Chapitre 2
Après avoir fui Joan, je me retrouvai là où mon esprit pouvait enfin vagabonder hors de ma tête, près de l’étang où j’avais appris à faire du vélo, à deux pas de la maison.
Ce n’était pas l’endroit le plus spectaculaire, mais le soleil lui donnait une impression d’infini, comme si je faisais face à une mer calme et apaisante.
Peu de gens empruntaient ce chemin ; seuls les habitants du quartier s’y aventuraient pour leur promenade du dimanche.
Que penser de tout ce qui venait de se passer ?
Pourquoi ne pouvais-je pas me souvenir de la façon dont les plateaux avaient volé ?
Et surtout… pourquoi Joan m’avait-il couru après ?
En y réfléchissant, j’avais moi aussi parcouru une distance incroyable. Ma maison se trouvait à plus de dix kilomètres du lycée. Comment avais-je pu courir aussi loin en si peu de temps ?
Et pourtant, à cet instant précis, je me sentais légère. Vivante. Intensément connectée à la nature.
Moi qui avais toujours cru être décalée, étrangère à tout — en commençant par ma propre famille.
Physiquement, je ne ressemblais ni à mon père ni à ma mère. Et mentalement… encore moins.
Ma mère, ancienne capitaine de volley devenue politicienne, vivait dans la décision rapide sous lumière des projecteurs. Elle se voyait déjà plus loin, toujours plus haut.
Mon père, militaire jusqu’au bout des ongles, croyait que l’ordre façonnait les esprits autant que les corps.
Et puis il y avait moi.
Petite, discrète, lunettes sur le nez. Plus à l’aise dans mes pensées que dans une foule. Eux avançaient droit. Moi, je cherchais l’entre-deux.
Je me demandais ce qu’ils diraient s’ils m’avaient vue à la cafétéria.
- Bonjour.
Je me retournai brusquement.
Le soleil me frappa en plein visage, m’aveuglant quelques secondes. Je plissai les yeux, incapable de distinguer clairement la silhouette près de moi. Une ombre découpée dans la lumière. Trop proche.
Mon cœur eut un sursaut. À la voix, je compris que c’était un jeune homme.
- Oh… bonjour. Vous vouliez vous asseoir sur le banc ?
Pourquoi avais-je parlé si vite ?
- Je peux ? Enfin… je veux dire… Accepteriez-vous de me tenir compagnie quelques minutes ? Je dois repartir bientôt, mais j’aimerais discuter avec vous… si cela ne vous dérange pas.
Sa voix était posée, stable et étrangement assurée.
Je détaillai sa silhouette sans vraiment la voir. La lumière jouait contre moi, comme si elle protégeait son visage. Je n’aimais pas ça. Ne pas voir quelqu’un, c’était déjà perdre un avantage.
- Eh bien… Je m'appelle Elyn. Enchantée. Peu de gens passent par ce chemin d’habitude.
Pourquoi lui avais-je donné mon prénom si facilement ?
- Elyn… enchanté. Je suis tombé par hasard sur ce petit chemin au bout de l’allée. N’étant pas du coin, je voulais visiter.
Sa réponse semblait naturelle. Peut-être trop naturelle.
Je hochai légèrement la tête.
- Oh, bien sûr. Vous êtes à l’Étang du Saule. En face, vous pouvez apercevoir le sentier le plus emprunté par les habitants de la ville. Il est plus… attrayant.
Ma voix résonna étrangement à mes propres oreilles.
Comme si je récitais un texte appris.
Comme si cette scène s’était déjà produite.
Un frisson discret glissa le long de mes bras.
Je ne distinguais toujours pas son visage. Seulement le contraste entre l’ombre et la lumière. Et cela me dérangeait plus que je ne voulais l’admettre.
- Et vous, alors… pourquoi venir de ce côté-ci, si tout le monde est… là-bas ? Cet arbre est majestueux juste en face. Rêvasser à son pied devrait vous plaire.
Il accompagna ses mots d’un geste vers l’autre rive.
Je suivis son mouvement du regard, soulagée d’échapper quelques secondes à sa présence immédiate.
Je haussai les épaules.
- Pour être honnête… j’aime que le soleil frappe ma peau.
Je sentis sa proximité plus nettement. Pas oppressante. Mais présente. Pourquoi étais-je en train de lui dire cela ?
Je ne savais rien de lui.
- Je sais que mes pensées ne seront jamais volées… ni copiées… ni imprimées.
En prononçant ces mots, un doute me traversa.
Était-ce vraiment vrai ?
Je gardai le regard fixé sur l’eau, incapable de croiser le sien.
- Et je peux aussi apprécier la vision de ce saule pleureur. D’après l’histoire, il aurait plusieurs centaines d’années… c’est très rare.
