Chapitre 55– Coup de filet
Nous avancions sur le chemin contournant les ruines par le nord. Arrivés sur l'avenue, nous aperçûmes le musée, un bâtiment ancien servant d’entrée à l’abbaye pour les visites. À l’arrière, une autre entrée, voûtée, pavée et munie d’une grille digne d’une herse de château fort, menait à l’abbaye.
Renouf sortit une clef de sa poche, prêtée par le conservateur. Il avait déjà tout prévu.
— Gilbert, je vous laisse la clef et un talkie. Cachez-vous avec Martineau à l’intérieur. Moi, je reste dehors afin de coordonner les forces de l’ordre. Au moindre signe, appelez-moi. Nous entrerons par l’arrière.
Je m’emparai de la clef. Il repartit de son pas pesant.
La porte s’ouvrit dans un grincement. Personne. Je la refermai, la verrouillant soigneusement.
Une fois la billetterie passée, nous pénétrâmes dans la salle, plongée dans une obscurité quasi-totale, seulement éclairée par les veilleuses des sorties de secours. Les faisceaux de nos lampes torches révélaient des statues de pierre, des colonnades et des clefs de voûte provenant de l’abbaye, miraculeusement épargnées et mises à l’abri des intempéries. Gardiennes du musée, elles veillaient, dressées de chaque côté de l’allée. Avec l’ombre portée, elles paraissaient plus grandes qu’en plein jour.
Au milieu, sur leur tombeau de pierre, les gisants nous attendaient, comme plongés dans un profond sommeil.
Talkie en bandoulière, j’avançais doucement, osant à peine respirer. Nous nous cachâmes derrière des colonnades, à l’affut, chacun d’un côté. Je distinguai un interrupteur près de moi. Puis, nous éteignîmes nos torches.
Nous étions tapis dans l’obscurité depuis peu lorsque tout à coup, le cliquetis de la serrure de la porte d’entrée retentit. Ceux que nous traquions avaient pu apparemment se procurer un double des clefs.
J’allumai le talkie.
— Commissaire ! Ils arrivent ! chuchotai-je.
Un grésillement, et plus rien ! Je tapai plusieurs fois dessus, actionnant le bouton. J’espérai vivement que Renouf m’avait entendu.
De nouveau, la salle fut éclairée par des faisceaux de lampes-torches. Des fantômes sombres se profilaient derrière les lumières qui nous aveuglaient. Il était difficile de distinguer leur nombre.
Des silhouettes arrivèrent au pied du tombeau et entreprirent de desceller la dalle avec des outils. Lors de notre précédente visite, nous avions remis les sacs dans la cachette, remplis de papier journal afin de donner le change.
Celle-ci se souleva enfin, dans un crissement. Deux hommes la reposèrent doucement sur le sol. L’un d’entre eux plongea le bras et ressortit des sacs de toile noire.
Je me demandais quand intervenir lorsque Martineau surgit de sa cachette, comme un diablotin d’une boîte.
— Halte ! Police, les mains en l'air ! s’écria-t-il en pointant son arme sur eux.
J’allumai l’interrupteur. Une lumière vive éclaira la salle.
Placé de l’autre côté, je pointai mon arme aussi. Les malfrats, saisis de stupeur, lâchèrent les sacs et levèrent les mains. Mais un autre, caché derrière une statue, surgit brusquement sur le côté, l'arme au poing et la braqua presque à bout portant sur Martineau, le visant à la tête. Celui-ci laissa tomber son revolver. Alors, je visai immédiatement le malfaiteur avec le mien.
C’était Robert Cacheux. Sa photo anthropométrique, après avoir frappé ma rétine, s'était imprégnée dans mon cerveau. Au fil du temps, la haine avait creusé son visage émacié aux yeux enfoncés dans les orbites, lui donnant un air cruel que Louis n'avait pas.
— Lenormand, cria-t-il de sa voix nasillarde, si tu ne lâches pas ton flingue, je tire sur ton copain et tu seras responsable de sa mort. Tu veux vraiment qu’il passe l’arme à gauche ? Ça sera ta faute !
Comment connaissait-il mon nom ?
Pendant ce temps, ses complices reculaient discrètement vers la sortie. Martineau me fixait du regard, plongeant ses yeux dans les miens. La sueur coulait sur son front. Son visage pâle et sa respiration saccadée montraient son extrême frayeur. Bien que nous connaissons par avance les risques du métier, la peur est toujours présente. Comme au bord d'un précipice, le moindre faux pas, et c'est fini.
Je fixais Cacheux. Je sentais la sueur glacée m'envahir et couler jusqu'au bas de mon dos, tandis que mon cœur battait fort, résonnant jusque dans ma tête. Je pouvais essayer de tirer sur lui pour le neutraliser. mais, si je ratais mon coup, s'il était plus rapide que moi, c'est mon collègue qui tomberait.
