Chapitre 52 – Sauvé par le gong !

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La musique reprit. Le cirque dura jusqu’à minuit. J’en avais soupé des twists, des Madison et des Mash Potato.

Le British, mon nouveau protecteur, était reparti avec son ombre. Maintenant, j’avais le regard de Cyrano et de ses deux gorilles braqué en permanence sur ma personne.

Lorsque tout se termina je rangeai ma guitare dans son étui. Puis, je repartis vers ma Deudeuche. Une DS blanche me filait. Je feignis de ne pas la voir et je revins à l’hôtel miteux où je devais dormir.

Le réceptionniste ronflait sur son comptoir. Je tapai sur la table pour le réveiller. Il grogna, puis, les yeux à demi fermés, il me tendit ma clef et je montai dans ma chambre.

Sans allumer, je me rendis à la fenêtre. Dumortier et ses deux sbires discutaient devant l’hôtel quelques instants, puis remontèrent en voiture. Je tirai le rideau et allumai le plafonnier.

Maintenant, ils savaient où j’habitais.

Il était temps de se débarbouiller et d’aller dormir. Du moins, essayer…

Seize heures trente, le lendemain. Le moment de retourner au Flamingo était revenu. Encore une pénible soirée qui s’annonçait. La boule au ventre, je me glissai dans ma Deudeuche et repris la route, direction le dancing et ma double vie de faux musicien. On ne s’échappe pas d’un rôle d’un coup de baguette magique.

Les javas se succédaient aux tangos et aux pasodobles, alternant avec des cha-cha-cha. Piazzo se déchainait sur son accordéon, Robert soufflait dans son saxophone comme si sa vie en dépendait. Tant mieux pour moi ! Cela me reposait les doigts. Les grands-mères valsaient de nouveau sur la piste avec leurs bellâtres. Un ballet bien rôdé où tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Soudain, le British apparut, seul cette fois. Toujours tiré à quatre épingles, sa moustache cirée comme celle d’Hercule Poirot, son œillet à la boutonnière et son éternel parapluie. Il ne lui manquait plus que le chapeau melon. S’asseyant à une table, il commanda un thé à Ginette. Il jeta un regard vers moi et me fit un intriguant sourire en coin.

Vint mon tour de jouer le solo d’un slow langoureux. Je grattais ma guitare en le surveillant discrètement. Il sirotait son thé comme un lord, l’air de s’ennuyer ferme avec distinction, aussi oisif qu’un touriste anglais dans un salon de thé sur la Riviera.

Puis, une fois le thé fini, je fus surpris de le voir payer l’addition au comptoir et de partir aussitôt, après m’avoir fait un clin d’oeil.

Pourquoi ce clin d’œil ? Que pouvait-il bien mijoter ?

Quelques temps après, Cyrano fit son retour avec ses brutes mal dégrossies et deux nouveaux inconnus à la gueule sinistre. Les cinq s’accoudèrent au bar et se retournaient de temps à autre vers la scène, me fixant avec insistance. Leurs regards scrutateurs me firent froid dans le dos.

L’un d’entre eux caressait le revers de son veston, renflé comme s’il cachait un revolver en dessous. Il chuchota à l'oreille de son comparse.

Je sentais quelque chose d’intangible se profiler sous cette normalité de façade, comme un air de catastrophe annoncée et cela me fit frissonner.

Vingt heures. Le restaurant venait d’ouvrir. Les plats commençaient à être servis lorsque trois hommes en imper et chapeau enfoncé jusqu’aux yeux firent brutalement irruption. Surprise, Ginette cria, lâcha son plateau dont le contenu se fracassa par terre dans un bruit assourdissant, mettant un terme brutal à la fête.

Les musiciens s'arrêtèrent aussitôt, ébahis. Piazzo, ses doigts sur les touches de son accordéon, le batteur, ses baguettes en l’air, le contrebassiste, les doigts crispés sur les cordes…

Tandis que les danseurs poussaient des cris de surprise et de mécontentement, j’aperçus les flingues de Cyrano et consorts glisser furtivement sous les banquettes, propulsés à coups de pieds discrets.

— Police ! Vérification d’identités ! s’écria Renouf.

On aurait entendu une mouche voler.

Tout le monde s’était figé comme des statues du Musée Grévin, dans une atmosphère enfumée par le tabac, rendant la scène presque irréelle.

— Allez me chercher le patron ! ordonna un inspecteur au barman.

Celui-ci obéit immédiatement. Georges Petipas sortit de son bureau, l’air inquiet et inhabituellement obséquieux.

