Chp 16 - Maelys : Baphomet
Chez mes grands-parents, je m’ennuie comme un rat mort. Surtout, la chose me manque. Maintenant que je me suis habituée au gros volume de la créature, je ne peux plus jouir sans. Mes petites explorations nocturnes, dans la solitude de mon lit une place, ne se soldent plus que par une frustration intense. C’est de plus en plus dur de me retenir de penser à Asmodius et à ses étreintes torrides.
C’est un mail qui me refait plonger.
Bon, j’ai réussi à demander à l’administration. En fait, ton contrat ne sera pas reconduit l’an prochain. Tu as fait trop d’heures. Désolée... J’ai essayé de pousser le truc, mais le département veut transformer tout ça en un demi-contrat d’ATER pour faire des économies. Comme ce ne sera pas suffisant pour reprendre tout ton service et qu’on n’a personne sous la main qui correspond, on fera appel en plus à un chargé de cours. Désolée, on se tient au jus !
Des kiss, Alice.
Je reste un moment interdite, le visage impassible. Ces derniers temps, on me dit souvent qu’il ressemble à un masque de nô.
C’est reparti. De nouveau, le chômedu, avec ces conseillers Pôle Emploi obtus qui ne comprenaient pas comment on pouvait travailler tout en étant au chômage. Les cartes bloquées, les chèques refusés. La petite valse morne de la précarité.
Bon. Au moins, Alice me prévient à l’avance. J’ai six mois pour se retourner. Avec le plus haut diplôme du système universitaire français pendu à mon cou comme une enclume, une expérience à l’étranger et trois langues courantes, je trouverais bien quelque chose. L’usine Elys, ou grillardin chez Buffalo Bill. De toute façon, je ne suis plus trop sûre de vouloir faire carrière dans ce panier de crabes. Cela fait trop longtemps que je vivote.
Je repose donc mon téléphone et ouvre son ordinateur. Je fais un tour rapide sur Linkedin, cherchant à me remonter le moral avec son CV interminable et la photo plus jeune de dix ans que mon profil me renvoit. Vingt-cinq ans. Si seulement, j’avais su, à cet âge-là... J’étais encore bonnasse, à cette époque, plutôt mince en fait, avec des dents blanches et bien alignées. Je croyais avoir la vie devant moi, un avenir souriant. Jamais je n’aurais imaginé revenir en France la queue entre les pattes, devoir quémander aux proprios une cabane sans chauffage, isolée entre ma sœur et mes parents. Encore moins finir en mode vieille fille à chat qui fantasme sur des bites de monstres en silicone. Quelque part, un truc a merdé. On a dû me maudire, me jeter un sort.
Avec un soupir, je décide de passer à la consultation des messages sur le forum d’aspirants auteurs où je documente l’avancée (peu glorieuse) de mes projets éditoriaux.
Nouveau message. Une autre « copine », virtuelle cette fois, croit lui rendre service en lui expliquant - démonstration à la clé - pourquoi elle, du haut de ses 23 ans, signe des romans à tout va chez les grosses maisons d’édition, alors que je dois supplier les éditeurs pour qu’ils daignent ouvrir mes mails.
Tu devrais écrire des trucs plus consensuels, qui plaisent à tout le monde. Tes histoires bizarres là, ça va jamais marcher. Tiens, je t’ai justement généré un synopsis de romance de Noël avec la nouvelle IA... c’est ça qui marche en ce moment ! Ne me remercie pas, je fais ça pour t’aider.
C’en est trop. Il me faut échapper à cette réalité nulle à chier. Mon frère n’est pas là pour me dépanner en beuh. Chez Moune et Poune, il y a bien une vieille bouteille de cognac qui traine, et du vin de table. Mais je ne tiens pas l’alcool, et avec le prozac, c’est déconseillé. Après tout, c’est bien comme ça que Peter Steele est mort. Une grande perte, à la fois pour la musique et les femmes fans de mecs gothiques à grosses bites.
C’est devant Échappées Belles que je craque. Alors que ma grand-mère suit les aventures de Tiga aux quatre coins du monde (qu’elle vie de rêve elle avait, celle-là !), des étoiles dans les yeux, je me connecte au site de Pleasure Vault ni vue ni connue, mon ordi sur les genoux.
L’interface noire et froidement industrielle du site marchand me rassure immédiatement. C’est comme ça qu’ils m’ont séduite : si le site avait ressemblé à n’importe quel pourvoyeur de contenu érotique, avec une série de dildos évoquant les outils de travail des grands acteurs pornos, ça n’aurait pas marché pour moi. Le braquemart de Rocco ne m’intéresse pas plus que celui de Cédric ou Tibo. Quant aux innocents vibromasseurs à oreilles de lapin et autres canards en plastique qu’on vend soi-disant « pour les filles », ils me font encore moins rêver. Alors que les organes aliens et démoniaques de Pleasure Vault... L’identité de la marque me décomplexe. La plupart des modèles font référence à des créatures d’univers fantastiques ou de jeux de rôle : je m’y sens à ma place, bien plus que dans le sex-shop du coin.
