Chp 17 - Asmodius : nouveaux éléments
J’ai juste le temps de me renfoncer dans un coin. La sœur de Maelys pousse la porte, entre et la referme derrière elle.
Planqué derrière les ténèbres que j’ai invoquées, je laisse trainer mon regard appréciateur – certaines mauvaises langues diraient libidineux – sur le croupion appétissant de la sœur de ma sorcière. Elle est blonde, ce qui n’est pas négligeable, même si je préfère les brunes intenses et les rousses incendiaires (j’aime toutes les femmes, en fait). Ses fesses rebondies par la pratique que ce sport plutôt plaisant que les humains appellent « abdos-fessiers » (quel nom poétique) s’agitent à quelques centimètres à peine de mon nez, alors qu’elle se penche pour ramasser la pochette de velours que, dans ma surprise, j’ai laissé tomber (cela ne m’arrive jamais, d’habitude).
Merde. Cela veut dire que…
… le support d’invocation est toujours sur la table, révélé dans toute sa glorieuse nudité.
Les yeux pervenche de la sœur tombent dessus.
— Oh !
Elle ravale un petit cri, et une rougeur gourmande lui monte immédiatement aux joues. Je ne peux m’empêcher de sourire de satisfaction, bien à l’abri dans ma cachette. Que voulez-vous : la vanité est l’un de mes péchés préférés.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur… l’entends-je murmuré.
… Comment ?
La fierté fait place à la colère.
Une horreur, mon noble et glorieux phallus ? Mon puissant et infatigable appendice ?
J’ai envie de sortir de ma cachette pour donner une bonne leçon à cette gourgandine. Mais je sais que cela porterait préjudice à Maelys, et qu’ensuite, elle risquerait de se débarrasser du gode. Alors, mieux vaut éviter.
Les yeux plissés et rouges de rage, j’observe la sœur de Maelys s’emparer de l’objet.
Elle le regarde sous toutes les coutures, l’inspecte.
— Quel énorme machin… murmure-t-elle.
Oui, en effet.
C’est bien qu’elle le reconnaisse.
— Ça ne peut pas appartenir à ma sœur, c’est trop laid… ça doit être son pote chelou, ce Nico, là, qui l’a laissé là, murmure-t-elle, parlant toute seule.
Elle le prend du bout des doigts, et fait mine de le fourrer dans son sac.
Un signal d’alarme s’allume dans ma tête. Si Agathe embarque l’ancre chez elle, je ne pourrais plus apparaître dans la maison de Maelys. L’invocation n’est active que dans un certain périmètre restreint. Or, Maelys va bien finir par revenir… Je dois intervenir, et détourner son attention.
Je sors de l’ombre, toujours sous ma forme de bel Italien.
Agathe ouvre de grands yeux ronds.
— Que… qu’est-ce que vous faites là ? s’exclame-t-elle, le gode toujours dans la main.
— On s’est déjà rencontré. À la fête.
— Mon mari est parachutiste, ET rugbyman. Si vous me touchez, vous aurez de gros ennuis !
— Je n’ai pas l’intention de vous toucher. J’étais juste venu voir si votre sœur allait bien.
— Vous vous êtes introduit chez elle ! s’écrie-t-elle.
— La porte était ouverte.
— C’est faux ! Je viens de l’ouvrir avec ma clé !
— Celle de derrière.
Mentalement, j’étends mes ombres jusqu’à la porte qui donne sur le jardin. Et tourne doucement la clé dans la serrure.
Je pose ostensiblement les yeux sur l’objet. Agathe réalise soudain qu’elle tient une réplique de bite démoniaque en silicone dans la main, et la repose rapidement sur la table.
Bien. Ça au moins, c’est réglé. Reste maintenant à l’attirer hors de la maison.
— Qu’est-ce que voulez ? demande-t-elle, l’air plus autoritaire et assuré.
— J’ai oublié une gourmette en or chez vous la dernière fois. Comme j’ai sympathisé avec votre sœur, je venais voir si elle pouvait la récupérer pour moi.
Agathe semble se détendre un peu.
— On n’a rien retrouvé de ce genre, mais je peux demander à mon mari…
— Cela m’arrangerait, oui. Il est à la maison aujourd’hui ?
— Je crois qu’il est rentré…
— Parfait. Allons lui demander, alors.
Agathe recule vers la porte. Elle a oublié le dildo. Je lui emboîte le pas, et la laisse fermer la maison.
— Vous devriez fermer l’autre côté, aussi, lui conseillé-je pour éviter qu’elle ne revienne le faire pendant que je parle à son mari et s’empare de nouveau de l’ancre – que j’ai l’intention de cacher quelque part dans la maison.
— Oui, vous avez raison, murmure-t-elle.
Pendant qu’elle fait le tour, j’invoque discrètement un démon mineur à mon service, un petit diablotin rouge, et lui ordonne d’aller planquer le joujou, ce qu’il fait volontiers. Il est déjà parti dans la maison quand Agathe revient.
— Allons voir mon mari, propose-t-elle en m’entrainant vers son domicile.
*
Je me laisse tomber dans mon fauteuil, exténué. Le mari d’Agathe a insisté pour que je reste boire l’apéro, et j’y ai passé des heures… les deux m’ont cuisiné sans relâche pour connaître la nature de ma relation avec Maelys. Quand je leur ai dit que je ne l’avais vue qu’à la fête, ils ont eu l’air déçus. Mais ils m’ont lâché une info importante : elle est partie rendre visite à sa grand-mère, à 600 km d’ici. Bizarre… comme si elle fuyait quelque chose. Ils m’ont tout de même filé son numéro… cela ne me servira pas à grand-chose, malheureusement. Tant qu’elle n’a pas l’ancre, je ne peux pas apparaître auprès d’elle.
