Chapitre 48 – Confidences de bar
Nous arrivâmes au cœur de Rouen, dans un quartier chaud, celui des bars et des caveaux, abrités dans des sous-sols. Je connaissais bien les lieux : j’y avais traîné plus d’une fois avec Martineau, à l’affût de renseignements. C’était son truc, à Martineau. Il savait, sous couvert d’amitiés louches, délier les langues, ce dont personnellement, j’étais totalement incapable.
Cette fois, c’était mon tour. Il fallait que je devienne le plus menteur des flics. Le sobriquet de « Pinocchio » m’irait comme un gant.
La Mercedes se gara à proximité de la place du Vieux Marché. Nous nous rendîmes tous les trois jusqu’à la rue du Bec, accompagnés par les jurons de Petula, juchée sur ses talons hauts, le chignon à demi défait, râlant chaque fois qu’elle se tordait les chevilles sur les pavés.
C’était une rue étroite, bordée d’enseignes qui, avec la perspective, semblaient presque se toucher. L’essentiel des nuits blanches de Rouen s’y déroulait, entre hôtels et bars.
Je reconnus la façade peinte en bleu nuit. L’enseigne turquoise du Blue Note, son N clignotant, éclairaient nos visages fatigués. J’avais eu l’occasion, carte de police en main, de passer sa porte capitonnée au judas suspicieux, gardée par son cerbère revêtu d’une gabardine sombre.
Décidément, pensai-je, le bleu est à la mode : le Flamingo Bleu, le Blue Parrot, le Blue Note…
Le portier semblait bien connaître le British. Il nous laissa facilement entrer. Des bouffées de jazz s’échappaient du sous-sol. Après avoir descendu l’escalier en colimaçon, nous arrivâmes dans une salle en longueur, basse de plafond. La fumée stagnait au-dessus des tables rondes serrées entre les murs de pierre.
Dans la salle bondée, des parfums de bière tiède et de gauloises se mélangeaient. Tout au fond, sur la scène minuscule, un quatuor, composé d’une contrebasse, d’un saxo, d’une guitare jazz électrifiée et d’une batterie, s’échinait à jouer au milieu du brouhaha ambiant d’où explosaient parfois des rires et des exclamations.
Ce n’était pas vraiment un coupe‑gorge. On y croisait des bourgeois en quête d’un frisson d’encanaillement, des petits truands, des filles des bars voisins. Le Blue Note était le plus approprié pour y faire circuler les ragots les plus invraisemblables.
Sans le savoir, mes compagnons d’un soir m’avaient facilité la tâche. Le patron même, Delcourt, un musicien raté, bénéficiait d'arrangements tacites avec certains policiers, dont mon collègue Martineau, renommé pour sa popularité parmi les indics. Mais ça, personne ne le savait. Il ne valait mieux pas.
Nous nous frayâmes un chemin jusqu’à une table, déjà occupée par Dumortier, alias Cyrano. Celui-ci me reconnut.
— Dis donc, toi, tu ne ferais pas partie de l’orchestre du Flamingo ?
J’acquiesçai d’un signe de tête.
— Qu’est-ce que vous prenez ? demanda-t-il à tous, C’est moi qui régale.
— T’es bien généreux, remarqua le British.
— Disons que je suis en veine en ce moment. On m’a donné des tuyaux sur la dernière course et j’ai gagné un paquet de fric. Alors j’en fais profiter les copains.
Nous prîmes tous des bières, sauf Petula qui commençait à faire la tête, sa mèche tombant devant le front, le rimmel coulant de ses yeux pleurant de fatigue. Mais le British n’en avait cure.
— Figure-toi que Monsieur ici présent, fit le Danseur en me désignant, vient du Havre et il est le neveu du Coq.
— Pas possible ! Quelle coïncidence ! Tu viens d’où, précisément ?
— Du quartier des Neiges.
Je le connaissais bien, c’était celui où résidaient mes oncles maternels.
— Et tu jouais où ?
— Par-ci par-là. La dernière fois, c’était au Cargo Noir, dans le quartier du port.
