Ingrid
Après cette scène, rien n’a vraiment repris sa place. Les jours ont continué d’avancer, mais Ingrid, elle, est restée figée quelque part entre la peur et l’incompréhension. Sa chambre est devenue le seul endroit où elle accepte encore d’être.
Mardi
La chambre d'Ingrid sent le linge sale et la tristesse. Les jouets éparpillés ça et là meurent d'ennui.
— Tu viens avec moi ? dis-je en entrant.
— Non. Elle est sous ses couvertures les yeux rougis.
— Non, je ne veux pas sortir du lit.
Ces mots sont susurrés... presque ânonnés. Elle, elle est noyée dans son pyjama à fleurs roses dont elle refuse de sortir. Elle s'y enroule comme si chaque pétale la protégeait. Il y a dans son refus quelque chose de plus profond qu'un simple « non » ; une sorte de protection secrète aux oreilles d'un personnage inconnu dans l'ombre. Elle connaît quelque chose.
La veille, elle avait refusé de pleurer. Ses yeux avaient gardé leurs larmes comme si son cerveau avait refusé une évidence. Puis soudain elles ont jailli, d'un coup, tel un torrent. L'horreur sortait de son esprit dans une sorte de cascade lacrymale.
Bien sûr que je me rappelle du moment. C'était au moment du repas. Elle avait commencè par refuser la soupe. Poussant l'assiette, la fillette me fixait de ses yeux bleus. Puis elle se mit à bouder. Enfin, quand j'ai eu fini de manger, elle s'est soudainement levée de table, les yeux exorbités. Elle s'est tournée vers moi le regard menaçant. Puis des cris ont jailli de sa bouche crispée de désespoir :
— Ferme les yeux ! Elle est encore vivante ! Arrête, tu me mens !
J'avais préféré ne rien dire. Pourquoi y avait-il autant de violence soudaine ? Je sentais un sentiment de haine dans ses mains qui dessinaient des cercles dans le vide. Avait-elle deviné la vérité ? Un sentiment de honte m'envahit. J'avais baissé la tête pensant que cela n'avait aucun sens. J'eus une subite envie de la gifler. Sa vie était troublée. Elle oublierait, elle était si jeune. Mais elle, entre deux sanglots :
— Arrête ! Tu me mens, tu me mens.
Toutes ces imprécations éructées s'insinuèrent en moi. Je finis par douter. Elle m'avait transmis son désarroi. Celui-ci avait fini par déstabiliser ma patience. Il avait fini par m’exaspérer.
Mais pour l'heurs, son trouble, je ne le perçoit que dans les vibrations des mots. De son corps, caché comme une momie dans son sarcophage, je ne vois que des petits pieds qui dépassent du lit. Je ne la distingue pas. Je ne sens qu’une présence hostile. Chaque sanglot, chaque cri est suivi par des mouvements de cheville comme ceux que font les nageuses en piscine. À chaque mouvement sec effectué, mon cerveau me murmure.
— Gifle cette morveuse…

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