Chp 14 - Maelys : honte intersidérale

5 minutes de lecture

Je m’assois dans ma cuisine. Seule. Nico est parti peu de temps après m’avoir découvert en position compromettante, un dildo cauchemardesque entre les cuisses. Il ne reviendra pas : ça au moins, j’en suis certaine.

— Eh bien... on peut dire que tu as des fantasmes, euh, pour le moins étranges, a observé Nico pour briser la glace avant de s’enfuir. C’est au moins digne des Cénobites, ça !

Un jour, j’ai raconté à un Nico fasciné l’idée de génie derrière le concept du film Hellraiser de Clive Barker : les démons ne font pas la différence entre la douleur et le plaisir, et ils croient honorer les humains en leur ouvrant les portes de l’Enfer, un monde de souffrances éternelles. Depuis, il y fait souvent référence dans ses blagues. Mais cette fois, il ne rigolait pas. Et sa boutade a été lancée d’une voix bien plus hésitante que d’habitude. La vision de cette masturbation bestiale et urgente l’a visiblement choqué au-delà des mots. Il n’aurait pas été plus horrifié s’il m’avait découverte en train de me faire prendre par un bouc poilu au milieu d’une église.

Et c’était presque ça, en plus. Ce gode est monstrueux, il faut bien l’avouer.

En me remémorant l’expression de son visage lorsqu’il avait entrouvert la porte, je cache le mien dans mes mains. Comme si cela permettait de réparer... si seulement je pouvais revenir en arrière ! À chaque fois, je refais les mêmes erreurs. Le nombre de hontes que je me suis prises, depuis l’enfance, à cause de mon comportement bizarre ! À l’école, les autres gosses m’évitaient, et les rares qui ne le faisaient pas étaient rapidement rappelés à l’ordre par leurs parents. Le pire, c’est que ça a continué à l’âge adulte. Je suis incapable d’avoir une conversation normale avec quelqu’un, sur un sujet consensuel ou ordinaire. Ce qui plait à la majorité la laissait de marbre, et ce qui m’intéresse fait fuir les gens. Alors, j’ai appris à écouter... quand j’ai assez d’énergie pour ça. Et le reste du temps, je m’amuse seule, en faisant des choses qui me mettent au ban de la société.

Si je m’étais masturbée avec un vibro lapin ou un gode imitation Rocco, il aurait sans doute trouvé ça moins dégueu, songé-je en m’agitant sur sa chaise. Mais non. Il faut que je m’imagine un monstre m’enfoncer un braquemard du diable dans le fondement pour pouvoir jouir. Et ce besoin urgent de me la mettre, là, tout de suite, alors que Nico attendait dans le couloir... Qu’est-ce qui a merdé, au juste, dans la conception de mon cerveau ?

— Tu te trompes sur toute la ligne, intervient la chose de sa voix sarcastique. Ce n’est pas ça qui a troublé ton petit pote. Tous les mâles, humains ou non humains, rêvent d’une femelle immédiatement disponible, prête à écarter les cuisses à tout moment ! Mais il a compris qu’il ne faisait pas le poids, alors il est parti.

Je relève lentement la tête. La créature est là, adossée contre un mur dans le recoin le plus sombre de la cuisine, juste derrière la chaudière en panne que m’ont si aimablement laissé les proprios. C’était la première fois que je peux la voir aussi distinctement, même si ce n’est qu’une silhouette entièrement noire, sans aucun autre détail que ses cornes enroulées et la longue queue de démon qui s’agite derrière lui, terminée par un petit triangle. Ses yeux, pareils à des lampes de feu, brillent comme ceux de la statue de Kali dans Indiana Jones et le Temple Maudit.

— Comment ça ? Pourquoi ne ferait-il pas le poids ? Par rapport à quoi ?

— À moi, assène brutalement la créature en décroisant ses longs bras. La compétition est trop inégale, avec un démon aussi bien membré que moi. T’as la taille de mon phallus ? Et je peux faire tout ce que je veux, avec : l’agrandir, le faire grossir, le tourner dans tous les sens... Lui, il serait incapable de répondre à l’intensité de ton désir, et il le sait.

— Mais tu n’existes pas, répliqué-je. Alors que lui, il est réel !

— Je suis tout aussi réel que lui, ricane la chimère. Je te le prouve tous les jours !

Je secoue la tête, lentement.

Merde. Je suis en train de parler toute seule.

— Non. Je t’ai imaginé. À partir d’un dildo acheté sur internet... Il y avait même une petite notice avec. Asmodius est un seigneur démon incube de l’outre-monde qui...

— Tu te prêtes beaucoup de crédit ! coupe le démon. J’existais déjà avant. Quant à ces fabricants de verges en plastique, ils manquent d’imagination. C’est mon membre que tu sens dans ton ventre lorsque je te prends, pas du silicone !

Je fais la moue.

— C’est pourtant quand je sors la chose que tu apparais...

— Maintenant que tu as dit mon nom, je peux apparaître quand je veux. Tu n’as fait que m’invoquer, en te servant de cette chose, comme tu l’appelles, comme support !

— Ton nom ? Tu t’appelles donc vraiment Asmodius ?

Ça sonne comme le nom d’un méchant dans Sailor Moon.

— Tout à fait. Donne-moi le tien.

Je l’ignore.

— Où étais-tu, avant ?

— Dans les rêves d’une autre femme.

Dans les rêves d’une autre femme. C’est donc ça.

— Je préfère que tu me laisses, décidé-je. Repars d’où tu viens… Asmodius.

La créature hausse les épaules.

— Comme tu veux. Mais je sais que tu me rappelleras. Tu le sais aussi. Maintenant, je peux revenir, de toute façon. Ne l’oublie jamais : on ne se débarrasse pas d’un prince des Enfers en un claquement de doigts !

Et il disparait derrière la chaudière.

Je scanne les environs autour de moi comme une bête traquée. Soudain, la maison me parait oppressante, avec ses recoins sombres. C’est devenu le territoire de chasse de la créature. Il a dit qu’il pouvait réapparaitre à sa guise, maintenant que j’avais dit son nom… Et la chose est toujours là, palpitante, à attendre d’être enfilée dans les replis humides de mon intimité... Je ne peux pas rester là. Je dois partir, me mettre au vert.


*


Officiellement, je prétexte un problème de chauffage. Agathe et son mari habitant trop près, je décide donc de partir chez mes grands-parents, à plus de 600 kms de distance. Là, je pourrais me sevrer de ce maudit gode, qui restera bien sagement à la maison. J’ai un peu peur que le démon enrage de rester à l’écart, privé de sexe. Mais il ne se manifeste pas, et me laisse faire ses bagages en toute tranquillité. J’hésite un instant en voyant la chose, bien emballée dans son sachet de soie... mais je la laisse dans le tiroir. Mes grands-parents sont des retraités tout à fait respectables, qui n’ont pas à subir ces honteuses diableries.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0