant les slows langoureux avec les rythmes effrénés des twists, des Holly Gully et des Mash Potato. Une ambiance du tonnerre régnait, les plus jeunes se trémoussaient allègrement.
Renouf s’était même levé, invitant son épouse à danser un slow. Ému, je ne pouvais détacher mes yeux de leur couple. Ça m’a touché de les voir danser joue contre joue.
Puis, vint l’entracte. J’en profitai pour aller boire un coup au bar avec les musiciens, pendant que tout le monde regagnait sa table. Nous échangions quelques impressions sur le déroulement de la soirée lorsque le British se dirigea vers moi.
Je feignis ne pas le remarquer outre mesure. Il s’accouda tout à côté de moi et commanda une boisson.
— Excusez-moi, mais j’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part.
— Je ne pense pas. C’est la première fois que je viens à Rouen.
— Ah ? Vous venez d’où alors ?
— Du Havre. J’y suis né. D’habitude, je joue là-bas. Et puis, tout à coup, j’avais envie de changer d’air.
— C’est drôle, vous me rappelez quelqu’un… mais je ne sais plus qui. Qu’importe ! Je me présente, Lucien Morel, commerçant.
Commerçant ? — Mon œil !
— Daniel Lecoeur, musicien.
Après avoir échangé ces fausses informations, nous nous serrâmes la main.
— Alors, comme ça, vous venez du Havre.
— Eh bien oui. Pourquoi ?
— Pour rien. C’est drôle, vous portez le même nom de famille que l’un de mes amis. Je connais un Lecoeur. André Lecoeur.
— Quelle coïncidence ! Mon oncle s’appelle aussi comme ça.
— C’est peut-être le même homme.
— Hum ! En vérité, hésitai-je, je ne pense pas. Mon oncle n’est pas vraiment… fréquentable.
— Fréquentable ?
Je pris alors l’air le plus honteux possible et plongeai mon regard dans ma bière.
— Eh bien… en fait… il a plutôt mal tourné.
— Mal tourné ? Voyez-vous ça ! Pourquoi a-t-il mal tourné ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Eh bien, il peut-être l’ami dont je vous ai parlé.
Je hochai la tête, faussement incrédule.
— Un Monsieur aussi classe que vous ? Fréquenter un gars tel que lui ? Non ! Ça m’étonnerait ! Ça doit être un autre. Un homonyme, comme on dit.
— Parlez-moi un peu de lui.
Me retournant vers lui, je pris un air mystérieux.
— Je vais vous faire une confidence. Mon oncle était comédien, mais un comédien raté. Il gagnait tellement mal sa vie qu’il a fini gigolo et un peu escroc sur les bords.
À ce moment précis, Michel Lemoine me fit signe de reprendre. Cela tombait à point nommé. Je m’excusai et remontai aussitôt sur scène. Comme la pêche à la mouche, je commençais à lancer mon appât. Je l’intriguais. Cependant, je lui rappelais quelqu’un. Ça, c’était embêtant. Peut-être ressemblais-je trop au jeune flic un peu gauche qui accompagnait Martineau lors de notre rencontre au Balto ?
Nous continuâmes à jouer. La fête battait son plein. Cela dura encore deux heures. Jetant un coup d’œil à la dérobée, je voyais le British me fixer de temps à autre. Il parlait avec le jeune homme blond qui les avait rejoints à table, lui et sa compagne. Alors, ils se connaissaient ? Evidemment, un souteneur, un prostitué…
Puis, à minuit moins deux, l’orchestre s’arrêta. Lemoine s’empara du micro.
— Mesdames et Messieurs, la nouvelle année s’approche à grand pas...
Alors, le décompte commença : Dix, neuf, huit, sept, six… un, zéro…
Bonne année 1966 ! clama-t-on à l’unisson.
Tout le monde s’embrassa au son des mirlitons et sous l’averse des confettis ! Même des gens qui ne se connaissaient pas : toutes les classes abolies, les « caves » et les gangsters, les nantis et les moins riches. Tous, sans distinction, se firent la bise pour se souhaiter la bonne année.
