Chapitre 3

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Il fallait que je prenne mon courage à deux mains. Même à bientôt dix-huit ans, j’avais toujours peur de la réaction de mes parents. Les affronter serait sans doute la pire des tortures. Ils seraient capables de m’envoyer en pension.

Pourtant, je gardais en tête ce message. Mes pensées fusaient : qui pouvait bien avoir mon numéro ? Et surtout… qui aurait le courage de me menacer ainsi ? Devais-je répondre ?

Je me décidai finalement à rentrer. Le soleil commençait déjà à se coucher ; il était presque dix-huit heures. J’avais donc passé près de cinq heures assise sur ce banc.

Quant à mes parents, ils étaient déjà suffisamment en colère. Inutile d’ajouter l’inquiétude à cause de mon retard. Sinon, autant ne pas rentrer du tout. À la dernière dispute, mon père avait été catégorique : il ne pouvait accepter « l’échec social » de sa fille. Il fallait préserver l’image parfaite de sa petite famille modèle.

Je pouvais imaginer la scène sans difficulté.

J’entrerais par la baie vitrée. Le froid de la poignée m’enverrait un frisson à travers le corps. Mon père se tiendrait face à moi, droit comme un piquet, la mâchoire crispée.

En refermant, la porte claquerait plus fort que je ne l’aurais voulu, laissant planer un silence de mort.

  • Enfin ! Lâcherait-il froidement.

Ma mère ne bougerait pas tout de suite. Elle serait assise, les mains croisées sur ses genoux. Parfaite. Maîtrisée. Trop maîtrisée.

  • Où étais-tu ? demanderait mon père d’une voix basse qui me glacerait plus qu’un cri.
  • Je… je marchais.
  • Tu marchais ? Toute une cafétéria détruite, le directeur qui m’appelle personnellement, et toi, tu marchais ?

Il s’approcherait. Chaque pas résonnerait dans la pièce.

  • Tu as la moindre idée de ce que ça représente ? De ce que ça nous coûte ?

Nous.
Toujours nous.
Ça a toujours été eux contre moi.

  • Je n’ai rien fait, soufflerais-je. Je vous jure que je ne sais pas comment-
  • Arrête ! exploserait-il. Les plateaux ne volent pas tout seuls, Elyn !

À ces mots, quelque chose vibrerait dans mes veines.

Ma mère se lèverait enfin.

  • Calme-toi, chéri, dirait-elle sans le regarder. Crier ne changera rien.

Puis elle se tournerait vers moi.

  • Regarde-moi.

Je lèverais les yeux vers elle.

  • Est-ce que tu te rends compte de l’image que cela renvoie ? Le directeur a parlé d’un comportement… instable. D’une jeune fille devenue hystérique.

Instable.
Hystérique.
Tout moi.

Ces mots s’enfonceraient en moi.

  • Je ne suis pas instable. Ni hystérique. Ni folle d’ailleurs ! Je ne me souviens juste pas de ce qui s’est passé !

Il y aurait un silence.

Je ne criais jamais. Encore moins sur mes parents.

Mon père me fixerait, cherchant un mensonge dans mes yeux.

  • Tu ne te souviens pas ?

Je secouerais la tête.

  • Tout est devenu flou. Et puis… plus rien.

Il soufflerait, plus longuement que d’habitude.

  • Ça suffit. Si tu continues à faire parler de toi de cette manière, je n’aurai pas d’autre choix que de t’envoyer en pension. Là-bas, au moins, on saura te cadrer.

Mon cœur s’emballerait.

  • Vous ne pouvez pas faire ça…
  • Nous pouvons tout faire, Elyn. Nous sommes encore tes parents.

Ce ne serait pas une dispute.

Ce serait un procès.

Et j’en serais l’unique accusée.

Je connaissais déjà la réaction de mes parents.

Sur le chemin qu’il me restait à parcourir, je pris le temps de réfléchir. Je n’avais peut-être pas l’instinct de survie le plus développé, mais je choisis tout de même de répondre à l’inconnu. Si quelqu’un pensait que j’avais provoqué tout cela volontairement, il fallait que je le sache.

« Qui êtes-vous ? »

Mes doigts tremblèrent légèrement en appuyant sur envoyer.

Je levai la tête en passant devant le saule pleureur au coin de la maison.
Encore quelques mètres. Et la baie vitrée apparut. À travers le verre, je distinguais l’ombre de mon père. Il faisait les cent pas, comme je le pressentais. Ma mère, elle, était assise, immobile.

Ils savaient.

Mon souffle se bloqua. Je savais que je devais entrer. Je fis un pas. Puis un autre.

Et le monde bascula. Ils étaient là et je ne les avais pas vus arriver. Ils n’avaient pas couru ni sortis de l’ombre. Ils étaient simplement… apparus.

Trois hommes avec des épées. Et dans la main de l’un d’eux, une lumière, une sorte de boule incandescente. Elle pulsait lentement, comme un cœur.

Je clignai des yeux.

Non.

Ce n’était pas possible, je devais rêver.
Oui. C’était ça. Le stress. Une hallucination. Tout devenait irréel.

  • Bonsoir, Elyn.

Ma gorge se serra.

Ils connaissaient mon nom.

  • Nous ne te ferons aucun mal. Tu dois simplement nous suivre.

Suivre ?

Un rire m’échappa. Trop aigu. Trop nerveux.

  • Mes parents sont juste là.

Je pointai la baie vitrée du doigt. Elle paraissait légèrement flouttée.

Pourquoi ne bougeaient-ils pas ?
Pourquoi personne ne regardait dehors ?

Le troisième homme riait.

