Chapitre 54 – Sur la route de Jumièges.

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La sonnerie du téléphone avait retenti dans l’entrée, peut-être annonciatrice de la fin de mon court répit. Sophie avait décroché. C’était le commissaire.

De mauvaise grâce, je me levai et pris le récepteur. J’entendis sa voix me dire : « Pas de panique. Je voulais seulement vous prévenir que le bouche à oreille a fonctionné. Les langues se délient. Le British a reçu des confidences d’autres indics. La nouvelle semble être arrivée jusqu’à Cacheux ». Et, cerise sur le gâteau, c’est Louis Cacheux qui nous a contactés. Martineau a reçu l’appel à la PJ. »

Muet de surprise, je ne répondis pas. Même son frère le trahissait, lui qui rechignait tant à nous renseigner. Ce serait sûrement grâce à lui si nous mettions la main dessus.

— Gilbert, vous êtes encore là ?

— Oui. Je suis surpris. Son frère ?

— Son frère. Il a craqué. Robert Cacheux est venu le voir en coup de vent, comme s’il voulait lui dire adieu avant d'effectuer une mission suicide. Il lui a dit "Adieu! Je pars récupérer mon bien et je m’en vais".

Ensuite, il était reparti aussi vite qu’il était venu. Il avait avoué à son frère que pendant un certain temps, il s’était caché dans une grange abandonnée du Marais Vernier.

Ma gorge se serra. J’aimais bien Louis, que je tenais en haute estime. J’imaginai sans peine son intense chagrin, contraint par la force des choses de commettre la plus haute trahison possible, jusqu’à presque à se renier lui-même. Cependant, il fallait arrêter la cavale suicidaire de son jumeau.

— Mais, ne peut-on pas le localiser pour l’attraper avec ses complices ?

— Non. La meilleure solution est de les prendre en flagrant délit. Finir le travail en beauté. En les cueillant tout simplement. Pas de traque, pas de fusillades sur les routes, pas de bavures.

Le musée de Jumièges quelle magnifique apothéose ! pensai-je.

Il reprit :

— Vous êtes épuisé. Reposez-vous en attendant. Dès que cela bougera vraiment, nous ferons appel à vous.

Je le remerciai et retournai à mon bol de café en train de refroidir.

Fichue vie de policier ! J’aurais dû étudier la comptabilité, moins palpitante, mais nettement plus reposante. Quoique les chiffres, la paperasserie… pas vraiment mon fort. J'égare déjà souvent les PV d’auditions… pour les retrouver dans des endroits improbables.

Quelques heures plus tard, une brève secousse me tira de mon sommeil. Je m’étais endormi sur le fauteuil du séjour, la tête en arrière, la bouche ouverte, ronflant bruyamment, selon Sophie.

Elle avait hésité à me réveiller pour le repas du midi. On dit toujours « qui dort dine ». Finalement, elle s’était décidée à me tirer des bras de Morphée.

La bouche sèche, le cou endolori, j’étirai mes longs membres. Puis, je me dirigeai vers la table. La télé ronronnait dans son coin, diffusant la musique saccadée du générique de la Séquence du Jeune Spectateur : un cha-cha-cha intitulé « on the desert road ».

Encore un cha-cha-cha ! Mais là, je n’avais pas vraiment envie de danser.

Jérôme, repu, finissait de digérer sur sa chaise haute, les yeux rivés sur l’écran, apparemment fasciné par cette boîte magique et la voix suave de l’inoxydable, toujours impeccablemet coiffée, Catherine Langeais.

Je me jetai sur la nourriture. Puis, après avoir essuyé la vaisselle et vidé la poubelle, je refis une sieste, allongé sur le couvre-pied du lit conjugal. Ainsi, les deux mâles de la maison reposaient chacun dans leur chambre : Jérôme, neuf mois, dans son sommeil d’ange ; et dans celle d’à côté, Gilbert, vingt-neuf ans, étalé sur le dos et ronflant comme un sonneur.

Le soir même, j’étais en pleine forme.

Vingt-deux heures. Installés sur le canapé, nous regardions un film, sur l’unique chaîne de la télé. Sophie, comme d’habitude, s’était lovée contre moi, sa tête blonde reposant sur mon épaule et mon bras l’enserrant. Le téléphone sonna soudain. Je me levai pour répondre. C’était Martineau.

— Gilbert, ça bouge ! Réunion de crise à la PJ !

— J’arrive !

Zut ! Je ne verrai pas la fin du western ! Dommage !

J’allai me revêtir d’un costume-cravate propre. Puis, j’endossai mon caban, avec capuche. Pas très élégant, mais efficace contre le froid, la pluie et le vent.

— Tu me raconteras la fin, n’est-ce pas ? demandai-je à Sophie.

— Tu sais bien que Gary Cooper gagne toujours.

— Oui, mais je voudrais savoir comment il s’y prendra. On ne sait jamais. Ça pourrait me servir dans mon rôle de sheriff-adjoint.

J'avais réussi à la faire sourire. J’attrapai le trousseau suspendu à son clou, près du porte-manteaux.

— Je prends la clef.

— Tu comptes rentrer à quelle heure ?

Je soupirai.

— Tu sais bien, quand ça commence… Bonne soirée Chérie !