Les musiciens aussi. Ginette monta sur scène et s’approcha de moi.
— Bonne année, Danny ! Elle déposa un furtif baiser sur mes lèvres…
Avant que je ne puisse réagir, elle redescendit rapidement, regagnant l’office.
Assoiffé, je revins au bar boire un jus de fruits. Le British m’y rejoignit, accompagné de son bellâtre peroxydé.
— Permettez-moi de vous présenter un ami écrivain.
Il me serra la main. L’histoire de mon « oncle » semblait en passionner plus d’un.
Le British continua.
— J’ai parlé de votre tonton à mon ami. Son histoire l’intéresse.
Je feignis de jeter un regard surpris.
— Lucien me parlait de votre oncle et de sa carrière de comédien, intervint le faux blond. Tout ceci est si romantique. Ça pourrait m’inspirer pour mon prochain roman…
Un roman, maintenant ! Ben voyons !
— Romantique… Je ne vois pas ce qu’il y a de romantique là-dedans. Mon oncle est un escroc. Il vient de sortir de Bonne Nouvelle… Je l’ai vu avant-hier et il m’a dit qu’il y avait rencontré quelqu’un d’intéressant.
— Ah oui ? Vous savez qui ?
— Je ne sais pas, un Louis quelque chose… Je crois avoir entendu P’tit Louis mais je ne suis pas sûr. Il lui aurait parlé d’un truc assez extraordinaire, enfin, d’après lui…
Le British ouvrit des yeux grands comme des soucoupes.
— Je crains fort que la prison n’ait pas réussi à Tonton, repris-je. Voilà qu’il raconte des salades. Il a toujours eu une imagination incroyable.
Je hochai la tête, l’air le plus incrédule possible, pendant que j’avalais une grande gorgée de mon breuvage.
Lemoine m’appela de nouveau, encore au bon moment. Je m’excusai et, ayant lancé mon appât une deuxième fois, je les laissai en plan.
Nous recommençâmes à jouer des morceaux rythmés. Cela dura encore une heure ou deux. Puis, peu à peu, le nombre de danseurs se réduisit. La soirée touchait à sa fin. Les gens, fatigués, finirent par plier bagage au son du dernier slow.
Les lumières s’étaient rallumées. Harassé, je remballai ma guitare dans son étui. Nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Chacun allait rentrer chez soi. Demain, samedi premier janvier, c’était relâche. Dimanche aussi. Nous devions nous retrouver le lundi. Je comptais sur ces deux jours pour rentrer à la maison et serrer les miens dans mes bras.
Une fois la guitare rangée, sortant de la salle, je me dirigeai vers ma Deudeuche.
Arrivé sur le parking, le British et le faux blond m’attendaient près de la voiture, formant un couple plutôt hétéroclite. Je me demandai où était passé Petula, l’égérie du British. Puis, je la vis au loin, dans une rutilante Mercedes 220 SE noire, lui faisant des signes impatients.
— Ça vous dirait de finir la soirée dans une boîte de Rouen ? me demanda le peroxydé. Vous avez travaillé tout le temps et pas profité de la fête. Je connais un endroit sensass. On pourrait faire mieux connaissance et de parler de votre oncle.
— Encore ? Mais vous n’avez pas d’autres sujets de conversation ? D’accord, je veux bien finir la soirée avec vous mais… pas trop tard ! On ne va pas y passer la nuit quand même ! J’suis fatigué, moi !
Soupirant, j’avais pris un air ronchon alors que je souriais intérieurement. Les poissons commençaient à mordre à l’hameçon. J’aurais préféré aller me coucher plutôt que fréquenter ces types louches, mais bon… Allons-y, c’est pour le boulot !
— On va où ? Je vous suis avec ma voiture ?
— Dans un bar. Rangez donc la guitare dans le coffre. On vous ramènera à votre véhicule.
Une fois que ce fut fait, la Mercedes démarra. Vaguement inquiet sur le déroulement possible de cette folle nuit, je jetai un œil par la vitre arrière, regardant ma Deudeuche toute seulette sur le parking s’éloigner rapidement…

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