Chp 3 - Asmodius : invocation
Oh, par toutes les putains des Enfers.
La sensation me fait lâcher un grognement. Non, j’ai pas rêvé : quelqu’un – ou quelque chose – est en train de me caresser la queue. En pleine réunion du Conseil Infernal.
Pourtant, je suis seul. Ni démones ni damnées ne sont présentes aujourd’hui : Satan, notre guide, n’a convoqué que les démons mâles pour cette réunion spéciale, qui ne concerne que les incubes.
Baphomet, en plein rapport sur les activités sorcières, tourne sa tête poilue vers moi.
— Que se passe-t-il, Asmodius ?
— Rien, mens-je. Continue.
Il poursuit sa diatribe, projetant sur l’Écran des Mondes des images du monde de l’endroit. Maintenant que la sorcellerie est passée de mode, peu de femmes nous invoquent. Il y a bien eu un rebond des messes noires dans les années 90, mais cela n’a pas duré.
— MERDE, PAR LE CON BRÛLANT DE LILITH ! rugis-je, à deux doigts de lâcher la sauce.
Une nouvelle pression sur mon organe diabolique me fait lâcher un cri de jouissance, dont la nature, cette fois, n’échappe pas à Satan.
— Eh bien ? se moque-t-il. Pour que tu invoques ainsi le nom de ma femme, c’est une sacré sorcière qui doit t’astiquer le vit… tu nous donnes son nom, qu’on aille lui rendre une petite visite ?
Les démons, y compris Satan, sont tous assoiffés, en manque de sexe avec les femmes sur Terre. À une certaine époque, nous étions tellement sollicités que j’en avais mal à la queue, à force de sauter d’un fourreau mouillé à un autre. Nonnes insatiables, veuves esseulées, jeunes vierges romantiques… tout y passait. Les hommes, occupés par les travaux des champs ou de la guerre, ne les visitaient que le temps de leur faire un gosse, au terme d’un coït souvent rapide et insatisfaisant. Puis les invocations se sont faites rares… les mortelles ont cessé de murmurer nos noms la nuit, de se caresser en imaginant un être de ténèbres. Leurs rêveries se sont fixées sur d’autres mortels, des acteurs, des musiciens, des « stars ». Et nous, les démons, pourtant spécialistes de la luxure, avons été relégués dans l’ombre.
— Je ne sais pas, grogné-je en réponse à Satan, j’ai l’impression qu’on est en train de m’invoquer…
Mais comment est-ce possible ? Cela fait si longtemps…
— Est-ce qu’il reste une statue de toi, quelque part ? demande Lucifer. Il y en avait une de moi dans une Église avant qu’ils ne l’enlèvent, et à chaque fois qu’une paroissienne lui caressait l’aile, je le ressentais comme une invocation. Ça doit être ça.
Je ne suis pas un démon connu. On m’invoquait, dans le temps… dans des régions désertiques, avec des femmes aux yeux fardés et à la passion aussi suffocante que l’air qui soufflait dans leurs chevelures parfumées. Mais c’était il y a bien longtemps. Et la dernière statue de moi a été vandalisée. Je m’en fous : seuls les touristes la touchaient, et jamais aux bons endroits.
— Désolé, mais je dois en avoir le cœur net. Continuez sans moi.
Je me dématérialise de la réunion, cherchant la source de l’invocation dans l’éther. Personne n’a prononcé mon nom, et je ne sens pas la ligature cruelle d’un pentagramme sur ma peau. Pourtant, je suis bien attiré quelque part.
Je me matérialise dans l’ombre d’une chambre. Une mortelle, endormie. Pas la moindre trace de matériel magique, d’objet pouvant faire office de portail, si ce n’est un attrape-rêve sur le côté du lit.
Mais qu’est-ce que je fais là ?
Un félin poilu relève la tête dans ma direction. Il me regarde silencieusement.
Mmh.
Je me rapproche du lit, laissant mes ombres se répandre dans toute la pièce, en accentuer les ténèbres. La femme est endormie. Elle est jeune, mais pas non plus très jeune. Je ne peux voir que son visage, sa peau pâle, ses lèvres pulpeuses, et ses cheveux couleur noisette, tirant vers l’or. Elle est pas mal. J’ai envie d’en voir plus, mais le chat, couché sur elle, m’empêche de tirer le drap pour regarder son corps – et, éventuellement, lui lécher les pieds, comme les démons se plaisent à faire aux imprudentes qui les gardent hors de la couette la nuit.
Tant pis. Je reviendrais. Elle m’invoquera peut-être une deuxième fois.
Je recule doucement dans les ombres du coin de la pièce, laissant la fille à son sommeil, et le chat, à sa veille.
*
L’invocation – la vraie – arrive une semaine plus tard, au moment où je commence à penser que la fille m’a oublié. Et elle est aussi brutale qu’appréciable.
Je me retrouve à moitié immergé dans l’eau d’une baignoire trop petite, directement entre ses cuisses. La queue dure comme l’épée infernale, placée fort à propos contre la chatte chaude et accueillante de cette sorcière décidément bien appétissante.
J’empaume ses fesses bien en chair, prêt pour la délicieuse sensation qui va suivre.
Oui, par les milles enfers. Enfin.
Mais la salope se contente de gémir en dormant à moitié, les yeux clos. Elle ne m’ordonne pas de la baiser, ni ne propose de m’offrir son con en récompense contre un service… où on est, là ? Elle se sert de mon sexe comme d’un foutu gode !
Je grogne, frustré. Je suis le démon de la luxure, j’ai séduit Eve avant mon collègue Azazel et volé sept fois la nuit de noces de Sara, la faisant hurler bien plus que ses maris ne l’auraient fait. C’est pas une petite gourgandine dans une baignoire qui va m’apprendre mon métier !
Je me penche sur ses seins généreux, et laisse ma langue traîner sur ses tétons. C’est une première mise en bouche. Ensuite, je vais lui enfoncer cette langue dans la fente, et lui…
Un long soupir échappe de ses lèvres.
Merde.
Elle a joui. Déjà. C’est une rapide… une habituée, devrais-je dire.
Ses mains se referment sur ma queue engorgée. Je grogne entre mes crocs, anormalement excité. Voir une mortelle avoir un orgasme devant soi, pour un démon, c’est…
Allez. Caresse-moi comme tu l’as fait la dernière fois !
Mais elle me repousse contre le rebord de la baignoire, et alors que je tends les mains vers elle pour m’accrocher, une force incompressible me repousse en arrière.
— Merci, chose, murmure-t-elle du bout des lèvres. C’était bien agréable.
« Chose ». Elle ne connait pas mon nom.
Mais ma satisfaction est de courte durée. Elle n’utilise peut-être pas les protocoles habituels, mais c’est bien une phrase de renvoi. L’invocation est terminée, et je suis renvoyé en Enfer.

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