Je lui envoyai un baiser, puis, je verrouillai la porte. Je m’enfonçai dans la nuit, rejoindre la Deudeuche garée dans la rue mal éclairée. Je faillis perdre l'équilibre en me heurtant dans notre propre poubelle.

Bon sang ! Ce qu’il faisait froid, tout à coup… Il gelait. Le trottoir était glissant. Je resserrai mon écharpe autour du cou.

La salle de réunion était brillamment éclairée. Renouf et Martineau m’y attendaient. Des épingles colorées étaient fixées sur la grande carte d’état-major accrochée au mur.

Les gendarmes avaient repéré une voiture suspecte, une Mercedes grise, roulant doucement tous feux éteints, signalée en direction d'Yvetot, se dirigeant tout droit vers Jumièges, empruntant les petites routes.

Renouf était au téléphone avec le commandant.

— Surtout, ne les interceptez pas ! Placez des voitures à Fréville et à Duclair et tenez-nous informés sur mon PC radio. Nous partons immédiatement à Jumièges. Envoyez les CRS sur place, mais… discrètement.

Il se retourna vers nous.

— Cacheux et ses complices se déplacent par les petites départementales. Ils vont suivre probablement la D5. On va aller à Jumièges jouer les comités d’accueil.

— S’ils roulent tous feux éteints, c’est qu’ils se méfient, remarqua Martineau.

Chacun de nous enfila son holster et prit son arme de service, placée dans le coffre. Le sheriff et ses deux adjoints partaient à la poursuite des dangereux despérados, afin de les coincer à l’aide de la cavalerie. Tout comme dans le film que je venais de voir.

Nous prîmes une voiture banalisée, Renouf, Martineau et moi. Une nouvelle 403, destinée à remplacer l’autre, et enfin équipée du PC radio qui nous manquait auparavant. Comme d’habitude, je conduisais. Depuis l’affaire Malandain, je connaissais les routes par cœur. Je pris la départementale jusqu’à Montigny, gyrophare allumé, sirène hurlante.

— Arrêtez donc ce raffut et cette lumière, nom d’une pipe ! Il n’y a presque personne.

Obéissant à l’injonction de Renouf, je maintins quand même mon allure, l'oeil rivé à la route, guettant la moindre plaque de verglas.

Un quart d’heure après, le téléphone se mit à sonner. La voix du commandant de gendarmerie retentit entre deux grésillements. La liaison n’était pas très bonne.

— Crrr —Commissaire, ils sont à Fréville— crrr. Mais ils ont bifurqué vers Saint-Wandrille, par les petites routes. Ils semblent vouloir rester discrets. J’espère qu’ils ne nous ont pas repérés— crrr.

— Message reçu !

Un quart d’heure après, alors que nous étions encore sur la grande route, nouvel appel, ponctué de grésillements : « Ils sont à Rançon, ils vont certainement prendre le chemin traversant la forêt du Trait-Maulévrier en passant près du Château du Taillis. »

— Nous serons à Jumièges avant eux, déclarai-je. Aux premières loges, commissaire ! Il suffit de foncer…

— Oh-Oh ! Pas d’imprudences ! Je vous connais ! Il gèle. Vous n’allez pas bousiller une deuxième voiture et nous envoyer tous à l’hosto.

J’entendis Martineau ricaner derrière.

Je ralentis alors mon allure. La route était déserte et brillait sous un croissant de lune dans le ciel dégagé. Nous abordâmes les bords de Seine jusqu’à Duclair. Le fleuve scintillait comme un ruban métallique sous les rayons sélènes. Il ne restait plus qu’à suivre son méandre jusqu’à Jumièges.

Prudence, il gèle… Ça glisse, et la Seine est juste à côté.

Je repensai à mon accident, lorsque j’étais tombé dans le lac avec ma voiture et cela me fit frémir. Je levai légèrement le pied de l’accélérateur.

Arrivés à Yainville, nous abordâmes une petite route secondaire menant à notre destination.

— Eteignez les phares et avancez doucement. Il est possible que nous les croisions.

— S’ils arrivent aussi tous feux éteints, ça risque de faire boum ! s’amusa Martineau.

— Vous pourriez la fermer un peu de temps à autre ? grogna Renouf.

Le silence s’installa soudain.

Heureusement, les rues étaient désertes. Roulant lentement dans la rue du Quesnay, nous pénétrâmes dans l’abbaye par un chemin de terre dérobé, situé au nord de l’édifice. Je me garai le plus près possible.

L’Abbaye apparut tout à coup comme un spectre venu du fond des temps avec ses deux tours, les fines arcades de ses façades restées debout et ses pierres blanches dressées sous un ciel étoilé. C’était si beau que j’en frissonnai.

Le radiotéléphone grésilla de nouveau.

— Crrr —CRS en place rue des Fontaines. Une autre unité Allée du Chouquet, commissaire— crrr. Une autre rue Alfonse Callais, et une autre rue Barras. Position en tenaille… crrr… Ils ne peuvent pas nous échapper.

— Parfait ! N’intervenez qu’à mon signal.

— À vos ordres ! crrr. Terminé !

Il ne nous restait plus qu’à entrer dans le Saint des Saints : le musée.

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