  • Elle ne sait vraiment pas…

Ne sait pas quoi ?

Mon cœur battait trop fort. Mes oreilles bourdonnaient.

  • De quoi vous parlez ?

Le blond inclina la tête. Son sourire s’étira et la flamme pulsa plus vivement. La lumière orange déforma son visage. Il fit un pas. Mais je reculai et le gravier crissais sous mes chaussures.

— Il en va de ta vie.

Ma vie ?

Le mot résonna étrangement. Comme s’il ne m’était pas destiné.

— Mais qui êtes-vous ?!

Je criai et ma voix se brisa. Pourtant, la maison ne bougea pas et personne n’ouvrit la porte. Le monde semblait s’être refermé sur nous.

— Attention, murmura celui à l’épée. Si elle est en pleine capacité…

Pleine capacité ?

Un frisson me traversa.

Je ne comprenais plus.

Je ne comprenais rien.

Mais ils avancaient lentement, pas pressés mais plutôt sûrs d’eux. Je regardai la barrière derrière moi. Trop loin.

La maison ? Ils étaient entre moi et la porte.

À droite. Les bambous épais, serrés, coupants.

Je ne réfléchis pas. Je partis d’un coup. Mon corps décida avant moi et je courais déjà. Quelque chose pulsa sous ma peau, plus fort, plus chaud, comme si quelque chose voulait sortir.

— Attends !

Mais je n’attendis pas. Les bambous explosèrent autour de moi. Les tiges claquèrent contre mes épaules. Les feuilles me fouettèrent le visage. Je ne voyais presque plus.

Avancer et ne pas s’arrêter.

J’entendis un bruit derrière moi, bien trop proches. Je ne savais pas s’ils me touchaient. Je ne savais même plus où ils étaient. À droite ? À gauche ? Devant—

Une main surgit devant moi et je percutai un corps. Je tentai de hurler mais l’air disparut et le monde se replia brutalement.

Tout se comprima du sol à la lumière.

Mes poumons brûlaient. Les sons s’étiraient, déformés, comme si on les tirait à travers de l’eau. Je ne savais plus si je tombais ou si je flottais. Ou même si je mourais.

Puis—

Rien.

Quand je rouvris les yeux, mon front était écrasé contre un torse solide.

Une main ferme se posa à l’arrière de ma tête.

  • Chut. Ne fais pas de bruit.

Sa voix était basse, urgente. Mais elle ne m’était pas inconnue.

Je levai alors les yeux, encore sonnée. Nous n’étions plus dans les bambous. Nous étions au pied du saule pleureur. Sur l’autre rive de l’étang.

Mon souffle se bloqua. C’était impossible. On ne pouvait pas traverser ainsi. Pas en une seconde. Pas sans courir. Pas sans-

Je me figeai. L’étang était devant nous. Calme. Silencieux. Et, de l’autre côté, je distinguais encore l’arrière de ma maison.

Nous restâmes immobiles encore quelques instants, le souffle coupé, scrutant les alentours. Les trois assaillants semblaient s’être regroupés, chuchotant entre eux… puis, en une fraction de seconde, ils disparurent.

Je sentis son corps se détendre légèrement.

— Ils sont partis.

Sa voix était calme. Je levai les yeux vers lui. Le monde me semblait encore instable, comme si l’air avait changé de densité.

— Qui êtes-vous ?

Il ne répondit pas tout de suite. Son regard balayait les alentours, calculateur.

— On n’a pas le temps. Tu dois venir avec moi.

Je restai immobile.

— Non.

Le mot m’échappa avant même que je réfléchisse. Il posa enfin les yeux sur moi.

— Elyn—

— Comment vous connaissez mon nom ?

Cette fois, je reculai franchement.

— Vous étiez avec eux ?

Le silence qui suivit fut plus inquiétant que n’importe quelle réponse.

— Si j’étais avec eux, tu ne serais plus debout.

Ce n’était pas une justification. Juste un constat froid. Mon cœur battait à m’en faire mal.

— Peut-être que si. Peut-être que c’est une mise en scène. Peut-être que vous êtes pire.

Je ne savais même pas d’où me venait ce courage, de la peur, sans doute. Ses traits se durcirent à peine.

— Tu n’as pas le luxe de douter.

— Si. C’est tout ce qu’il me reste.

Il fit un pas vers moi. Je me tendis immédiatement.

— Ta vie ici est terminée.

— Vous ne décidez pas ça !

Ma voix trembla, mais je tins son regard. Pour la première fois, une ombre passa dans ses yeux. Etait-ce de l’agacement ?

— Ils reviendront. Et la prochaine fois, je ne serai peut-être pas là.

— Alors expliquez-moi !

Le vent agita les feuilles au-dessus de nous. Le monde semblait retenir son souffle. Il hésita une seconde.

— Je peux t’en dire plus, mais ailleurs.

Ce n’était pas la réponse que j’attendais.

— Donc je devrais vous suivre… sans savoir où… sans savoir pourquoi ?

Il tendit la main.

— Oui.

Sa franchise me glaça. Je regardai cette main comme si elle appartenait à un inconnu au bord d’un précipice. Et si c’était lui, le précipice ? Derrière moi, la maison, ma vie et mes repères. Devant moi, cet homme dont je ne savais rien. Je déglutis.

— Si je viens… et que vous me mentez… je vous le ferai payer.

Un éclair passa dans son regard, comme s’il avait presque… du respect pour moi.

— Alors viens.

Je posai ma main dans la sienne. Et immédiatement, je sus que je venais de faire un choix irréversible. Le monde se déforma dans un souffle.

Où étais-je ? Et qu’allait-il m’arriver maintenant ?

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