Chp 5 - Asmodius : l'Oeil de Sapience

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Cette salope de sorcière m’utilise comme un simple objet. Cela ne peut plus durer. Il faut que je trouve un moyen d’inverser le rapport de pouvoir. Le rituel n’est même pas correct, et il est opéré via un vulgaire objet de production de masse… c’est humiliant.

Et pourtant… cette fille est la première humaine à m’invoquer depuis près d’un siècle. Autrefois, j’étais invoqué par des rois, des prêtres. On faisait des sacrifices en mon nom, on m’offrait les plus belles femmes. Je scellais des pactes de passion, de fertilité, de pouvoir charnel. Je ne me nourrissais pas seulement de luxure, mais de désir sous toutes ses formes : ambition, jalousie, possessivité, obsession. Mes traits de caractère les plus développés. Je prospérais dans l’obscurantisme et la superstition, me délectant des parts les plus noires de l’esprit humain. Puis les Lumières, la science, la rationalité ont prospéré au profit des rituels anciens. Le désir d’argent a catalysé toute autre considération, faisait prospérer mes rivaux qui avaient investi là-dessus. Mais surtout, plus personne ne croyait en moi. La dernière fois que j’ai été appelé, c’était pour un foutu jeu d’adolescents, un samedi soir dans les années 70. Les gamins l’ont amèrement regretté…

Je devrais me réjouir que cette humaine m’invoque pour ses petits plaisirs solitaires. Sauf qu’elle ignore mon nom, et mon existence même. En conséquent, ne peux pas me nourrir d’elle. Je dois attendre qu’elle reconnaisse ma présence, qu’elle puisse me voir vraiment. En attendant, c’est moi qui souffre le martyre, torturé par la frustration, alors qu’elle excite ma queue toutes les nuits en se frottant dessus sans jamais m’offrir le plaisir de la fendre en deux comme je devrais le faire. J’ai sauté une damnée, hier, pour évacuer cette aigreur : une démone Mais cela ne me suffit pas. Ce que je veux, c’est corrompre une âme mortelle, pas encore tombée en Enfer. Cette fille. Je veux bouffer son cœur.

C’est pourquoi je marche sous les immenses arcades des forges infernales, afin d’aller consulter notre expert en objets manufacturés. Si quelqu’un peut me donner le mode d’emploi de ce foutu gode, c’est bien Gobannus, l’ingénieur en chef de l’Enfer.

— J’ai besoin que tu me trouves une solution pour reprendre le contrôle sur un objet invocateur, attaqué-je sans préambule en me plantant devant son bureau.

Gobannus lève les yeux du plan de l’objet qu’il est en train d’inspecter. C’est lui qui a forgé la plupart des supports d’invocation que les humains utilisent : boîtes magiques, colliers-pentacles, épées maudites.

— Quel type d’objet ? dit-il en posant sa loupe en diamant.

— Un moulage de ma bite en silicone, grogné-je.

Un sourire narquois se dessine sur sa bouche dentée.

— Oh oh ! Un moulage du célèbre organe diabolique du roi des incubes, le grand Asmodius en personne ? Qui a osé ?

Gobannus se fout de ma gueule. Il sait à quel point je suis tombé dans l’oubli. Mes exploits sexuels ne sont plus qu’une légende, et je ne suis courtisé que par des démones que mes dents, mes griffes ou la taille de ma verge n’impressionnent pas.

— Arrête, sifflé-je entre mes crocs. C’est du sérieux ! Une foutue femelle humaine m’invoque toutes les nuits pour que je le caresse et la lèche, sans rien pouvoir faire d’autre. Elle me force même à la bercer dans mes bras pendant qu’elle dort. J’en peux plus. Je veux la pénétrer une bonne fois pour toutes, l’écarteler, la sodomiser, boire son sang et…

— Ça va, j’ai compris, réplique Gobannus en balayant l’air de sa main griffue. Tu veux faire ton travail de démon, te nourrir des désirs et des obsessions de cette femme, de sa douleur, aussi. À quoi ressemble cet objet ?

Je fronce les sourcils.

— Je t’ai dit que c’était une copie conforme de ma teub… t’es sourd, ou quoi ?

— Oui, ça, j’ai compris, que c’était une copie de ta glorieuse verge. Mais est-ce que tu as vu quelque chose dessus ? Un pentacle, un sceau ?

— J’avoue que je n’ai pas regardé, je… à chaque fois, elle range l’objet dans le fond d’un sac et me renvoie comme un malpropre. Je ne peux rien faire, je n’ai aucun moyen d’action, rien !

Gobannus a la décence de ne pas rire de ma démise.

— Essaie de regarder, la prochaine fois, avant qu’elle ne te renvoie. Selon le type de sceau, je pourrais peut-être trouver une solution pour te délivrer de cette vilaine invocation. Comment l’a-t-elle activé ?

Je réfléchis une seconde. La première fois, elle l’a juste caressé… c’est le contact avec sa peau qui a forgé le lien. Je le dis à Gobannus.

— Plus elle se servira de l’artefact, m’apprend-il, plus le lien sera fort. Cela joue à ton avantage. Tu auras de plus en plus de liberté d’action… tu vas pouvoir la rendre folle de désir, découvrir son envie la plus secrète, et lui proposer de te céder son âme en échange de la réalisation de son vœu. Je t’envie, Asmodius ! Peu d’entre nous peuvent se délecter d’une âme prête à sombrer, par les temps qui courent.

J’en salive d’avance. Pour que l’invocation ait fonctionné, cette mortelle doit être truffée de désirs cachés et inavoués, d’envies impies, inassouvies. Il faut que je découvre ce qu’elle veut vraiment. Ensuite, elle sera à moi. Je pourrais la dévorer, corps et âme.

