Chapitre 53 – Une nuit au poste

5 minutes de lecture


La voiture banalisée nous ramena au commissariat, toujours sirène hurlante et gyrophare allumé pour donner le change. Ainsi, tout Rouen saurait que Danny Lecoeur venait d’être arrêté pour cambriolage.

On m’amena menotté dans les locaux. Puis, après m’avoir libéré, Martineau ouvrit la grille de la cellule, faisant la révérence.

— Bienvenue au Grand Hôtel Poulaga. La suite de votre Altesse est prête, avec vue imprenable sur le mur du fond. Si votre Majesté veut bien entrer...

— On a droit à un room service ici ? plaisantai-je.

— Bien sûr ! Café commandé au bistrot d’en face, seulement pendant les heures ouvrables. Sinon, il resterait bien un peu de jus de chaussettes froid dans la bouteille thermos de Joubert… Si toutefois il voulait bien le partager, ce qui m’étonnerait…

— Non, ça ira, merci ! Et, le couchage ?

— Très solide et confortable : une paillasse, avec du béton en-dessous.

Je jetai un œil à la couchette.

— Vous n’auriez pas une gamme supérieure ?

— Oui, mais, je regrette, votre Grandeur, le béton inconfortable sans paillasse, c’est réservé aux grands criminels.

Il referma la grille à clef.

— Bon, maintenant, assez rigolé ! Laisse-moi sortir d’ici !

— Pas question ! Ordre du commissaire ! On doit te garder en vie ! Joubert veille sur toi. Il faudra lui passer sur le corps.

Vu sa masse, cela représenterait du boulot. Et je n’en demandais pas tant. Soupirant, je m’allongeai sur la paillasse. Ça sentait l’eau de javel, avec une arrière odeur de pisse dont le détergent n’avait pas pu venir à bout. Les murs gris et sales étaient sinistres. Le néon clignotait avec un clic-clic énervant. Un poivrot ronflait dans la cellule voisine. Tout pour plaire !

— Faudra faire réparer le néon ! criai-je. C’est agaçant ce bruit !

J’entendis la voix de Martineau me répondre, tandis qu'il sortait.

— Le room service s’en occupera demain ! Bonne nuit !

— Ouais ! Bonne nuit ! grommelai-je.

L’imposant Joubert, devant assurer la permanence, s’installa à son guichet. Je savais qu’il serait inflexible et ne me laisserait pas sortir. La nuit allait être longue !

Finalement, pensai-je, au moins, ici, personne ne me menacera avec un Smith & Wesson.

Les heures s’écoulaient, rythmées par le ronflement du poivrot qui occupait la cellule voisine. Tout était calme, le téléphone ne sonnait pas. J’apercevais Joubert à travers les barreaux. Afin de se distraire, il lisait un pavé aussi gros que « Guerre et Paix ». Au bout d'un moment, le néon émit un dernier clic-clic d’agonie, puis s’éteignit définitivement. Tant mieux ! Je fermai les yeux.

Je finis par m’endormir, tant bien que mal.


Au petit matin, je fus réveillé en fanfare par un bruit de clefs qu’on agite.

— Debout l'artiste ! lança Martineau. Tiens, j’ai récupéré ton outil de travail.

Il exhiba ma guitare, logée dans son étui, puis ouvrit la porte.

— Déjà ? Je commençais tout juste à prendre mes marques.

— Ma parole, c’est que tu y prendrais goût ! Mais non, pas de traitement de faveur ! il faut laisser un peu la place aux autres ! Chacun son tour !

Renouf arriva au moment où je sortais de cellule, cassé en deux, massant mon dos endolori.

— Alors, bien dormi ?

— Très bien, commissaire ! Comme un type qui a passé la nuit coincé dans un placard à balais.

Ernest me désigna mes affaires : ma valise contenant les vêtements récupérés à l’hôtel. Il me tendit mon manteau, ma guitare bien rangée dans son étui et les clefs de ma voiture.

— J’ai même récupéré ta Deudeuche hier soir. Elle est garée juste devant.

— Vous êtes trop gentils. Fallait pas !

— C’est vrai, mais ne l’ébruite pas ! Ça va finir par se savoir. Après, on ne sera plus crédibles.

Renouf me regarda.

— Cacheux va sûrement bouger, observa-t-il. On va lui préparer une petite réception maison à Jumièges. En attendant, rentrez chez vous vous reposer. On vous fera signe quand ça sera le moment.

J’étais bien content de retrouver un endroit chaud et confortable, et surtout mes proches. Ils me manquaient terriblement.

Après avoir repris mes chères petites routes tranquilles longeant la Seine, je me garai devant la maison. Le soleil se levait, tout pâlot, tentant de percer la brume.

J’avais à peine posé la main sur la poignée de la porte que celle-ci s’ouvrit. Sophie surgit, le sourire aux lèvres.

— Gilbert, mon chéri. Enfin !

— Oui, c’est moi. Le rescapé du Flamingo.

Me regardant, elle fit la moue.

— Tes vêtements sont fripés et tu as une drôle de tête.

Je massai mon dos encore endolori.

— Pas étonnant, j’ai dormi dans un placard. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus confortable.

Sur le point de m’embrasser, elle eut un mouvement de recul. Elle renifla.

— Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?

— Eau de Javel de chez Poulaga. Le parfum officiel du commissariat. Les flics en raffolent. Bon, maintenant que j’ai passé l’inspection, si tu me laissais entrer ?

— Oui, mais pas de bruit. Jérôme dort encore.

— J’attendrai d’avoir repris une allure normale pour aller l’embrasser. Sinon, je vais encore lui faire peur. Une bonne douche…

Laissant ma guitare et mes valises en bas, je filai dans la salle de bains. L’eau chaude me donna l’impression de renaître. Elle balayait tout : la gomina, la sueur, les odeurs, le mascara, la peur comme les faux-semblants et peut-être aussi quelques miasmes récoltés au passage dans des endroits infréquentables.

Puis, je rasai mes moustaches et mes rouflaquettes. Dès lors, le Gilbert d’avant réapparut. J’étais bien content de le retrouver. Je le préférais à l’autre. Il n’était pas si mal que ça, finalement.

Je souris à mon reflet dans le miroir.

— Salut mon vieux ! Bon retour chez toi !

Je redescendis dans la cuisine. Sophie portait Jérôme dans ses bras, à peine réveillé.

— Papa ! s’exclama-t-il plusieurs fois, me tendant les bras tout en faisant un sourire édenté aux gencives uniquement garnies de ses incisives, dont la pousse nous avait valu quelques nuits blanches.

— Eh oui, Papa est de retour !

Je lui plaquai un gros bisou sur sa joue. Il sentait le bébé. Un mélange de salive et de lait caillé.

Puis, après avoir assis Jérôme sur sa chaise haute, mon épouse posa devant moi une tasse de café et des tartines beurrées. Le ventre vide, je me jetai dessus comme la pauvreté sur le monde.

La douce tranquillité du foyer, la tendresse des miens… des piliers qui me permettaient de tenir, et tenir encore.

La sonnerie stridente du téléphone résonna soudain dans l’entrée. Sophie alla décrocher.

— Gilbert ! C’est le commissaire…

Voilà que ça recommençait !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0