Chapitre 50 – Nouvelle soirée au Flamingo

6 minutes de lecture


C’était pire que tout ce que je m’étais imaginé. Le Flamingo, sous ses airs bon chic bon genre et lieu de rendez-vous pour des rombières en mal d’amour, était en réalité l’un des pires repaires des malfrats du coin. Un poste d’observation idéal sur une faune peu recommandable, mais aussi le terrain de chasse de Cyrano, le trafiquant de drogue, et le territoire du British, proxénète notoire et indic à ses heures et du blondinet qui le suivait comme une ombre.

Et voilà qu’on avait descendu le musicien que je remplaçais, lui aussi flic infiltré. Pas très rassurant !

Je n’étais pas venu enquêter sur un trafic de drogue, mais repérer des braqueurs. Cependant, une parole malheureuse, un geste mal interprété pouvaient me faire basculer dans le vide.

Coincé sur cette scène, je n’avais aucune échappatoire. Je devais continuer à jouer mon rôle et surtout, surveiller les réactions qui pourraient découler de ma révélation lors de cette soirée alcoolisée.

Je devais attendre, observer et surtout, rester humble.

Chaque jour, le rituel immuable. Thé dansant et rombières à colliers. Tangos, pasodobles, valses musettes et javas se succédaient. Des bellâtres faisaient danser des femmes d’âge mûr, des taxi-boys qui, contre rétribution ou gratuitement, servent de cavaliers aux veuves ou aux dames esseulées. Une pratique qui tombait peu à peu en désuétude, étant vouée à disparaître.

Ceci dura plusieurs jours encore, sans que rien ne se passe. Cependant, je ne devais pas me laisser berner par un sentiment de fausse sécurité. Mais un soir, pendant que je jouais un solo de guitare lors d’un slow langoureux, je vis revenir de vieilles connaissances. Le British, ses moustaches et son parapluie, toujours tiré à quatre épingles comme s’il sortait d’une boîte, accompagné du Danseur qui le collait toujours comme un rémora, mais sans la pétulante Petula, cette fois-ci.

Ils s’installèrent à la même table que l’autre jour. Je sentis leurs regards braqués sur moi.

Une heure plus tard, Cyrano entra, accompagné de deux inconnus à la mine peu recommandable. Il jeta un œil dans ma direction. Un regard appuyé. Trop à mon goût.

Il semblait ignorer la présence du British et s’installa à une autre table avec ses acolytes qui comme lui, ne me quittaient pas des yeux.

J’étais sous le double feu des regards inquisiteurs du British et de Cyrano.

Ginette slalomait entre les tables, telle une reine parcourant son royaume, servant les dîneurs, tout en affichant son éternel sourire. Elle me jetait de temps à autre une œillade sous forme de clin d’oeil complice.

Dix-neuf heures. C’était celle de la pause. Cela faisait deux heures que nous jouions et je commençais à avoir des ampoules aux doigts. Je me gardai bien de me plaindre. Devant passer pour un musicien professionnel, j’étais censé être habitué à jouer longtemps.

Je me dirigeai vers le comptoir prendre une bière. Aussitôt -c’était prévisible- je fus encadré par Cyrano et ses deux copains.

— Je vous présente Daniel Lecoeur, le neveu de notre bien aimé Coq, leur dit-il.

Ils répondirent par un grognement que je pourrais traduire par « enchanté ». Mais, rien qu’à leur mine, je ne pensais pas qu’ils l’étaient tant que ça et que j'étais bon pour un nouvel interrogatoire. Pires que les flics !

— Alors, c’est vrai que ton oncle a rencontré P’tit Louis ? demanda l’un d’entre eux.

J’avalai une gorgée avant de répondre.

— Encore cette histoire ? C’est ce qu’il m’a dit. Ils ont partagé la même cellule pendant plusieurs jours, puis il est sorti, ayant purgé sa peine.

— Et P’tit Louis lui aurait parlé de l’endroit où Cacheux planquerait ses butins ?

— C’est aussi ce qu’il m’a dit. Mais ça, je l’ai déjà raconté.

— Il t’en a dit des choses. Mais il ne t’a pas dit où c’était.

— Eh bien non ! C’est pas le genre de truc que l’on confie à tout le monde. Même pas à son cher neveu. Surtout s’il y a un butin…

— Ouais, il n’a pas l’esprit de famille, le tonton. Et toi, tu le connais, Cacheux ?

Je pris mon air le plus innocent possible.

— Ben non ! Comme tout le monde, je sais que c’est l’ennemi public n°1. On en a parlé dans les journaux. Il a mis la Normandie en sens dessus-dessous. À moins d’être aveugle ou sourd, c’était difficile de le manquer.

