Chp 9 - Asmodius : une nouvelle mission

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« Retourne dans ta boîte. »

Jamais je n’ai été traité par une sorcière de cette façon. Elle me méprise car je ne peux pas prendre forme devant elle, tant que le pacte n’est pas scellé… et vu qu’elle ne m’a pas invoqué pour me le demander, je suis coincé. C’est l’une des nombreuses règles qui nous limitent, nous, les démons.

Il existe une façon de pousser les âmes à se damner pour nous, cela dit : la tentation. Visiblement, les attraits du coït démoniaque semblent insuffisants à cette insolente (manifestement car elle n’y croit pas, et s’imagine vivre un genre de fantasme éveillé avec son gode favori). Mais elle cherche à rencontrer un mâle humain… et moi, je peux prendre la forme que je veux, tant que ça ne dure pas trop longtemps.

Je suis déjà apparu sous une forme humaine. Pour proposer des marchés salaces à des ascètes vertueux dans le désert, j’ai pris la forme d’un beau jeune homme aux yeux dorés, qui faisait couler l’or et l’encens de ses paumes. Mais jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pas à le faire pour les femmes : ma forme démoniaque – et ma grosse queue bien dure – leur suffisait. Sauf que les femelles sont devenues difficiles… il leur faut plus, toujours plus.

J’ai trois possibilités. Voler un cadavre pour m’y incarner, ce qui me fera tenir plus longtemps – mais alors bonjour l’odeur -, posséder un vivant de mon choix – en prenant le risque que la sorcière s’attache à lui et pas à moi – ou, et c’est la solution qui me tente le plus, lui apparaître avec mon véritable corps, juste un petit peu customisé. Le problème, avec cette dernière option, c’est 1) la concentration et l’énergie que ça va me demander, que je vais bien devoir récupérer quelque part – le sexe pourrait me servir de carburant -, 2) le temps limité que je pourrais tenir, 3) les erreurs que je pourrais commettre. En effet, rares sont les démons qui parviennent à imiter parfaitement la forme humaine. Il y a toujours un couac. Et il suffit d’un bon observateur pour le remarquer… cornes, paire d’ailes, queue fourchue, sabots, crocs ou griffes : en général, un petit signe trahit le démon déguisé. Mais ma sorcière n’a même pas cherché à savoir qui j’étais, comment je me nommais… j’ose penser qu’elle ne cherchera pas la petite bête.

Je vais donc la séduire sous forme humaine. Apprendre son nom, infiltrer son environnement. Puis, au moment où elle sera accro à moi, je lui proposerais un pacte. Une relation privilégiée avec moi tout le long de sa vie - incluant protection, richesse, réussite et accouplements nombreux et variés - en échange de son âme. Je pense que c’est un marché honnête, auquel elle ne pourra pas résister.

Le tout étant de me montrer plus rapide que Baphomet, que j’ai vu rôder autour de la tanière de Gobannus aujourd’hui. Il cherche un moyen de me damer le pion, ce petit salaud...

— Tu es convoqué chez Satan, m’annonce un démon mineur en passant devant moi, les bras chargés de vêtements arrachés aux nouveaux damnés.

Je m’y rends sans me presser. Satan, notre guide et inspirateur, m’a toujours eu à la bonne. Je servais dans la même légion que lui quand j’étais encore un troufion sans cervelle au service du Créateur. On se respecte mutuellement.

Je le trouve sur son trône d’argent, occupé à se masser les tempes. Ses énormes cornes de chef lui font mal.

— Tu voulais me voir ?

Il relève ses yeux rouge rubis vers moi.

— Oui. Prends un verre et assieds-toi.

Je me sers un verre de sang de damné aromatisé et m’installe dans le fauteuil en face de lui. Chez nous, les démons, il y a une hiérarchie, mais les relations sont égalitaires et fraternelles. C’est très important, pour former un contraste avec le royaume de l’autre barbu, là.

