Chp 1 - Maelys : achat impulsif

7 minutes de lecture

L’objet est long et sinueux, bien plus gros que tout ce que j’ai déjà vu dans le genre. Mais surtout, il est d’une couleur extraordinaire, bigarrée comme la peau d’un animal fantastique. Avec ses rugosités, la matière évoque, elle, la peau d’un saurien préhistorique, mais au toucher, il est « très doux ».

Du moins, c’est ce que prétend le site marchand.

Ils font des drôles de choses, tout de même, me dis-je en retournant sur la page précédente.

Je suis censée trouver un boulot, envoyer des mails. Pas cliquer sur des pubs bizarres sur Instagram et regarder des phallus en silicone.

Mais l’image continue de me hanter. Je retrouve le chemin - hors de question d’entrer l’adresse de ce site dans la barre de recherche - et reviens sur la page, faisant défiler timidement l’écran pour retrouver la photo. Heureusement, il n’y a personne d’autre dans la grande maison vide. Que le chat, qui hante silencieusement les lieux.

Il est là. Iridescent, luisant, mis en scène dans un bac plein de bulles. La forme ne ressemble à rien de connu sur Terre : elle est peut-être inspirée de quelque mammifère marin. L’extrémité effilée semble avoir été trempée dans la peinture dorée, qui s’écoule en fines rigoles sur sa base épaisse, le long d’élégantes cannelures morcelées çà et là de protubérances mystérieuses. Il se dégage de l’objet une impression de puissance, d’étrangeté, mais aussi, de subtil raffinement.

La solution s’impose à moi comme une fulgurance.

Je dois l’acheter.

Pas pour m’en servir, oh non. Il est trop gros, trop long et trop bizarre. De toute façon, je ne me livre à ce genre d’activités qu’en pleine nuit, dans la solitude de ma chambre et le noir complet, et surtout, sans aide d’aucune sorte. Au moment où le chat dort loin de moi. Je ne me vois pas allumer la lumière, repousser la couverture et sortir l’objet de sa boîte pour l’enduire de... Non. Je vais juste le conserver, comme une curiosité, et le regarder de temps en temps. Je m’en débarrasserai vite, avant ma mort, en tout cas. Quelle honte si on découvre cette monstruosité dans mes possessions au moment de vider ma maison, comme les photos coquines de la tante Eugénie ou les vidéos pornos du grand-père...

— Je ne savais pas qu’elle était comme ça. Elle cachait bien son jeu, avec ses airs sérieux !

— Oh, je ne lui ai jamais connu de petit-ami, de compagnon. C’était peut-être normal qu’elle possède « cette chose-là ».

— On ne connait jamais tout à fait les gens !

Maelys Colinot, 35 ans, retrouvée à moitié grignotée par son chat Kephren, possédait « cette chose-là ». Sa famille, restée sans nouvelle d’elle pendant une semaine, ne s’était rendu compte de rien.

« On est habitué à ce qu’elle s’isole pendant des jours entiers, et on lui laisse sa tranquillité. Mais on ne se doutais pas qu’elle possédait dans ses affaires une horreur pareille… », répond la mère, triste et choquée.

Comme d’habitude, mon cerveau a déroulé tout un petit scénario dans ma tête. Ce film de mon propre déshonneur m’empêche de cliquer sur le bouton « acheter » - tout est fait pour pousser à l’acte coupable, sur ce site - et je tourne et retourne l’idée dans ma tête pendant quelques heures encore, sans me résoudre à agir. Finalement, après une matinée de ménage et de démarches administratives infructueuses, je reprends sa tablette, la rallume et retrouve l’interface du site marchand telle que je l’ai laissée. L’objet est toujours là. C’est presque s’il clignote, m’attendant.

Allez, Maelys. Cesse d’être une trouillarde, un peu.

Modèle : Alien bulge.

Couleur : Vampire’s kiss ( = un mélange onctueux de noir et de rouge transparent comme de la gélatine Haribo, avec une coulée dorée par-dessus).

Tailles disponibles : XXL.

Oups. Un peu gros, mais bon, c’est juste pour regarder…

La chose est photographiée à côté d’une canette dont elle fait trois fois la taille. L’image évoque ces comparaisons d’échelles qu’on trouve sur internet, « la statue la plus grande du monde » ou quelque chose du genre.

C’est vraiment gros, songé-je, une goutte de sueur sur la tempe.

Très vite, presque en apnée, je clique sur acheter. Heureusement, le paiement transitionne par Paypal. Je ne serai donc pas débitée par un site répondant au nom éloquent de « Pleasure Vault » et mon banquier continuera à tout ignorer de mes activités illicites. Le site promet un envoi discret des États-Unis, sous une quinzaine de jours.

Je referme enfin la page - une libération - et oublie momentanément l’objet.

*

Dix jours plus tard

— Madame Colinot ? J’ai un colis pour vous.

J’ouvre la porte, un peu sur la défensive comme à chaque fois qu’un intrus se présente chez moi. Le facteur se tient derrière, un carton dans les mains.

— Ça vient des États-Unis. Si vous voulez bien signer là...

Purée. Est-ce qu’il sait ce que c’est… les douanes l’ont-ils ouvert, ont-il posé un tampon « matériel sexuel et choquant pour célibataire aigrie » dessus ?

Mais le type reste impassible, comme s’il me livrait un simple ustensile ménager. Le feu aux joues, je prends le stylo et signe sur la tablette. Je n’ose pas regarder le colis. Si le nom du marchand y apparait ... !

— C’est tout bon ! Passez une excellente journée.

