Chp 4 - Maelys : premiers doutes
— On te voit plus trop, ces derniers temps !
Ma mère s’inquiète pour moi. Ces vrai que j’ai sauté beaucoup de repas familiaux : axoa de veau, poulet carry, canard aux oranges, bœuf strogonoff, chicken pie et même chili con carne, mon plat préféré.
— Et t’as maigri, observe-t-elle d’un air concerné. Ça va ? Enfin, ça te va bien, mais bon...
Je la rassure comme je peux.
— J’ai du travail, mens-je.
— Tu continues à écrire tes histoires ?
— Oui. Cette fois je travaille sur un roman basé sur la réalité, inspiré de nos vies. Fini les histoires d’horreur débiles.
Mieux vaut dire ça que la vérité.
— Super ! Tu pourras nous faire lire, cette fois ?
— On verra.
Jamais.
— Au fait, des nouvelles des éditeurs ? Ceux qui devaient te rappeler ?
Je me contente de hausser les épaules. Mon entourage proche s’imagine naïvement que je vais devenir le nouveau Stephen King.
Sauf que Stephen King n’écrit pas des histoires de créatures au pénis à picots, me répété-je en retournant chez moi.
Je referme la porte et m’y adosse. La maison semble vivante, mue par une pulsation sourde. Ce ne sont plus ces murs vides et froids entre lesquels je retournais m’isoler après une journée à côté, comme un Bernard l’Hermite dans sa coquille. Je ne suis plus seule. Même le chat, jaloux de la chose, a fini par secouer son lard et passer plus de temps dehors.
*
Comme tous les soirs depuis une semaine, je prends mon temps pour me préparer. J’ai l’impression - très agréable - que le propriétaire de la chose m’attend dans mon lit, pénis dressé et prêt à l’emploi, ses bras puissants croisés derrière la tête. Tête que je ne m’imagine jamais : mon esprit ne conçoit que certaines parties du corps de la créature, qui prend tour à tour une forme plus ou moins anthropomorphe, ou plus monstrueuse. Parfois, je visualise mon avatar labourée par un lycanthrope bestial, ou fécondée par un kraken extraterrestre. Mais, avant d’arriver aux sauvages coups de piston ou à l’intrusion mouillée de mille tentacules, il y a toute une phase de prise de contact, pendant laquelle la créature me titille l’entrejambe sans jamais y entrer. C’est pendant cette phase-là que j’utilise la chose.
Ce soir, je me frotte longtemps dessus, utilisant toute sa longueur. Les protubérances nervurées éveillent d’agréables sensations, que je devine plus douloureuses en cas de pénétration effective. Mais je ne vais jamais jusque-là. En général, je me finis à la main, la face dans l’oreiller. Je m’apprête d’ailleurs à le reposer lorsque j’entends une voix caverneuse dans son oreille, tout près :
— Encore.
Je me redresse, en panique.
C’était quoi, ça ?
Mais une main ferme venue de nulle part me repousse dans le lit. Et la chose reprend ses glissades entre mes cuisses, m’arrachant un soupir de plaisir, qui me détourne momentanément de ma terreur.
Il n’y a personne dans la chambre. Je suis toute seule. J’ai imaginé tout ça, une fois de plus… depuis que je suis petite, je vis dans un état de rêve éveillé permanent, entre la fantasmagorie et la réalité. Je me suis encore fait mon petit film dans ma tête, en essayant de visualiser mes fantasmes.
L’orgasme arrive rapidement, suivi de la sensation de plénitude et de détente habituelle. Shootée aux endorphines, je me pelotonne dans mes couvertures et ne tarde pas à m’endormir, m’imaginant dans les bras du propriétaire de la chose qui m’enlacerait par derrière.
