Serge — Alain — 1975
Bien avant tout cela, une autre histoire s’était écrite ailleurs. Une époque différente, une ville bruyante, des choix qui avaient laissé leurs traces. Pour comprendre ce qui se fissure aujourd’hui, il faut parfois revenir à l’endroit où les failles ont commencé.
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Après avoir fini la répétition avec les FirePigs, j’ai quitté le Lycée Berthelot, je suis rentré rue Urbain Vitry.
Lopez avait quitté l'appartement. J’ai pris une bière chaude. Je me suis assis sur la petite chaise près du vieux bahut que j’avais acheté la semaine dernière au frère de Bianca. Le petit pédé avait encore essayé de me draguer. Mais son physique ingrat me rebutait et pour une fois encore, j'avais repoussé ses avances.
Alors j’ai appelé Le Bol Bu pour voir si Lopez était là. Il n’y était pas. Pas encore arrivé. Je suis quand même allé au bar, un peu par désoeuvrement ne sachant pas quoi faire d’autres.
Le Bol Bu était ouvert. Dans la petite rue du May, sa façade verte uniforme détonnait sur les murs de briques roses alentour. Elle était étroite et masquait la salle où seulement quatre halos blancs se détachaient derrière des vitres poussiéreuses.
Dehors, attablés devant des tables de bistrot circulaires, deux hippies bavardaient en fumant des joints. Émanant du bar, la chanson à la mode, Le Chasseur de Michel Delpech, s’égarait dans la rue comme le sanglier dans un champ. Je me mis à chantonner tout en m’asseyant sur une vieille banquette récupérée dans une école primaire. J’avais rechigné à m'asseoir sur un fauteuil dont le rempaillage méritait une réfection immédiate. Je commandais une crêpe miel-citron avec un chocolat à l’abricot au patron. Celui-ci était un blond aux cheveux longs qui venait de Katmandou. Son allure de viking robuste inspirait le respect à tous les clients. Il ressemblait à une rock star, type Rolling Stone (mais sans les stigmates de la drogue sur le visage). Je l’ai félicité sur l’odeur ambiante. Cela sentait l’encens et le patchouli de bonne qualité.
— Merci.
Il a répondu en me dévisageant. Il replaçait ses cheveux longs derrière ses épaules à la manière d’un cheval avec sa crinière. Je me suis posé la question s’il était d’origine allemande. J’ai eu le temps, car j’ai attendu trente minutes pour avoir ma crêpe, le temps d’aller deux fois aux toilettes qui étaient aussi étroites qu’un WC d'une voiture d'un train de la SNCF, les odeurs en moins.
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