Chp 15 - Asmodius : abandon
Une convocation aux Enfers, suivie d’une énième entrevue avec la présidente de l’ADAA – qui tient à passer me tailler une pipe dans mon bureau une fois par mois – m’a malencontreusement obligé à relâcher ma surveillance de Maelys pour un moment. Comme beaucoup de femmes, elle se méfie de mon côté diabolique, et je vais donc devoir la travailler au corps en utilisant la manière traditionnelle : c’est-à-dire, en la séduisant sous la forme d’un mystérieux, grand et bel homme brun très riche, apparu de nulle part. Mon alias Amadeo Ca’Diablo, le bel ange ténébreux, avec lequel je vais l’hypnotiser grâce à mon charme démoniaque, mon esprit brillant et mes phéromones d’incube.
— À quoi tu penses ? m’interroge Hekatia, relâchant un instant mon membre luisant de salive pour relever ses yeux rouge rubis sur moi.
— À une âme que j’essaie de prendre.
— Encore cette humaine qui possède une copie de ton noble phallus ?
Eh oui.
— Celle-là même.
Hekatia se relève, mécontente.
— L’une des plus puissantes et désirables succubes du neuvième niveau de l’Enfer est en train de t’offrir la meilleure fellation de ta vie, et toi, tu penses à une mortelle, grogne-t-elle, dévoilant ses petits crocs nacrés.
— Tu es loin d’être à ton top, Hekatia, soupiré-je en me reboutonnant. Et tu sais que pour un démon, il n’y a rien de meilleur que la petite chatte chaude d’une sorcière.
Hekatia referme le devant de son corset de cuir, me barrant l’accès à sa poitrine sulfureuse. J’étais en train de triturer ses tétons piercés pendant qu’elle me pompait.
— Tu la baises souvent ? me demande-t-elle.
— Pas aussi souvent que je ne le voudrais, regretté-je.
Un lent sourire vicieux apparait sur les lèvres ourlées – et humides – de la démone.
— Baphomet dit qu’il va la baiser, lui aussi.
— Baphomet peut se caler ses couilles de bouc sous le bras.
Je joue les indifférents, mais en réalité, l’attention que portent à Maelys les autres démons me préoccupe. Je n’ai toujours pas avancé dans mon enquête – il faut dire que j’étais plus occupé à stalker Maelys qu’à chercher le pourquoi du comment de cette histoire – et j’ai laissé ce vieux bouc en rut fouiller de son côté. Juste avant que je me téléporte sur Terre, tout à l’heure, j’ai reçu un message de lui. Il disait avoir du nouveau.
— Bapho a retrouvé le sorcier invocateur, sourit Hekatia en dégageant une mèche de cheveux noir et lustré de ses jolies cornes. Il l’a même convaincu de sculpter un gode à son image !
Un signal d’alarme s’allume dans ma tête. Mais, encore une fois, je feins l’indifférence.
— Je doute que les humaines d’aujourd’hui se contentent d’une pendeloque de bouquetin, baillé-je avant de caler ma joue contre mon poing. Les sorcières ne sont plus de vieilles fermières en manque de chaleur mâle… ce sont des femmes indépendantes encore largement baisables, aux seins et aux lèvres souvent refaits, qui peuvent se payer tout ce qu’elles désirent, y compris des phallus dignes de ce nom. J’ai soif.
Mes pupilles glissent sur le bar en luxueux marbre italien, dans le coin de la pièce. Mais Hekatia ne fait pas mine de bouger. Décidément, elle manque de réactivité, aujourd’hui.
— Elles n’ont plus besoin de vous, alors ! réplique-t-elle, venimeuse.
— Les femmes humaines auront toujours besoin de nous. Leurs mâles sont trop déficients. Mon whisky-sang de vierge ne va pas se préparer tout seul, mon chaton.
Hekatia lève les yeux au ciel – j’aime particulièrement quand ils deviennent tous blancs, cela me rappelle son expression quand je la fais jouir -, mais elle s’exécute néanmoins. En tant que présidente de l’ADAA, c’est à elle, et à elle seule, que revient le titre envié de Premier Échanson Démoniaque du Superbe et Terrible Seigneur Asmodius : moi. Et elle ne voudrait perdre ce privilège pour rien au monde.
— Je te mets un ou deux yeux de damné ? demande-t-elle en se saisissant du container en argent massif, la pince sertie de diamants suspendue en l’air.
— Deux. Et ajoute un peu de ton sang en guise de pénitence. Je n’ai pas aimé la façon dont tu m’as parlé. Tu n’as même pas terminé ta fellation.
— Je peux t’en refaire une autre… propose-t-elle.
— Non. J’ai plus envie.
C’est faux : en tant qu’incube constamment en rut, j’ai toujours envie. Tout comme elle. Mais je fais exprès pour la punir. Elle m’a grandement contrariée, en mentionnant mon rival du moment, cet idiot bêlant de Baphomet.
Hekatia s’entaille le poignet, verse un peu de son sang noir dans ma boisson puis m’apporte mon verre en cristal de Prague, regrettant déjà son comportement insolent. Si elle avait fermé sa gueule, je serais déjà en train de la sauter sur mon bureau, et elle le sait.
— Autre chose ? propose-t-elle. Une sodo rapide, peut-être ? Je ne porte pas de culotte.
Oui, j’ai déjà constaté.
— Non plus. J’ai à faire.
Je prends le verre qu’elle me tend, et trempe mes lèvres dedans.
— Tu peux partir.