Un pacte. Je vais lui proposer un pacte. Mais d’abord… user d’elle jusqu’à la trame.

— Quelles sont mes limites, d’après toi ? m’enquis-je.

Gobannus gratte ses petites cornes de biquette. Ses oreilles pointues chargées de bijoux s’agitent.

— Avec un artefact ? Tu en as quatre, à mon avis.

— Lesquelles ?

Le démon ingénieur pose ses prunelles fendues sur moi.

— Primo, tu ne peux pas te matérialiser loin de l’objet, professe-t-il en levant une griffe en l’air.

— C’est-à-dire ?

— Quelques mètres, à peine.

— Fais chier, grondé-je dans ma barbe.

— C’est comme ça. Réjouis-toi déjà de ne pas être contenu par un pentacle de protection. Là, tu ne pourrais rien faire du tout, si ce n’est écouter ses ordres !

— OK. Ensuite ?

— Deuxio : tu as besoin de la présence de l’invocatrice. Malheureusement, tu ne pourras pas venir fouiller chez elle en son absence.

— Tu pourrais me fournir un Œil de Sapience, suggéré-je en croisant les bras. Que je pourrais déposer chez elle pour l’espionner, et découvrir comment et pourquoi cet objet existe.

— Mmh, je pourrais, oui, hésite Gobannus. Mais qu’obtiendrais-je en échange ? Ces objets-là coûtent cher.

— Ma reconnaissance éternelle. Ça ne te suffit pas ?

— Pas vraiment, non. Tu fus puissant, autrefois, mais on ne peut pas dire que ta position soit des plus hautes, ces derniers temps… écoute, on va faire un deal, à l’ancienne : je t’aide dans ton enquête, et en échange, tu me rapportes l’un de ces objets pour que je l’examine, quand tu en auras trouvé un.

— Rien ne dit qu’il en existe plusieurs, grogné-je, soudain contrarié.

S’il y en a plusieurs, ça veut dire que je peux être invoqué ailleurs, n’importe quand, par quelqu’un d’autre. Et ça veut dire aussi que, potentiellement, d’autres démons ont vu leur organe reproduit par le sacripant qui les a fabriqués…

La fille pourrait même en avoir plusieurs, songé-je. Et alors, il y aurait un autre démon…

Je chasse cette idée déplaisante de ma tête. Non, cela me paraît peu probable. Elle ne sait même pas se servir de l’objet. Pourquoi en aurait-elle deux, ou trois ?

— Tu as parlé de quatre règles, insisté-je en croisant les bras. Quelles sont les deux autres ?

— Tertio : tu ne peux pas toucher à l’invocateur sans sa permission. Tu ne peux pas lui faire de mal. Mais tout ce à quoi elle pensera en utilisant l’objet, même inconsciemment, tu pourras le faire.

Un rictus proprement démoniaque apparaît sur mes lèvres.

— Parfait. Et la dernière ?

— Cuatro : tu ne peux pas rompre le lien de toi-même. C’est elle qui devra le faire !

— Comment ?

— En détruisant l’objet… si tant est qu’elle y arrive, susurre mystérieusement Gobannus.


*


Je repars avec un Œil de Sapience suspendu autour du cou. Il faudra que je le cache quelque part dans la chambre de la fille, sans qu’elle s’en aperçoive. Ce ne sera pas difficile, vu qu’elle n’allume jamais la lumière, et que mes apparitions sont dissimulées par mes fidèles ombres.

J’attends le bon moment pour me dévoiler à elle. J’ai hâte.

Le problème, c’est que tant qu’elle ne l’aura désiré, je ne pourrais pas me matérialiser entièrement. Il me faut plus de pouvoir, plus de stupre. Et pour l’instant, elle ne me donne rien. Un incube a besoin du désir des humains pour se nourrir ; c’est de là d’où il tire sa puissance. Je veux que cette humaine me désire. Qu’elle me choisisse, m’invoque volontairement. Et hurle mon nom. Cela se fera en tant voulu, j’en suis certain. Mais peut-être que je vais devoir aiguiller un peu ses choix, titiller son imagination.

Bordel, rien que ma glorieuse queue devrait suffire à la rendre dingue. C’était le cas, autrefois. L’organe diabolique… les sorcières parlaient avec déférence de sa puissance et de ses mensurations exceptionnelles, dans les cachots humides de l’Inquisition.

Moitié fer, moitié chair, si gros qu’on en endurait force douleur, si long qu’il s’enroulait sur lui-même comme une trompe d’éléphant !

Bien entendu, la plupart de ces pauvres femmes n’avaient jamais vu d’éléphant. Mais pour donner un ordre d’idée, l’autre appellation qu’on donnait à mon membre viril était « phallus de titan ». Concernant ma verge satanique, toutes les sorcières, même les plus blasées, ont souligné sa vigueur, sa dureté et son endurance légendaires, offrant des plaisirs aussi extrêmes que douloureux. Sans parler de mes capacités hors-normes à les faire jouir, à rester en perpétuelle érection pendant des heures, honorant des dizaines, voire des centaines de sorcières dans le même sabbat… ah, c’était le bon temps, vraiment.

La fille connaîtra ça, bientôt. Comme les autres, elle se soumettra à mes appétits diaboliques et à mes ardeurs infernales. Et en redemandera, attachée à moi par le plaisir orgasmique qu’elle retirera de ces accouplements. Quand elle ne pourra plus s’en passer, je pourrais enfin passer aux choses sérieuses. Et peut-être, retrouver un peu de mon pouvoir d’antan, et me position au sein de la hiérarchie infernale.

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