— Commissaire, je ne comprends pas ! Que signifie…

— J’ai entendu dire que ta gargote était un vrai repaire de malfrats ! Il paraîtrait que ça sent la fraude à plein nez. Alors, un peu de nettoyage et d’aération s’impose.

— Ma gargote ? Vous y allez fort, commissaire ! Vous aussi, vous aimez bien y venir dîner quelquefois.

— Cette fois-ci, c’est pas le jour des politesses, mais le moment d’asséner des vérités. Aujourd’hui, ça sent le truc pas net, il y a donc urgence !

Petipas se tut devant le regard menaçant et buté de Martineau, idéal dans son rôle de brute policière.

Renouf fit le tour du restaurant. Les convives montrèrent leurs cartes d’identité, l’air inquiet.

— J’ai rien fait, moi ! dit l’un d’eux.

— Je suis un honnête commerçant, dit un autre. J’ai le bras long. J’irai me plaindre…

— Oui, c’est ça, écrivez donc au préfet !

Le commissaire s’arrêta devant Cyrano qui tendit ses papiers. Les deux hommes se jaugèrent un instant. Puis, l’air sombre, Renouf lui rendit sa carte d’identité. Grand Pif ne perdait rien pour attendre. Un jour, on le coincera.

Ses comparses montrèrent leurs papiers en silence, les yeux baissés. Ils faisaient moins les fiers.

— On n’a rien fait, commissaire. On était juste là… crut bon de dire l’homme au long nez.

— Te fatigue pas, Dumortier ! C’est pas toi qu’on cherche… pour l’instant…

Son regard balaya la salle.

— Le voilà ! cria-t-il en braquant son doigt vers moi. Là ! Le grand dépendeur d’andouilles.

Martineau sauta sur la scène d’un bond et me tira par le bras.

— Lecoeur, t'es en état d'arrestation !

— Mais, pourquoi ? J'suis innocent ! protestai-je, pour de faux, pendant qu’il me menottait devant les regards sidérés des musiciens.

— Une visite inopinée dans une villa de Canteleu, ça ne te dis rien ? On t’a vu et tu as laissé tes empreintes partout. Décidément, t’es aussi tocard que ton oncle ! Alors tu vas nous suivre bien gentiment, sans faire d’histoires !

Je descendis, regardant ma guitare d’un air inquiet.

— Laisse-la ici. C’est fini la sérénade ! T’en auras pas besoin, là où tu vas aller.

Tenu fermement par deux inspecteurs, je sortis.

Je fus saisi par le froid de la nuit, contrastant avec la moiteur du dancing. De la buée sortait de nos bouches lorsque nous parlions.

J’entendais les flonflons de la fête reprendre peu à peu. « The show must go on ! » comme on dit.

Je fus poussé dans la voiture banalisée. Celle-ci démarra sur les chapeaux de roues, gyrophare allumé, le son de sa sirène rebondissant sur les façades.

Un kilomètre plus loin, Martineau éclata de rire.

— Alors, quel effet ça fait de se faire arrêter ?

— Pas très agréable, mais efficace pour une exfiltration !

— Tout ça grâce au British. Il est venu me voir. Ça commençait à sentir mauvais, d’après-lui. Dumortier et consorts te tournaient autour comme des requins. Tu serais rapidement passé à la casserole.

— Il m’a fait peur avec son Smith and Wesson, lorsqu’il m’a dit qu’il voulait me protéger, tout en pointant son flingue sur moi.

— Il t’a foutu les chocottes, hein ? Quel acteur de première ! C’est bien lui, ça ! En tout cas, il nous a rendu un drôle de service en répandant cette rumeur tout en veillant sur toi. Elle court, elle court la rumeur… chantonna-t-il.

— Et elle court bien ! intervint Renouf. Votre idée, quoiqu’un peu folle, marche du tonnerre ! Cacheux va certainement sortir du bois. Question de temps !

— Où m’emmenez-vous ?

— Bah, au poste pardi ! répondit Martineau

— Pas à l’hôtel ? Vous n’allez quand même pas m’arrêter pour de vrai ?

— Ben si ! Ça sera plus crédible. Tu vas passer la nuit en cellule !

— Oh non ! C’est pas chic !

— Allez, Lenormand ! Ton rôle n’est pas terminé. Encore un acte à jouer ! Un tout petit acte ! Et te plains, pas puisque c'est toi qui a écrit la pièce.

Tout le monde se mit à rire devant mon air dépité.

— Et ma guitare ? J’y tiens, c’est un souvenir !

— T’inquiète, je m’occuperai de tes affaires.

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