— Eh bien, en tout cas, il a eu une drôle de veine, le Coq !

— Pourquoi ?

— Parce que P’tit Louis est mort en prison... Salauds de flics !

— Il est mort ? Et vous croyez que ce sont les flics qui l’on tué ? demandai-je innocemment.

— C’est sûrement eux. Ils lui ont tiré dessus et il est mort par la suite. Exécution sommaire en quelque sorte. Si j’en tenais un, je le buterais volontiers. Rien que pour le plaisir. Maintenant, le Robert… il n’a plus qu’un seul complice, puisque la fille, elle est morte elle aussi…

L’autre sbire lui lança un regard noir, du genre « tu en dis trop devant ce cave ». Puis, il attaqua à son tour.

— Le Coq, il a eu une drôle de veine que P’tit Louis lui ait fait des confidences juste avant de calancher. N’est-ce pas ?

— Ouais, fit le premier. Une veine de cocu !

Il éclata d’un rire tonitruant, montrant ses dents en or. Puis, il attrapa ma cravate, me forçant à le regarder.

— Alors, on le recherche, Le Coq, me dit-il, les yeux dans les yeux. Il en sait trop et il a intérêt à se manifester… Si tu savais où il crèche en ce moment, ce serait bien !

Ils s’éloignèrent pendant que je plongeai mon regard dans ma bière. Puis, l’ayant terminée, je retournai sur la scène. J’avais bien compris le message. Il fallait que je leur livre Le Coq, pieds et poings liés, plumé comme un poulet prêt à rôtir au tournebroche. Quant à Cacheux… si l’information était fiable, avec son équipe réduite à peau de chagrin, il serait maintenant en position de faiblesse.

Vingt heures. Fini le thé dansant et le tango des grand-mères. Elles étaient reparties peu à peu, laissant l’établissement se muer en restaurant-cabaret.

Maurice et d’autres serveurs débarrassaient les tables, puis posaient les nappes et les couverts. Auguste officiait à son comptoir avec son autorité naturelle, tel un empereur romain.

C’était de nouveau le moment de la pause. Avant de reprendre une heure plus tard. Les musiciens et moi, nous attablâmes à l’emplacement qui nous était attribué. Nous avions droit à un repas. Maurice nous rejoignit, les sourcils froncés, comme à son habitude.

— Pour vous, ce sera steak frites et tarte aux pommes au dessert ! assena-t-il, d’un ton qui n’admettait aucune réplique. Et de l’eau comme boisson ! Surtout de l’eau !

— Chouette ! s’exclama Lemoine. De mieux en mieux ! On est au régime sec, maintenant !

Maurice repartit, haussant les épaules.

— Toujours aussi aimable, observa Piazzo. Un vrai boute en train !

Ginette ne tarda pas à venir nous servir. Elle me fit un sourire avant de repartir.

— J’ai l’impression qu’elle t’a à la bonne, remarqua Robert, le saxophoniste. Pas comme l’autre !

— L’autre ?

— Ton prédécesseur ! Antipathique comme pas deux et aussi aimable qu’une porte de prison, celui-là. Jamais un sourire. Il ne causait à personne. Même pas à nous. Et puis… il ne jouait pas aussi bien que toi.

— Merci pour le compliment. Mais… vous savez pourquoi il a quitté l’orchestre ? C’est bizarre qu’il soit parti tout à coup.

Je faisais l’âne pour avoir du son, et aussi un autre son de cloche. Lemoine me jeta un regard pénétrant, un peu comme une menace. Sa bonhommie habituelle avait disparu.

— Si on te le demande, tu dis que tu ne le sais pas.

— Vous savez, moi, j’m’en fous un peu ! remarquai-je, feignant l’indifférence et attaquant mon steak. Du moment que j’ai du boulot…

Je m’appliquai à couper mon steak. Lemoine savait certainement quelque chose. Quelque chose qu’il craignait de dire. Le visage des autres musiciens s’était assombri. Une sorte d'omerta au sujet de la disparition du guitariste semblait régner.

Cet endroit débordait autant de non-dits que d’individus louches. Aussi dangereux qu’un champ truffé de mines.

Puis, pendant que je mangeais, j’observais la salle.

Des dîneurs commençaient à affluer. Comme chaque soir, le ballet quotidien recommençait. Les manteaux de vison, les bijoux clinquants… Soudain, Renouf entra, monolithique comme jamais, et s’installa au comptoir, tel un phare dans la tempête.

Je me sentis un peu rassuré par sa présence. Mais il fallait absolument que je lui donne de mes nouvelles. J’attendais l’occasion de l’aborder discrètement.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0