Chapitre 49 – Le retour
Je voyais la tête qu’ils faisaient tous lorsque je les avais laissés sur leur faim.
— Y a vraiment de quoi écrire un roman ! s’exclama le faux écrivain aux cheveux décolorés. Et ton oncle ? On peut le trouver où ?
— Ça, j’en sais rien. Il va, il vient…
— Et alors, toi, tu débarques du Havre, comme par hasard, juste au moment où ton oncle sort de prison ? demanda Dumortier.
Sursautant intérieurement, j’essayai de rester impassible. Il n’était pas bête, le Cyrano. Il avait du pif, au sens propre comme au figuré. Il fallait que je fasse attention à mes paroles. Il essayait certainement de localiser Lecoeur afin de lui soutirer des informations sur cette cachette, le forcer à parler, puis s’emparer du fameux butin.
— Eh oui, comme par hasard ! Je l’ai rencontré dans un bar. On a discuté Je lui ai dit que j’avais quitté le Havre et que je cherchais du travail à Rouen. Il connaissait le patron du Flamingo et m’a suggéré de m’y rendre. Et ça a marché puisque le guitariste s’était fait la malle.
— Plus que ça, on l’a retrouvé sur le port, criblé de balles.
— Criblé de balles ? Eh ben ! Mais pourquoi ?
— Il jouait faux !
— C’était pas une raison pour le tuer !
Il ricana.
— Sinon, pourquoi avais-tu quitté le Havre ? reprit-il.
Je soupirai, prenant un air de cocker triste.
— Une rupture sentimentale !
Je plongeai mon regard dans ma bière.
— Allez, t’en fais pas ! Une de perdue…
Posant une main compatissante sur mon épaule, il cessa son interrogatoire. Le guitariste criblé de balles… pas très rassurant. Cyrano était-il mêlé au meurtre ? Le guitariste jouait faux…
La soirée se poursuivit. Petula dormait, la tête sur la table, pendant que les hommes continuaient à boire et à fumer. Je sifflai pas mal de bières moi aussi, tout en essayant de ne pas dire trop de bêtises.
Les convives continuèrent à me presser de questions comme si leur vie en dépendait. Et moi, je me bornai à donner de vagues réponses, fournissant des détails insignifiants piochés dans les lambeaux de mon imagination.
Je maitrisais tant bien que mal la situation. Enfin, c’est ce que je croyais.
Au petit matin, je me réveillai dans la 2CV, le visage sur le volant, la clef insérée dans le contact, la guitare sur le siège arrière. J’avais la gueule de bois, les cervicales en compote et un mal de tête carabiné. Je me souvenais vaguement de mon retour, appuyé sur les épaules du British et du blondinet, marchant de travers jusqu’à sa voiture On m’avait emmené dans sa Mercedes et déposé là.
Démarrant la Deudeuche, je me rendis à mon hôtel, gravis péniblement les escaliers pour m’écrouler sur le lit sans me déshabiller et sombrer immédiatement dans un sommeil quasi-comateux.
En fin d’après-midi, je me réveillai. J’aurais tout donné pour une douche et me changer. Je me sentais vaseux, sale, poisseux, l’haleine chargée de bière. Je me passai la figure sous l’eau. Il n’y avait pas de salle de bains dans cet hôtel miteux. Il fallait absolument que je rentre chez moi me décrasser.
Veillant à ne pas être suivi, je montai dans ma Deudeuche pour reprendre le chemin de mon domicile.
Fenêtres ouvertes, je retrouvai avec joie les petites routes désertes longeant la Seine qui me menaient à Poses, fuyant l’atmosphère délétère de Rouen et ses effluves alcoolisées. Je reprenais des couleurs. Je jetais régulièrement un coup d’œil sur le rétroviseur. Personne ne me suivait.
Arrivé devant la porte, je tournai discrètement la clef dans la serrure. Sophie se tenait assise sur le canapé, regardant la télévision, ses parents à côté d’elle. J’étais heureux qu’elle n’ait pas passé le réveillon toute seule. Jérôme jouait sur le tapis du salon, au milieu de ses cubes et ses jouets, dispersés comme d’habitude. M’approchant tout doucement, je marchai sur un canard en plastique, déclenchant un tonitruant coin-coin.
Ma femme se leva aussitôt, me sauta au cou, puis eut un mouvement de recul.
— Tu sens l’alcool, me déclara-t-elle en fronçant le nez.
Ma belle-mère, ne me reconnaissant pas, me regarda de travers. Pourquoi sa fille avait-elle embrassé ce moustachu inconnu ?
— C’est Gilbert ! crut bon de préciser Sophie, il revient d’une mission d’infiltration.
— Elle a bon dos, l’infiltration ! répondit belle maman. Regarde l’allure qu’il a et dans quel état il est !
Mes beaux-parents me réservèrent un accueil plutôt glacial, me reprochant tacitement d’avoir trop bu et déserté le foyer pendant les fêtes. Je leur souhaitai vite fait une bonne année.
Je tentai de prendre mon fils dans mes bras. Mais il me regarda d’un air méfiant, fronçant les sourcils.
— C’est papa ! lui dis-je, tentant de le rassurer.
Il hocha le tête pour dire non.
— Pas papa ! Pas papa !
Même mon gamin ne m’avait pas reconnu. Puisque je ne rencontrais aucun succès, je filai honteusement vers la salle de bains.
J’appréciai la douche chaude, envoyant dans l’égout ma honte, les odeurs d’alcool, les teintures, tout ce qui était faux en moi. Mes attributs capillaires avaient retrouvé leur couleur naturelle et mes cheveux étaient débarrassés de leur carapace de brillantine. Néanmoins, je me gardai de me raser, devant encore conserver cette apparence pendant plusieurs jours pour ma couverture. Le British, Le Danseur et Cyrano étant des habitués, mon départ subit du Flamingo leur semblerait louche.
Mon beau-père me déclara dans la soirée que la moustache et les favoris ne m’allaient pas du tout et me donnait dix ans de plus. Tant mieux ! Moins j’étais reconnaissable, mieux c’était.
Dès le lundi soir, je retournai au Flamingo, de nouveau gominé et maquillé comme une voiture volée, afin de rejouer mon rôle de musicien de dancing.
Je pris Maurice à part et l’entraînai dans le bureau du patron.
— Dis-moi, qu’est-il arrivé au guitariste que je remplace ? Il paraît qu’il est mort.
— Qui te l’a dit ?
— Cyrano, euh… je veux dire, Dumortier. Il m’a dit textuellement qu’il jouait faux.
Celui-ci soupira.
— Ton guitariste, c’était un flic de Paris infiltré. Il enquêtait sur un trafic de cocaïne. Les autres l’ont démasqué.
— Quels autres ?
— Dumortier et sa bande.
Une sensation de froid me tomba dessus comme une douche glacée tandis que je me sentais pâlir.
— Alors, tu savais pour Dumortier ? Tu savais qu’il faisait du trafic de drogue, qu’il avait refroidi le musicien et tu ne m’as rien dit. De quel bord es-tu donc ?
— De celui qui en dit le moins possible et qui évite les emmerdes. Voilà !
Il tourna les talons. Avec ça, j’étais bien avancé !

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