Alors, que faire ?
Tétanisé, je continuai de braquer mon arme sur ma cible. Mes mains tremblaient, mes doigts se crispaient, glissaient presque sur la crosse. Sans m'en rendre compte, j'avais baissé légèrement mon canon.
— Tu trembles, hein, Lenormand ? Tu as dû trembler encore plus quand j'ai saboté ta voiture et que tu as vu la mort arriver.
Il ricanait.
C’était donc lui ? Pourquoi moi ? Connaissait-il mes liens intimes avec la famille Malandain ?
Un vertige me prit : la statue derrière lui, la lumière crue, le souffle court de Martineau, le sang battant dans mes tempes dans un bruit infernal.
C'en était trop ! Dans un sursaut de fureur, la mâchoire serrée, je redressai mon arme vers lui. J'avais une envie folle, irrépressible d’appuyer sur la gâchette.
Mais si je tirais sur le coup de la colère ? Si je tuais mon collègue ?
Je ne savais plus quoi faire. Ma vision se rétrécit. Je ne voyais plus que deux silhouettes : Martineau et Cacheux, son arme collée sur la tempe de son otage.
Le temps se figeait. Chaque seconde semblait se muer en une éternité. Je fermai les yeux.
Puis, une détonation claqua et l'homme s’effondra.
Mes paupières se soulevèrent lentement.
C'était fini ! Martineau, d'une pâleur extrême, était libre. Cacheux, blessé à la jambe, se contorsionnait de douleur. Tournant la tête, j’aperçus Renouf, puis les complices menottés et tenus fermement par des CRS armés et casqués. Entré discrètement par l’arrière, le commissaire avait mis fin à ce supplice en tirant sur le criminel.
Subitement, je sentis mes jambes flageoler, pensant à la catastrophe évitée de justesse. J’aurais pu commettre l’irréparable.
Pendant que je me remettais, les complices furent menottés et emmenés sans ménagement dans les fourgons. On appela les secours et je vis le corps de celui qui avait autrefois tenté de me supprimer, emmené sur une civière.
— Comment aviez-vous su qu’ils étaient là ? demandai-je à Renouf.
— Par le talkie. Vous avez dit : « ils arrivent ! ».
— Je ne comprends pas… balbutiai-je, je croyais...
— Apparemment, il va falloir que je vous apprenne à vous en servir ! En revanche, Martineau, votre intervention, c’était plutôt limite ! Vous auriez pu attendre notre arrivée au lieu de jouer les cow-boys.
Nous ressortîmes par la sortie voûtée vers l’abbaye par la lourde grille ouverte. Il faisait froid. Lorsque nous parlions, une buée se dégageait de nos bouches.
Je me rappellerai toujours la traversée du parc parmi les ruines de Jumièges, éclairé par la lumière des gyrophares des fourgons des CRS, que je fis en grelottant, à la fois de froid et de peur rétrospective. Les CRS sécurisaient encore la zone, vérifiant qu’aucune arme n’avait été abandonnée.
Les jambes toujours coupées, Je m'appuyai sur le capot d'un des véhicules. En posant ma main sur sa carrosserie glacée, je ne savais plus si j'étais soulagé ou simplement vidé. Ce qui était certain, c'est que je n’avais pas tiré. Renouf avait choisi à ma place.
— Les gars, bravo pour ce magnifique coup de filet, nous félicita le commissaire. Gilbert, votre guêpier était parfait. Je ne vous savais pas capable d’un coup pareil. Par contre, je crois bien que je vous ai évité de faire une bêtise.
— C'est vrai ? interrogea fébrilement Martineau, tu aurais tiré ?
— Je ne sais pas, je réfléchissais.
— C'est sûr, tu aurais tiré, et moi , eh bien, je me serais pris une balle dans le ciboulot !
— Mais non !
— Mon oeil ! Je suis sûr qu'il aurait appuyé sur la gâchette, cet escogriffe ! s’indigna-t-il, prenant Renouf pour témoin.
— J'étais sur le point de le faire, avouai-je. Je reconnais que j'ai eu peur. Je ne voulais pas que la colère me pousse à mettre la vie de Martineau en danger. Elle est mauvaise conseillère, elle peut aussi conduire à la bavure. En fait....
— Eh oui ! coupa Renouf. Fichu métier que le nôtre, qui nous pousse parfois à faire des choix impossibles ! C'est pourquoi nous devons toujours travailler en équipe et prendre soin les uns les autres. Allons nous mettre au chaud. il fait froid ici !
Se glissant entre nous deux, il posa une main compatissante sur nos épaules et nous entraîna vers la voiture.
Pour moi, c’était un drame, pour lui, une simple routine.

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