Chp 10 - Maelys : la fête

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Pour décoincer un peu les convives à sa soirée, Agathe a la bonne idée d’imposer un déguisement. Le thème « Disney », est assez vaste pour que tout le monde y trouve son compte. Elle décide de se grimer en Maléfique ; moi, en Cruella. C’est plus simple pour moi, vu la profusion de vêtements noirs dans mon dressing (c’est plus amincissant). J’enfile une robe toute simple qui dévoile mes jambes tatouées (une erreur de jeunesse) et un manteau doublé de fausse hermine que j’ai déniché chez « Jour de Fête », puis complète le tout par une perruque bicolore : un carré strict qui me donne un air de maîtresse de donjon, assorti de faux cils rescapés de ses jeunes années. PH, lui, se déguise en Jack Sparrow.

Lorsque les premiers invités arrivent, nous avons la surprise de constater que toutes les filles du groupe d’amis de PH se sont déguisées en Reine des Neiges. En tant que seule célibataire, je suis en outre scannée des pieds à la tête, avant que le groupe de hyènes ne décrète que je ne suis pas une menace, avec mon surpoids et ma perruque bicolore. L’une d’elles vient quand même recadrer ma sœur, dernière venue dans le groupe, et pièce rapportée : « Mais pourquoi vous vous êtes déguisées en sorcières, toi et ta sœur ? C’est bizarre ! »

Le fameux Cédric, lui, est grimé en Aladin. Je laisse discrètement trainer mes yeux sur ses abdos révélés par sa micro-veste, largement ouverte : je dois reconnaitre que le costume lui allait bien.

Il vient se présenter de lui-même. Visiblement, PH et Agathe ont déjà tout manigancé.

— Maelys, c’est ça ? Moi, c’est Cédric, annonce-t-il avec un accent local à couper au couteau.

Je suis tentée de lui répondre qu’il se trompe de personne. Mais c’est trop tard. Ma sœur, au loin, veille au grain. C’est limite si elle ne me fait pas un clin d’œil.

— Je viens de m’installer dans la région, enchaine-t-il. Je travaille à la coopérative de vin de Boutenac.

Je hausse un sourcil, étonnée qu’il ne soit pas du coin.

— Vraiment ?

— En fait, je suis du Malepère. Et toi ? Toi et ta sœur, vous n’avez pas l’accent !

Le Malepère. Un terroir situé à moins de cinquante kilomètres du domaine.

— Je suis née à Paris, comme Agathe, avoué-je.

— Mais vous n’avez pas la mentalité parisienne ! me complimente Cédric.

Oh, si.

Mais il est gentil, alors je retiens ma pique. À la place, je lui propose un verre. En réponse, Cédric m’invite à aller fumer dehors.

— J’ai arrêté, grincé-je, forcée de l’accompagner.

Pire encore, le Cédric sort un paquet de Raw et une petite verrine à beuh. C’est un fumeur... comme 99,9% des gars de la région.

— Bon, lancé-je en tentant de dissimuler son sourire crispé. Et qu’est-ce que tu fais en dehors du boulot ? Tu as des passions, des hobbies ?

— La chasse, répond-il du tac au tac. Et la photo. Mais surtout la chasse.

Bingo. Comme je l’avais deviné, c’est un chasseur.

— Ton beau-frère m’a appris que tu étais végétarienne, s’empresse-t-il d’ajouter.

— Ex-végétarienne, corrigé-je. Je mange un peu de viande, de temps en temps.

— D’accord. C’est mieux, parce que les véganes et tout ça, ils sont un peu extrémistes tout de même... comme les féministes…

Le reste de son plaidoyer pour la tempérance est interrompu par un appel à la première tournée.

— Il est des nôôôtreu ! vocifèrent les convives mâles lorsque Cédric les rejoint, un petit sourire aux lèvres.

Quant à moi, rejoignant l’assemblée des princesses Disney, où Maléfique règne déjà, distribuant verres de Carthagène, de Tariquet et de Gaillac Perlé.

Je commence à m’endormir lorsque la porte s’ouvre sur le plus bel homme que je n’ai jamais vu.

Cheveux noirs de jais et mi-longs, légèrement bouclés. Un mètre quatre-vingt-cinq au bas mot. Une silhouette de danseur ou de gymnaste, à la fois mince et athlétique. Et surtout, des yeux à la couleur incroyable - d’un marron si clair qu’ils en paraissent dorés ? -, et un visage carré aux traits à la fois fins et virils, savant mélange entre Henry Cavill et ce mannequin russe canon et ex-gros que je mate sur Instagram.

Merde. Un Beau Brun Ténébreux. Un vrai !

Je croyais que ça n’existait que dans ma tête.

