Chapitre 56 – Les aveux de Cacheux

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Nous cheminions dans le couloir de l’hôtel Dieu. Renouf marchait calmement et je le suivais. J’avais du mal à me remettre de l’arrestation de Cacheux, une soirée éprouvante qui aurait pu tourner à la catastrophe. Le silence du corridor me semblait presque incongru après cette nuit de cris, de coups de feu et de sueurs froides.

Nous croisions des infirmières revêtues de leur bonnet blanc, naviguant comme des fantômes silencieux. Elles vaquaient à leurs tâches à petits pas feutrés, dans une odeur d’éther qui me donnait mal au cœur, mêlée au parfum aigre des corps fatigués, aux effluves de maladie et de vieillesse.

L’une d’entre elles nous demanda ce que nous cherchions. Renouf lui montra sa carte de police. Sans émettre un son, elle pointa le doigt vers le fond.

Un CRS était assis sur une chaise, l’air fourbu, à côté d’une porte : celle d’une petite chambre, privilège accordé à Cacheux alors que les autres malades occupaient des lits de fer alignés dans de grandes salles vétustes.

Pensant à lui, j’éprouvai un pincement au cœur. Alors, c’était lui qui avait saboté ma voiture. Ce souvenir s’était rappelé violemment à moi, comme une gifle. Nous en saurions peut-être plus à ce sujet lorsque nous l’aurons interrogé.

Nous apercevant, le garde se leva brusquement et nous fit un vague salut militaire.

— Il est réveillé, commissaire. Le médecin a dit dix minutes, pas plus.

Il ouvrit la porte. Cacheux était pâle, perfusé, la jambe bandée, les yeux cernés, le visage creusé par la souffrance. Nous voyant, il nous gratifia d’un sourire en coin. Bien que blessé, il dégageait encore un vague sentiment de dangerosité.

Me fixant, il s’exclama : « Ah ! voilà mon miraculé ! ».

Révolté par ce propos ironique, je crispai mes mâchoires et je me gardai bien de répondre. Renouf prit une chaise et s’assit à côté de lui. Je restai debout, adossé au mur derrière le commissaire et sortis un calepin de ma poche et un stylo, prêt à noter.

Renouf lui demanda son nom, prénom et date de naissance.

Cacheux soupira d’un air las.

— Vous savez déjà tout cela, Commissaire, ça fait si longtemps que vous me courez après. Ne vous inquiétez pas. J’avouerai tout.

Puis, il leva ses yeux vers moi.

— Louis m’a beaucoup parlé de vous. Vous êtes… très curieux. Vous allez au fond des choses.

Il avait abandonné le tutoiement de l’autre jour. Renouf, se retournant, me jeta un regard surpris. Le malfrat reprit la parole.

— Votre combine était très maline, commissaire : m’obliger à retourner à l’Abbaye pour récupérer mon butin, que vous aviez déjà trouvé auparavant. Je suis certain que P’tit Louis avait parlé pour se venger, pensant que je l’avais abandonné. Vous êtes retors. Bien plus que moi d’ailleurs. Et moi, j’ai marché à fond.

J’esquissai un sourire malgré moi. Soudain, il leva son regard dans ma direction.

— À moins que… non, inspecteur ! Ne me dites pas que l’idée venait de vous !

J’étais démasqué. Me voyant rougir, il éclata de rire.

— Décidément, j’ai tout raté. J’ai essayé de vous tuer, vous vous en êtes sorti je ne sais comment et vous m’avez piégé. Vous avez gagné !

Levant ses avant-bras, il les fit retomber d’un geste fataliste sur le drap.

— Il fallait que ce soit vous ! Finalement, c’est mieux comme ça !

— Pourquoi avoir saboté la voiture de l’inspecteur Lenormand l’année dernière ? demanda Renouf.

— Demandez à Lemarchand. Il m’avait payé pour le faire. Assez grassement d’ailleurs. C'était facile ! Juste quelques boulons à desserrer et quelques câbles à couper.

— Lemarchand ? Pourquoi ?

— Vous ne vous en doutez pas ? L’inspecteur Lenormand était trop zélé, trop curieux, un gêneur et surtout trop proche des Malandain. Il allait tout découvrir tôt ou tard.

Je blêmis. Renouf se retourna et posa une main discrète mais ferme sur mon avant-bras. Mais je continuai à noter tandis que Renouf continuait à l’interroger.

— Et la fusillade sur le port de Rouen ?

— C’était nous. Lemarchand voulait éliminer Beaumont, l’archiviste de la police.

— Il était bien renseigné au sujet de l’enquête.

— Je n’en sais rien. Lemarchand devait avoir encore des contacts dans la police. Il y a sûrement du ménage à faire chez vous.

— Pourquoi dites-vous que l’Inspecteur Lenormand était trop proche de la victime ?