C’est un ordre, et elle le sait. Elle sait aussi qu’elle ne me reverra pas avant le mois prochain.
Elle tire sur sa jupe de cuir humain et quitte mon bureau, le regret assombrissant ses traits aussi charmants que cruels.
J’hésite un instant à convoquer Baphomet pour le sommer de faire son rapport sur l’enquête. Mais, en réalité, je n’ai pas besoin de m’imposer sa sale tête de bouc : Hekatia m’a balancé tout ce que je devais savoir. Il travaille assidûment à me doubler… et je commence à penser que c’est Satan en personne qui lui a demandé de faire en sorte que plus de démons soient capables d’aller et venir dans les antres – au propre comme au figuré – des sorcières à leur guise.
Le plus urgent, c’est de séduire ma belle humaine. Je ne pense pas qu’elle se commandera un nouveau gode, et même si elle le faisait – ce qui est impossible, après avoir eu mon superbe organe entre les mains - , jamais elle ne s’abaisserait à chevaucher un ignoble pénis de bouc comme celui de Baphomet. Il est vrai que le drôle est bien monté : mais il est aussi terriblement poilu, et ses couilles énormes sont particulièrement dissuasives, pour les mortelles. Je me souviens qu’au Sabbat, elles ne se donnaient à lui qu’en se bouchant le nez. Seules les plus perverses recherchaient particulièrement sa compagnie. Or, Maelys préfère les démons de plus noble niveau, le haut du panier, la crème de la crème. Difficile de repasser au niveau de la plèbe, après avoir eu un avant-goût du Roi des Incubes en personne.
Mais pour le moment, justement, elle n’en a eu qu’un aperçu. Je dois à tout prix la charmer, la convaincre d’ajouter son nom à mon registre avant que les autres démons ne débarquent en masse. Baphomet, c’est une chose. Bélial, ça passe encore. Mais si ce sont des ex-archanges comme Lucifer, ou même Satan qui se mettent à s’intéresser à cette affaire… alors, je serais en sérieuse difficulté.
Il n’y a plus à hésiter. Je dois trouver un prétexte pour l’aborder. Je connais ses faiblesses : elle se cherche un mâle humain. Je vais donc lui en donner un, de meilleure facture que son Nico.
Je me téléporte dans le petit bois qui entoure sa maison, avec ma Ferrari. Avant, j’apparaissais sur un cheval noir, ou dans un carrosse sorti d’une brume éthérée, dans lequel je proposais de raccompagner mes proies éreintées par une dure journée de labeur. Ravies d’être traitées comme des princesses une fois dans leur vie, elles montaient et tombaient dans mon piège. Je les baisais sur le cheval, en travers de la selle, ou dans le carrosse pour les moins souples, pour sceller le contrat. Puis j’attendais qu’elles meurent avant de récolter leur âme. J’utilisais aussi leurs rêves, les moments où elles se caressaient en dormant, fantasmant une autre vie. Cette nouvelle existence, je la leur promettais : en Enfer. Et toutes signaient. Ces malheureuses étaient trop misérables pour refuser. Alors que Maelys…
Ah, les femmes d’aujourd’hui.
Je me plante devant sa porte. Comme d’habitude, la maison paraît vide, silencieuse. Maelys répond rarement aux gens qui sonnent à sa porte, et je l’ai déjà vu se planquer de ses visiteurs, collée contre le mur en pyjama. C’est ce genre de fille, ma sorcière, aigrie et méfiante, et cela ne me déplaît pas. Si elle ne vient pas m’ouvrir, j’entrerais quand même, en prétextant que sa porte était ouverte, et que je cherchais PH, le brave type qui m’a invité à sa petite sauterie.
Mais non seulement elle ne répond pas, mais en plus, sa porte est fermée à clé. Tant pis. J’abandonne mon déguisement de beau-gosse italien et me téléporte à l’intérieur sous ma forme démoniaque, environné de mes fidèles ombres.
La maison est froide et silencieuse. J’en fouille les moindres recoins : aucune trace de Maelys. Même le chat n’est pas là.
Elle est partie. Et le pire de tout ça… c’est qu’elle a laissé la copie de ma superbe verge ici, emballée dans son sac. Je ne peux donc pas la suivre. C’est déjà suffisamment frustrant… mais le plus humiliant, c’est qu’elle s’imagine ne plus avoir de moi entre ses cuisses.
Mon poing tape sur sa table, la fendant en deux.
Du calme. Elle est peut-être seulement pour un jour ou deux. Elle va revenir. Il suffit d’attendre.
Mais elle mérite une punition, plus sévère que celle que je lui ai donnée la première fois où elle m’avait délaissée, le temps d’une soirée donnée en l’honneur du petit Jésus. Qu’est-ce que je vais lui faire, cette fois ? Lui mettre un fessée ? Elle le mériterait. Mais elle mériterait surtout de ressentir le déclassement et la trahison que je ressens, moi, à cet instant. Cela ne m’était plus arrivé depuis l’époque antédiluvienne où, en tant que combattant dans la légion du grand Satan – qui ne portait pas encore ce nom -, lorsque mon amante et âme-sœur m’a trahi et vendu à Gabriel pour pouvoir revenir du bon côté du conflit que nous commencions à perdre…
Un bruit de clé qui tourne dans la serrure me fait sursauter. Quelqu’un est en train d’ouvrir la porte… je repose le sachet de velours sur la table et me fond dans les ombres, juste à temps pour voir la sœur de Maelys, Agathe, entrer dans la maison vide.

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