Mais d’où il sort, surtout ?

PH vient aussitôt l’accueillir. L’inconnu lui tend une bouteille – c’est la règle, dans le coin – et affiche un sourire tout simplement irrésistible, dans un flash de dents parfaites, blanches et bien droites (il y a plusieurs dentistes dans ma famille, et les sourires hollywoodiens sont une obsession).

Je pousse ma sœur du coude.

— C’est qui, ce mec ? murmuré-je.

— J’en sais rien, avoue Agathe. Il fait pas partie de la bande, ça s’est sûr.

— Qu’est-ce qu’il est beau ! lâché-je.

— Ah ouais, il te plaît ?

Je me tourne vers ma sœur. Elle a du caca dans les yeux, ou quoi ? On n’a jamais vu un mec pareil dans la région.

— Je crois qu’il vient d’arriver, murmure Agathe. Faudrait demander à PH : il doit le connaître, s’il l’a invité. Maintenant que j’y pense, il m’a dit avoir sympathisé avec quelqu’un au supermarché ce matin… un Italien, où je sais pas quoi. Je me souviens que PH a dit qu’il avait un nom imprononçable.

C’est ça. Il doit être Italien. Sinon, il ne serait pas aussi bien habillé.

Le bel inconnu, vêtu d’une élégante chemise blanche et d’un veste noire qui contraste agréablement avec les tenues sportives des autres invités mâles, passe une main tatouée dans ses cheveux noirs. Il a l’air de s’ennuyer, mais je n’ose pas l’aborder. J’ai un credo, auquel je ne déroge jamais : ne pas m’approcher des mecs trop beaux, et rester le plus loin possible de ceux qui me plaisent vraiment. Une stratégie d’auto-défense mentale héritée de mes années de collège, lorsque j’ai vu ma meilleure amie (la plus belle fille de la classe) sortir avec le beau gosse dont j’étais secrètement amoureuse, et qui m’a ensuite élue « thon royal de la 4ème B » avec tous ses copains. Je reste donc à distance sanitaire de cet avion de chasse qui vient d’arriver, et me retranche même derrière Cédric, le chasseur repenti. Et évidemment, une fille que je ne connais pas – l’une des rares célibataires de la soirée, grande et mince -, vient aborder le beau rital. Je les vois discuter aimablement, et même rire. Le temps que je reparte me chercher un nouveau verre de Tariquet pour faire passer tout ça, ils ont tous les deux disparus.

Merde.

Bon. Ça ne pouvait pas se terminer autrement, de toute façon. Pourquoi un homme aussi beau et classe s’intéresserait-il à une chômeuse tatouée en surpoids déguisée en sorcière ? Les mecs comme lui préfèrent les dix sur dix, fraîches et minces.

Le reste de la soirée s’étire en longueur. Lorsque Romain Rios, le témoin de PH et assureur de toute la famille, tombe dans le puits avec trois verres dans le nez, je prétexte un mal de tête pour s’éclipser. De toute façon, sans le bel inconnu, la fête n’a plus aucun intérêt.

Il me faut du réconfort. Vite.

Dans le noir, la chose m’attend, prête à servir.

— Ça te va bien, me complimente le démon de mes fantasmes en repoussant une mèche blanche de ma perruque de sa griffe noire.

— Merci. Tu es le premier à me le dire. On nous a regardées de travers, ma sœur et moi, parce qu’on était déguisées en sorcières Disney.

— Oublie ces humains idiots. Ils ne te méritent pas.

Ces paroles - et le ronronnement rocailleux avec lequel elles sont proférées -calment immédiatement mon angoisse et ma déception d’avoir laissé partir le bel Italien. Cette soirée m’a épuisée, mais la chose sait me parler.

— Oui, murmure-t-elle. Je sais ce dont tu as besoin. Allonge-toi. Je vais te faire un massage. Ensuite, je te prendrai vigoureusement, comme tu aimes.

— Ça me parait être un bon programme, approuvé-je.

J’allume son diffuseur d’huiles essentielles, règle la lampe Nature et Découverte sur « tamisé » et m’étend sur le lit, m’abandonnant aux volutes de cannelle et aux mains expertes de la créature. Je flirte un moment avec l’idée de coucher avec le bel Italien – qui cacherait une bite d’étalon, aussi raide et grosse que celle du gode, dans son pantalon bien coupé -, et imagine même une paire d’yeux dorés me fixer sensuellement derrière la fumée sombre qui accompagne toujours mes rêves humides. Puis je finis par sombrer dans cet état d’oubli propre à l’orgasme, dans lequel plus rien n’a d’importance : ni l’échec cuisant qu’est mon existence, ni ma nullité, mon célibat éternel et le manque flagrant de perspectives dans ma vie.

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