— Marie s’en était aperçue. Elle avait vite compris avant tout le monde que l’inspecteur faisait partie de la famille. Il ressemblait trop à l’un des fils. Elle en avait parlé à Lemarchand. Elle était très intuitive. Une intelligence hors normes, malgré sa folie.

Il prit un air triste.

— Elle était si spéciale, et si belle pourtant. Elle voulait quitter un mari qu’elle n’aimait pas. D’ailleurs, je n’ai pas compris pourquoi elle l’avait épousé. Elle m’a suivi. Mais, très vite, je me suis aperçu que quelque chose clochait. Elle m’avait raconté son histoire. Ce qu’elle avait vécu autrefois l’a… abîmée.

Il s’interrompit. Il semblait très affecté.

— De toute façon, ça devait mal finir. Et puis, ce type qui a tiré sur nous à Rouen…

Il soupira et reprit, levant les yeux dans notre direction.

— Marie croyait qu’on pouvait recommencer ailleurs. Elle ne comprenait pas que tout était déjà foutu. Les braquages, c’était suicidaire. Fallait que ça s’arrête un jour.

Il se tut un instant.

— Vous ne me croirez peut-être pas, mais je l’aimais, moi, Marie. Je l’aimais…

Les coins de sa bouche s’affaissèrent dans un léger tremblement. Ses yeux se mouillèrent. Il semblait sincère.

— Et vos complices ?

— La plupart d’entre eux ont été tués par les gendarmes. Il n’en restait plus qu’une poignée.

— Une poignée qui a mis la Normandie en alerte...

Il ricana.

— Oui, on a semé la terreur. Le préfet a dû passer de sacrées nuits blanches.

Il se mit à tousser. Le médecin entra au même moment.

— Messieurs, ça suffit. Il doit se reposer.

Le visage de Cacheux montrait des signes de fatigue. Je refermai mon carnet. J’avais tout noté de bout en bout.

— Nous reviendrons, assura Renouf.

— Pas sûr que j’aurais encore envie de parler, commissaire. Vous savez déjà tout. Les attaques, l’arsenal, les explosifs… N’ayez crainte, j’avouerai tout au proc en temps voulu. Mais lui…

Il me désigna d’un coup de menton.

— Je lui dirai peut-être le reste, un jour. Je lui dois bien ça.

Cela sonnait comme une vague promesse. Il savait maintenant que j’avais enquêté sur son passé, que je pouvais le comprendre, ne serait-ce qu’un peu. Peut-être voulait-il simplement se confesser à moi, soulager sa conscience. Mais cela ne le sauverait pas. Mon rôle consistait à l’arrêter. Je n’étais pas son avocat. Et il risquait gros. Très gros !

Sortant dans la cour, j’étais à la fois heureux d’échapper aux effluves de l’hôpital et soulagé de connaître la raison du sabotage de ma voiture. Je pouvais lui en vouloir pour avoir tenté de m’éliminer à deux reprises, mais, curieusement, j’en étais maintenant incapable. Je ne pensais qu’à clore ce chapitre, tirer un trait définitif dessus.

— Pourquoi a-t-il dit que vous étiez très curieux ? demanda Renouf.

Je haussai les épaules.

— J’avais enquêté sur lui, sur ses motivations, son passé, sa famille, et longuement parlé avec son jumeau.

— C’est pour cela que vous aviez disparu pendant quelques jours ! Vous ne m’en aviez rien dit. Lors de votre retour, vous étiez resté mystérieux et silencieux comme une carpe.

— Je n’étais pas sûr que vous seriez d’accord.

— C’est vrai. Je ne vous aurais pas laissé faire. Et puis, vous n’êtes pas son avocat.

— J’avais besoin de comprendre ce drôle de type et pourquoi il agissait ainsi. Mais ensuite, je me suis dit…

— Que votre rôle ne consistait pas à lui trouver des circonstances atténuantes.

Il soupira.

— J’ai été jeune, moi aussi. Je me suis souvent posé les mêmes questions. Mais l’on doit rester objectif.

— Et, pendant l’affaire Malandain, aviez-vous toujours été objectif ?

Il s’arrêta pour me regarder, droit dans les yeux.

— Pas toujours, je le reconnais. Surtout face à un ancien flic et collabo.

Il me regarda d’un air amusé.

— Bon allez, on rentre ! Bertier ne va pas tarder à arriver. Il a promis de passer nous dire bonjour aujourd’hui.

— Bertier ?

— Il a eu son diplôme de commissaire ! Il est promu et sera affecté à notre commissariat. Il arrive dans deux semaines. Quant à moi, il est grand temps que je passe la main.

Il reprit la marche de son pas tranquille. Je le suivis. Lui, le maître, moi l’élève à l’allure dégingandée, pas toujours docile, mais respectueux et admiratif.

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