Ma voix se brisa légèrement sur le dernier mot. Je déglutis. Pourquoi étais-je émue ? Pourquoi avais-je l’impression qu’il m’observait avec une attention trop précise ?
Un silence s’installa et je me redressai imperceptiblement, je ne voyais toujours pas son visage.
- J’ai l’impression qu’il sera là pour moi, tant que j’en aurai besoin. Il m’apaise.
Je soufflai doucement, comme si ces mots avaient pesé plus lourd que prévu. Le silence s’installa entre nous. Je pris soudain conscience de ce que je venais de faire. Je m’étais confiée à un inconnu.
Un frisson de lucidité me traversa.
- Enfin bon… navrée de vous déranger avec tout cela.
Je baissai légèrement les yeux, observant mes mains jointes sur mes genoux. Elles s’étaient crispées sans que je m’en rende compte. Pourquoi avais-je ressenti le besoin de me justifier ?
- J’ai passé une assez mauvaise journée…
Ma voix était plus basse, presque retenue. Comme si j’hésitais entre en dire plus… ou me refermer immédiatement. Je sentais son regard sur moi pas insistant, mais attentif. Une partie de moi espérait qu’il ne poserait pas de question. Une autre redoutait qu’il se lève et parte. Je relevai légèrement la tête, sans encore oser croiser son regard.
- Je parle beaucoup, quand je suis fatiguée.
C’était faux, quand j’étais fatiguée, je me taisais. Aujourd’hui, quelque chose était différent, ou peut-être était-ce lui. Le vent fit frissonner les branches du saule devant moi, comme un murmure ancien. Je me redressai imperceptiblement. Je devais reprendre le contrôle de la conversation.
- Et vo-
Je tournai la tête. Un silence s’installa. Le banc était vide. Plus personne à côté de moi.
Mon souffle se bloqua. Avais-je rêvé ? J’étais pourtant persuadée qu’il était bien réel. Je me souvenais encore de son accent légèrement anglais. Je pouvais presque entendre l’écho de sa voix dans l’air.
Mais l’air était immobile. Et l’étang, parfaitement silencieux. Je pris ma tête entre mes mains et soufflai. Déjà que je devenais folle à ne pas me souvenir de ce qui s’était passé à midi… Si en plus je commençais à m’imaginer discuter avec des inconnus, j’allais finir par demander moi-même à me faire interner.
Et puis, il faudrait s’expliquer auprès de mes parents.
Je n’avais pas encore consulté mon téléphone, mais il était certain que papa et maman étaient déjà au courant de toute l’histoire. Le directeur avait dû en rajouter bien plus que nécessaire. Il ne me supportait pas. J’avais la sensation d’alimenter chez lui une haine presque viscérale, comme si me détester était devenu sa raison de vivre.
À chaque incident où je me retrouvais, malgré moi, au centre de l’attention, il prenait un malin plaisir à amplifier les faits. À les dramatiser. Heureusement, mes parents étaient dans ses petits papiers. Ils pouvaient rattraper le coup.
Mais ils me rappelaient sans cesse que si je pouvais continuer à étudier ici, ce n’était que grâce à eux.
Je pris alors mon téléphone. Sept appels de ma mère, un de mon père. Trois messages me sommant de rentrer. Et… un message d’un inconnu.
Je soufflai, le cœur battant un peu trop vite. Comment expliquer à mes parents cette situation ? Comprendraient-ils que je n’y étais pour rien ? Et surtout… comment avais-je pu faire voler en éclats toute une cafétéria en trente secondes ?
Le message inconnu clignotait sur l’écran, comme un défi silencieux. Je n’avais aucune idée de qui pouvait bien l’envoyer… ni pourquoi. Curieuse malgré moi, j’ouvris le message :
« J’ai tout vu, ne penses pas que ce que tu crois avoir fait soit accidentel »
Qui avait bien pu m’écrire ça ?
Mon cœur battait à tout rompre. Le vent semblait s’être arrêté autour de moi, comme suspendu dans l’attente de ma réaction.
Je relus le message. Une sensation glaciale monta le long de ma colonne vertébrale. Tout ce que je pensais comprendre de ma journée, de mes capacités… semblait remis en question.
Alors que je posais le téléphone, un frisson parcourut mon corps. Une présence. Juste derrière moi. Je me retournai brusquement.
Rien.
Mais le silence… n’était plus celui de l’étang. Il y avait un souffle. À peine perceptible, mais réel. Quelqu’un, ou quelque chose, m’observait.
Et, pour la première fois depuis ce chaos du midi, je réalisai que ce n’était peut-être que le début.
Le message clignotait toujours à l’écran, et une pensée me glaça le sang : je n’étais peut-être pas seule…

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