— J’ai appris qu’une femme t’avait invoqué par accident… est-ce vrai ? demande-t-il en frottant son crâne lisse.

— C’est vrai. Je suis en train de tenter de l’amener à signer un pacte.

— Mmh. Ne va pas trop vite en besogne. J’aimerais surtout que tu découvres comment elle a réussi à t’invoquer sans procéder par les moyens habituels, et surtout, sans perdre son âme au passage.

— Elle va la perdre, crois-moi. Ce n’est qu’une question de temps.

Satan se redresse sur son fauteuil.

— Les temps ont changé, mon ami. Les humains ne nous craignent plus… Baphomet m’a dit que cette fille usait de toi comme d’un jouet.

Baphomet. L’enfoiré.

— J’en profite un peu aussi au passage… tempéré-je, vexé.

Les yeux de Satan se mettent à flamber.

— On ne peut pas laisser des humains nous bafouer impunément, tout ça pour récolter quelques gouttes de plaisir. Le véritable enjeu, n’oublie pas : c’est de les perdre, de les décrédibiliser pour toujours auprès du Créateur. Il a cru faire mieux avec eux… on va Lui prouver le contraire.

Mais ça fait des dizaines de milliers d’années qu’on essaye, ai-je envie de protester. Et jamais rien de ce que les Hommes ont fait n’a suffi à Le détourner d’eux.

Personnellement, je ne crois plus en la mission que nous a donné Satan. Je fais partie de ces anges qui se contentent d’objectifs simples : arrêter de servir aveuglément un chef qui nous ignore, et baiser le plus de jolies femmes possibles. C’est pour ça que j’ai déserté. Pas pour prouver quoi que ce soit.

— Je veux que tu découvres ce qui se cache derrière l’objet phallique qui a permis à cette fille de t’invoquer, continue Satan. Leur fabriquant, le procédé, le but derrière tout ça. Et s’il y en a d’autres.

Je hoche la tête.

— Très bien. Je comptais infiltrer l’entourage de la sorcière, justement… je vais en profiter pour mener ma petite enquête.

— Fais donc. Je te décharge de toute autre mission.

Comme si j’avais d’autres « missions », actuellement… mis à part celle d’apparaître régulièrement lors des réunions de l’ADAA et de leur offrir leur spectacle de chippendale démoniaque annuel. Mon seul moment de gloire, en ces jours sombres.

Mais ça va changer. La sorcière va craquer pour moi. Et grâce à ces godes infernaux, les démons vont peut-être pouvoir envahir la Terre à nouveau. Ce serait bien : une grande révolution avec des apparitions en masse, et une mise au pas de tous les vivants. Des milliards de femmes à notre disposition, prêtes à nous servir. Je pense que ce serait mieux que le plan de Satan, qui consiste juste à attirer tout le monde en Enfer avec nous pour prouver à Dieu à quel point il est à côté de la plaque. Mon idée à moi est plus ambitieuse, non ? Ne pas les emmener en Enfer… mais emmener l’Enfer sur Terre. Et il suffirait de quelques godes en silicone… quelle ironie !

— Je vois à ton sombre ricanement que ma mission te séduit, sourit Satan. Va, Asmodius. Je t’autorise à user de toutes les ressources à ta disposition. Gobannus est au courant, et il pourra te fournir toutes sortes d’objets magiques.

Parfait. Je m’apprête à repartir, lorsque Satan m’arrête :

— Ah, et je t’ai assigné un compagnon dans cette quête. Baphomet s’est porté volontaire. Je l’ai fait muter dans ton bureau. Pour l’instant, il ne peut pas apparaître chez les humains de lui-même, mais je compte sur toi pour lui trouver une porte d’entrée.

Je cache ma grimace à Satan. La tuile ! Bosser avec ce bouc puant de Baphomet… Satan n’aurait pas pu trouver pire.

Mais je suis obligé d’obéir. Après tout, rien ne m’oblige à trouver une solution pour lui : il suffit juste de faire semblant de chercher.

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