Je suis des yeux le trajet du facteur jusqu’à sa camionnette. Lorsqu’il a bel et bien disparu au bout du chemin, je referme la grille et marche vers ma maison. Une fois à l’intérieur, je jette un œil dehors. Personne en vue... mais je ne vais pas prendre le moindre risque. Je pose le colis et tire les rideaux.

J’ai à peine mis en place le dernier qu’on frappe à la porte.

— Maelys ? Qu’est-ce que tu fais ?

La voix de ma sœur. Elle habite en face, juste à côté des parents. La porte s’ouvre et Agathe entre.

— C’était le facteur ? Y a rien pour moi ?

— Non. Rien, réponds-je en faisant le tour de la table pour me mettre devant le paquet.

Mais c’est trop tard. Ma sœur l’a vu.

— Tu as reçu quelque chose ? C’est quoi ? Bazar chic ?

Si seulement.

J’aurais eu moins honte. Bazar chic vend des objets de ce genre, de temps en temps. Mais ce sont de petites choses inoffensives, ressemblant à des stylos métallisés, des canards de bain ou des petits lapins. Rien d’aussi subversif que l’énorme organe alien que je viens de recevoir.

Je sens le feu me monter aux joues.

Si ma sœur découvre ça, je suis cuite.

— C’est rien, dis-je rapidement. Un cadeau pour une amie.

— Ça vient des États-Unis... tu lui as commandé quoi ?

— Un truc. Rien du tout.

— Rho, t’es pas marrante quand même ! Tu pourrais me le dire.

— C’est un assortiment de bougies et d’huiles de bain. Rien de bien folichon.

Agathe a l’air déçue.

— Bon. Si tu le dis...

— J’ai à faire. On se voit plus tard.

— Viens déjeuner, au moins ! P-H a préparé un bourguignon.

— D’accord. À tout à l’heure, réponds-je en poussant Agathe vers la porte.

Je regarde ma sœur traverser la cour et reste à la fenêtre encore quelques minutes, pour être sûre. Puis je me dirige vers la table où le colis m’attend. L’impatience fait battre mon cœur à grands coups désordonnés. Je m’empare d’une paire de ciseaux, puis m’attaque prudemment au carton. Il s’agit de ne pas abimer l’objet...

Le carton s’ouvre sur un dépliant étonnamment sobre, qui me promet 10% pour ma prochaine commande.

Comme si j’allais commander un deuxième truc de ce genre, pensé-je en le poussant sur le côté - je le mettrai dans la cheminée tout à l’heure. Je fouille dans les papiers froissés qu’il y a en dessous, un peu agacée, et trouve enfin une pochette noire et satinée, ne portant aucune inscription.

Ça doit être ça.

Je la saisis prudemment. Sous mes doigts se dessine la forme de l’objet. Il est épais, massif : bien plus imposant que ce que j’ai pensé en le voyant sur le site.

Inutilisable, donc.

C’est mieux comme ça.

Je le garde en main un moment, pour éprouver son poids. Le tissu est très doux. Je le caresse du bout des doigts, puis dénoue les cordelettes qui referment la pochette. La chose en sort presque timidement, l’extrémité en avant. Elle n’est pas ronde, mais néanmoins épaisse. La pointe est suffisamment incurvée pour...

Non. Juste pour regarder.

Je dois reconnaître qu’au-delà de l’aspect porno, c’est un bel objet. Ses couleurs extraordinaires et changeantes justifient à elles seules de le mettre en évidence sur un bureau ou une bibliothèque. Les nervures lui donnent un aspect agressif et avant-garde, presque pop-art. Il ferait bien dans un intérieur moderne, citadin, habité par un couple queer et libéré, arborant piercings et cheveux roses. Mais dans mon salon campagnard et classique, il détonnerait. Surtout, il serait au vu et au su de tout le monde. Il faudra donc le cacher.

Je le remets dans la pochette noire et l’emporte dans ma chambre, à l’étage où personne ne monte jamais. Une fois là-haut, je cherche des yeux l’endroit adéquat pour l’accueillir. Mon amie Célia, à l’époque, possédait une boîte-tabouret en skaï noir dans lequel elle rangeait tous ses jouets coquins. Ma boîte magique, disait avec un sourire mystérieux. Elle l’a ouvert devant moi, une fois, dévoilant son contenu : un nombre impressionnant de grosses choses noires et phalliques, mais aussi des harnais, des ceintures, des flacons, des menottes et autres cordelettes... cette découverte m’avait choqué, à l’époque, mais elle m’avait également rendue envieuse. Célia est lesbienne, et elle s’éclate dans sa vie. Elle fait ce qu’elle veut, n’a aucune honte, aucun tabou. Aucune petite voix intérieure pour la réveiller la nuit. Aujourd’hui, elle est mariée à une femme au look d’influenceuse, et mère de deux enfants. Mais d’après ce qu’affiche son Facebook, elle s’amuse toujours autant. Elle vient de s’acheter une maison à Marseille, a été promue directrice d’agence et reste toujours aussi mince. Qui l’aurait cru, à l’époque où elle faisait tellement la fête ?

Pour ma part, avec mes kilos en trop, mes cheveux déjà grisonnants à trente ans, mon chômage persistant et ma « salle des fêtes » (pour reprendre l’expression de ma belle-sœur, si vulgaire, mais si imagée) qui n’a pas connu une seule intrusion depuis cinq ans, ne peut pas me permettre de posséder une boîte magique en skaï noir. Je cache donc la pochette dans un tiroir, avec mes sous-vêtements.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0