Je me promène sur le site, regardant avec soin tous les modèles. J’écarte le modèle « loup-garou alpha », en dépit de son statut de best-seller : le « nœud » au milieu de la hampe me déplait (pas facile à enfiler). Le modèle « kobold » - une sorte de gnome malveillant des highlands à la sexualité débridée, qui surfe sur le potentiel érotique du kilt – me parait trop court. Le modèle « créature des mers », avec sa couleur fluo et sa forme effilée de dauphin, pourrait me plaire - en me baignant, j’ai souvent fantasmé sur un beau triton mâle ou un kraken à tentacules qui m’aurait butinée entre les rochers - mais il n’y en a plus de disponible en « large ». Le dernier Black Friday avait vidé les stocks. Et moi, mon kif, c’est les très grosses queues. Chacun ses kinks, hein.
Déçue, je m’apprête à abandonner lorsque j’avise le modèle le plus vicieux de tout le catalogue : un énorme braquemart sombre et iridescent, à la pointe agressive et au fini veineux, qui triomphe au milieu d’un pubis de silicone particulièrement velu.
« Baphomet », déchiffré-je, en nage. Taille XXL. Une petite notice, en bas, précise qu’il s’agit d’un « challenge », réservé aux clients « aguerris ». N’importe qui d’autre aurait ri, mais moi, je comprends le message. Je le glisse sans hésiter dans mon panier virtuel. C’est celui-là qu’il me faut : un truc bien monstrueux, bien bestial. Les joues en feu, je clique sur « acheter ».
— C’est beau la Norvège, hein ? me glisse sa grand-mère en se tournant vers moi.
Sur l’écran, une flopée de saumons d’élevage s’ébat dans l’eau glacée d’un fjord.
— Magnifique, Moune, magnifique, lui réponds-je en jetant un dernier coup d’œil concupiscent à « Baphomet ».
*
Je rentre à temps de sa balade dans la neige pour intercepter le colis des mains de ma grand-mère.
— Ça fera 28 euros, me lance le livreur UPS avec un demi-sourire entendu. À payer en cash : j’ai pas de TPE.
Je grogne et fouille dans mes poches, évidemment vides, tandis que ma grand-mère s’active derrière.
— Attends, je dois avoir cinq cents euros en liquide dans la grosse boîte du secrétaire...
— Moins fort, Moune, la tancé-je gentiment tout en acceptant les billets d’un air contrit.
À 35 ans, j’en suis réduite à dépendre du porte-monnaie de ma grand-mère. Heureusement, cette dernière ne cherche pas à savoir ce que j’ai acheté.
— Ouh, c’est cher, pour une sculpture en silicone ! s’écrie-t-elle tout de même en refermant la porte.
J’acquiesce, rouge écarlate - heureusement, Moune n’a pas l’esprit assez mal placé pour deviner de quel type de « sculpture » il s’agit - et je m’empresse de ranger le carton dans ma chambre à l’étage.
Baphomet patientera jusqu’à la nuit noire pour en sortir.
*
J’attends que tout le monde soit au lit pour tester mon nouveau jouet.
Et comme la première fois, la magie opère.
Je ne peux pas vraiment le voir dans le noir, mais je discerne deux cornes, trois yeux rouges et une taille immense. Comme le démon Asmodius, il a des doigts griffus et une queue d’acier, qu’il enfonce sans préambule entre mes cuisses après m’avoir plaqué les genoux sur les épaules.
— Depuis le temps que j’attendais ça ! brâme-t-il en jouant frénétiquement du bassin.
J’ai à peine le temps de dire ouf qu’il est déjà de retour en moi. Complètement sonnée – mais, je dois l’avouer, contentée – je me laisse embarquer par le plaisir brutal du gode modèle Baphomet. L’accouplement est vigoureux, et se solde par une abondante éjaculation sur mon ventre.
— La prochaine fois, ce sera dans la bouche, me prévint-il d’une voix rauque et chaude, avant de disparaitre.
Ne reste dans l’air qu’un fumet animal et épicé, mêlé aux remugles de sexe et de sueur.
Je reste un instant dans la même position, nue et pantelante. Le site n’a pas menti : celui-là est sportif. Plus barbare, aussi : j’ai senti de la fourrure contre mes cuisses pendant le coït, et au plus fort de l’acte, il a poussé des grondements de bête. J’ai adoré. C’est exactement ce que je voulais, pour me changer les idées.
Je m’endors du sommeil des anges. De ceux qui sont descendus sur Terre pour forniquer avec les filles des hommes. Il faut reconnaître que comme moyen de détente, c’est plus efficace que l’alcool ou le prozac !

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