Et il y a une chose que je n’ai pas encore réglée. Baphomet… d’après Hekatia, il a retrouvé l’invocateur, le sorcier qui fabrique les supports d’invocation.
Je le convoque immédiatement. Après tout, Satan en personne a ordonné qu’il me serve de binôme. Autant utiliser cette nuisance.
Il arrive sans se presser, l’air plutôt contrarié. Et s’installe direct sur le petit bureau qu’on lui a fait installer dans le mien. Je trouve ça plutôt gonflé.
— Baphomet, Hekatia m’a dit que tu avais retrouvé l’invocateur ?
— Mmh, oui, j’ai trouvé l’usine, dit-il en déballant un Kinder Bueno.
Je plisse les yeux, contrarié.
— Et alors ? Tu comptais m’en parler quand ?
Il enfourne la sucrerie dans sa grande bouche.
— J’ai dit que j’avais trouvé l’usine. Pas que j’avais réussi à mettre la main sur le type…
Ma patience est à bout. D’un seul coup, je me téléporte devant lui, et lui arrache son putain de gâteau.
— Hekatia m’a confié que tu avais réussi à le convaincre de mouler ta bite, susurré-je à deux centimètres de son nez, les yeux flamboyants.
— C’est pas vraiment ça, avoue Baphomet. Tu ne m’as pas laissé finir. J’ai senti une puissante force d’attraction occulte dans une zone industrielle d’une petite ville américaine lors de mon enquête et me suis matérialisé dans l’usine en pleine nuit, alors qu’il n’y avait plus personne. J’ai vu un immense pentacle d’invocation tracé sur le sol, avec les noms des démons majeurs et toutes ces répliques de leurs queues démoniaques. La tienne était au milieu. Je me suis dit qu’il ne serait que justice que la mienne y figure aussi… alors, je l’ai trempée dans un moule en silicone et je l’ai posé dans la case correspondante, puis je suis parti.
— Tu as quoi ? sifflé-je.
Qu’il est con. Mais qu’il est con !
— Moi aussi, je suis un démon important, bougonne-t-il, buté comme la chèvre qu’il est. Il n’y a pas que toi, Asmodius…
— Tu ne t’es pas posé une seule fois la question de la présence de ce pentacle ? De ce que ce mystérieux invocateur voudrait faire avec ?
— Non. Je veux baiser des humaines, moi aussi. Y a pas de raison. Rends-moi mon Kinder Bueno, Asmodius. Je me le suis pris pour mon goûter : je l’ai piqué à une petit garçon qui rentrait de l’école, juste avant de revenir ici.
Je lui lance sa foutue friandise. Il la rattrape au vol, puis l’ouvre délicatement avec ses longues griffes, avant de l’enfourner.
— Ce type qu’on ne connait pas veut invoquer toute une légion de démons majeurs en même temps, murmuré-je. Et toi, tu n’as pas trouvé ça inquiétant.
— Ben s’il voulait nous invoquer, il l’aurait fait sur place, non ? Là, il se contente de fabriquer puis de commercialiser des dildos à notre effigie. Je crois que c’est juste un opportuniste qui veut se faire de la thune… un entrepreneur de génie. Et moi, ce genre d’initiative, je l’encourage. Tiens, tu te plaignais qu’on ne nous invoquait plus, et que les sorcières ne baisaient plus avec nous ! Avec ces godes, on va revenir à la mode, tu vas voir.
Sa langue épaisse lèche le chocolat fondu sur ses griffes.
— Et tu as pensé à regarder comment il les fabriquait, bougre de bouc ?
Baphomet me jette un regard acéré de ses trois yeux rouges.
— Évidemment. Tu me prends pour qui ? Il y a un mini-sceau, dans le silicone qu’il verse dans les moules. Le pentacle attitré de chaque démon majeur que l’ancre représente. J’ai vu une copie des Clavicules de Salomon dans son usine. Il doit avoir d’autres bouquins de ce genre…
— Je me demande tout de même comment il a réussi à obtenir un moulage de ma verge, murmuré-je pensivement. Si un humain m’avait invoqué pour me demander un truc pareil dernièrement, je m’en souviendrais…
Baphomet hausse les épaules.
— À une époque, on t’invoquait tellement que t’as dû oublier, lâche-t-il. Les gens célèbres sont toujours les plus ingrats. Ils ne se rendent pas compte de leur chance.
— Sauf que les humains ont une durée de vie limitée, imbécile !
— Il a peut-être obtenu ça d’une ancêtre ? Une de tes anciennes fans ? T’y avais pas pensé, hein ? Et c’est moi que tu traites d’idiot ? Pfff.
Baphomet décroise ses pieds fourchus de son bureau, et se lève.
— Je vais faire un tour, je sens qu’une sorcière m’invoque. À plus, Asmodius !
Et, sur un dernier sourire narquois, il disparait.
Je reste seul dans mon bureau, les poings serrés et les cornes enflammées. Putain de Baphomet… il s’est bien foutu de moi. Et maintenant, il se fait invoquer, alors que moi, je reste là comme un objet délaissé…

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