C’était le seul bar que je connaissais. À dix‑sept ans, j’y avais pris une cuite mémorable avant de finir au poste
— Je le connais, c’est un bar à marins, ça ! Il doit y avoir de l’ambiance, certains soirs !
— Ça oui ! On s’y bagarre souvent.
— Tu peux me donner le nom du patron ?
— C’est un interrogatoire ?
— Non, mais comme je vais souvent au Havre, j’y connais pas mal de monde.
Il me testait, c’était sûr. Heureusement, je m’étais bien renseigné avant.
— Henri Gondoin, dit Riton la Torgnole, dit aussi Le Nerveux. Tu vois qui c’est ?
Cyrano se mit à rire.
— Ah oui, alors ! Toujours aussi porté sur la baston, le Riton ?
— Oui, plus que jamais. Il n’a peur de rien. La dernière fois, pendant qu’on jouait, il a sorti des soûlards qui faisaient du scandale à grands coups de pieds dans le derrière !
— Ça ne m'étonne pas de lui. Et comment il va Lecoeur, ton Tonton adoré ?
— Pas terrible ! Comme quelqu’un qui sort de prison ! Complètement rincé. Je l’ai vu dernièrement, il n’est plus que l’ombre de lui-même.
— Il s’est fait encore avoir. Je lui ai déjà dit, à ce tocard, de ne pas jouer les bourreaux des cœurs. Ce n’est plus de son âge. Le genre de poule qu’il fréquente, ça t’embobine, ça demande d’acheter des trucs et des machins qui brillent, ça te pousse à la faute, et après, macache ! Ça te laisse tomber comme une vieille chaussette quand tu te retrouves coincé entre quatre murs à Bonne Nouvelle.
— Que voulez-vous, c’est un sentimental, Le Coq. Il a du cœur, ironisa le British. Mais, à trop courir après les poules… il a perdu des plumes.
Tous s’esclaffèrent.
— Et vous savez quoi, reprit-il, il a raconté des trucs invraisemblables à son neveu !
— Le pauvre ! rétorqua Cyrano. La prison l’aurait-elle rendu maboul ? Déjà qu’au niveau intelligence, il n’avait pas la lumière à tous les étages. Entre nous, ça n’a pas été une grosse perte pour le théâtre lorsqu’il a arrêté sa carrière.
Il se mit alors à imiter le sourire du Coq, lorsqu’il découvrait ses fausses dents, les vraies ayant été cassées autrefois par un mari jaloux, ce qui déclencha l’hilarité de la tablée.
Le Danseur renchérit.
— Et son neveu nous en a raconté une bien bonne au sujet de P’tit Louis ! N’est-ce pas, Danny ?
— Ah bon ? P’tit Louis ? fit Cyrano. Il parait qu’il s’est fait récemment tirer dessus lors du braquage de la rue du Gros Horloge. Et que les flics l’ont alpagué.
— D’après mon oncle, il en a réchappé, intervins-je. Il est sorti d’affaire. Il a partagé sa cellule avec lui à Bonne Nouvelle. Il parait qu'il lui aurait confié des choses !
— Des choses ? C’est intéressant ! Raconte !
Tout le monde se pencha au-dessus de la table pour écouter. Je pris un air de conspirateur. C’était le moment de lâcher ma petite bombinette, tout en croisant les doigts dessous la table.
— Voilà ! P’tit Louis, parait-il, lui aurait révélé la cachette où seraient planqués les butins de la bande de Cacheux.
Cette révélation fit l’effet escompté. Ils se regardèrent tous, bouche bée. Trois secondes après, l’œil de Cyrano s’alluma d’un intérêt soudain.
— Mais pourquoi avait-il fait un truc pareil ?
— D’après mon oncle, pour se venger de Cacheux qui l’a laissé froidement sur le carreau.
Cyrano hocha la tête en guise d’acquiescement.
— Eh bien, comme vengeance, c’est plutôt gratiné… Mais, si c'était vrai, où se situerait donc cette cachette ?
— Ça, j’en sais rien. Faudrait le lui demander…

Annotations
Versions