*
Dans les jours qui suivent, les sensations de dissociation se font encore plus précises. Parfois, c’est une main qui me flatte la croupe, ou la sensation de griffes le long de mes cuisses. Un souffle sur ma nuque, des dents qui m’effleurent le cou... ces impressions vivaces décuplent mon désir, et j’en suis arrivée à me masturber plusieurs fois par jour. La chose, gorgée de mon plaisir, semble d’ailleurs plus vibrante, plus vive. J’ai même l’impression – tout en sachant que c’est impossible - qu’elle avait doublé de volume. J’en viens à me demander si je n’ai pas raté une précision cachée sur le site, conseillant aux utilisateurs de ne jamais mouiller la chose après minuit ou quelque chose du genre. Je me rappele même ce bouquin de sorcellerie subversive qu’Agathe et moi avons réussi à nous faire offrir au Noël de leurs douze ans, et que ma grand-mère avait failli confisquer. Entre deux précisions sur la température de la verge du diable et une illustration de sorcière sodomisée, le bouquin informait le lecteur sur les moyens de « charger » un objet, d’invoquer les anges déchus ou de créer une « entité servante » par la seule force de la pensée. Cela a conduit à de nombreuses heures de proto-méditation, pendant lesquelles on se livrait avec notre cousine Manon à la visualisation tantrique sur bouteille dans la grange abandonnée de la résidence d’été familiale. Les « classes préparatoires », comme nous les appelions, ont duré jusqu’à ce que ma tante y mette un terme ferme et définitif. Ce fut le point de départ d’une sulfureuse réputation que je me suis trainée toute mon adolescence, alimentée par mes passe-temps atypiques, ma collection de serpents et d’araignées en plastique, et ma fâcheuse propension à raconter des histoires terrifiantes à mes cousins. On m’accusa même d’être dans une secte, ce à quoi je n’ai jamais donné de déni véritable.
Mais ma famille s’inquiète pour moi. On me croit retombée en dépression. Ma mère tente de me faire rappeler le Dr Gayraud, mais je tiens bon. Je me vois mal raconter au psychiatre qui m’a suivie toute mon adolescence que je fantasme sur un phallus de démon en silicone. C’est quelqu’un de respectable, ce Dr Gayraud : il me recevait dans un sublime appartement en ville, dans un salon où étaient exposés des bouquins aussi prestigieux que La maison de Freud ou le Sauvage et l’Artifice d’Augustin Berque. C’est lui qui m’a poussée à faire de longues études inutiles et je ne veux surtout pas le décevoir. Ne reste plus que le curé de Saint Dominique, et je contemple un moment l’idée de lui confier mes explorations nocturnes, juste pour pouvoir me confier me confier à quelqu’un qui prendrait mon histoire au sérieux et ne pourrait rien faire d’autre qu’écouter. Mais les prêtres de nos jours ne croient plus au démon, et il va simplement me prendre en pitié, m’octroyant une fois de plus son laïus sur les femmes célibataires vertueuses : « Tout le monde n’est pas appelé à se réaliser dans la famille. Certaines personnes sont destinées à se réaliser autrement ». Foutaises. Je suis destinée à crever seule, bouffée par des chats affamés dans une obscure maison de la France de l’envers. Le curé aussi le sait.
Mais, grâce à la chose et au plaisir que la chose me dispense, je n’angoisse plus à cette sombre perspective. Je me vois bien user de la chose jusqu’à un âge avancé. Il faudra juste faire attention à m’en débarrasser à temps, comme le chabot de la légende... je ferais venir le curé sur mon lit de mort : « J’ai quelque chose à vous avouer, mon Père. Toute ma vie, j’ai gardé le secret... Il vous faudra veiller sur ma tombe. Trois jours et trois nuits... ». Comme dans l’histoire éponyme, le curé ne pourra résister à ce dernier combat contre Satan et ses insidieuses tentations.
Mais on n’en est pas encore là. Pour l’instant, la chose remplit son office, et mon corps, le sien. Je ne me vois pas me séparer ni de l’un, ni de l’autre.

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