Chapitre 5

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J’ouvris de nouveau les yeux.

Ma vision était trouble. J’étais encore collée à lui. Son cœur battait sous ma joue. Lent. Régulier. Étrangement rassurant.

Puis le souvenir me frappa. Il venait de m’emmener de force. Je me dégageai brutalement.
— On va arrêter tout de suite. Qui es-tu ? Où est-ce que tu m’as emmenée ?

Il ne répondit pas immédiatement.
Il m’observa. Pas comme un homme regarde une fille mais plutôt comme on évalue une situation.

— Respire, Elyn.

— Ne me donne pas d’ordres.

Un léger silence. Mesure. Calcul.

— Très bien. Je m’appelle Kael. Je suis gardien en apprentissage à l’Institut des Arcanes d’Aelys. Et depuis plusieurs mois… je suis chargé de toi.

— Chargé de moi ? Je suis un colis fragile maintenant ?

— Tu es.. une variable instable.

Je ris, sec.

— Magnifique. Un ravisseur scientifique. Ça change.

Il ne releva pas.
Il choisit d’ignorer la provocation.

— Sur le banc, j’essayais d’établir un premier contact. Progressif. Contrôlé. Mais ils se sont rapprochés plus vite que prévu.

— Ils ?
— Ceux qui savent ce que tu es.

— Je sais exactement ce que je suis.

— Non.

Le “non” était calme. Pas agressif. Certain.

— Tes émotions déclenchent des fluctuations. Tu plies l’air autour de toi. Tu ne t’en rends pas compte.

— Donc et maintenant tu vas me dire que je manipule les probabilités ?
Je levai les bras.
— Super. J’exige un mode d’emploi.

Il s’approcha d’un pas.

— Tu refuses parce que c’est plus simple que d’admettre que tu as déjà vu l’impossible.

Il avait touché juste et je le détestais encore plus pour ça.

— Même si c’était vrai, ça ne te donne pas le droit de m’enlever.

  • Si.

Un temps.

  • Quand la menace est immédiate.
  • Et bien parfait. Ça y est, je deviens folle. Très bien. Je vais rentrer, m’excuser auprès de mon père… et lui demander de m’interner. Voilà la solution.

Ma voix tremblait malgré moi. Kael hésita un instant avant de poser doucement sa main sur mon bras. La chaleur ne fut pas douce. Elle se répandit comme une onde trop vive, remontant le long de mes veines, jusqu’à ma poitrine.Je me dégageai violemment.

  • Qu’est-ce que tu viens de faire là?

Il me fixa, surpris.

  • Intéressant.
  • Intéressant ?!
  • Tu as ressenti le flux, personne n’est censé-
  • Je n’ai rien “ressenti”, j’ai eu l’impression qu’on me branchait sur une prise électrique !

Un éclat passa dans ses yeux.

  • Donc ce n’est plus une question de croire ou non.

Je reculais d’un pas.

  • Arrête de parler comme si j’étais une expérience de laboratoire.

Il hésita. Non… il choisissait ses mots.

  • Très bien. Je vais te montrer. Mais cette fois, tu regardes et tu écoutes.

Il inspira lentement.

  • Les elfes, les trolls, les métamorphes… ce ne sont pas des contes. Ils vivent cachés. Certains parmi les humains. D’autres en marge.

Il marqua une pause.

  • J’en fais partie.

Je croisai les bras.

  • Bien sûr. Et moi je suis la reine des fées ?
  • Non. Il marqua un temps. Tu es quelque chose de plus rare.

Je sentis mon estomac se nouer.

  • Ne projette rien sur moi.
  • Ce n’est pas une projection. C’est un constat.

Il s’effaça d’un pas.

  • Observe.

Il disparut. Pas dans un nuage, ni dans un éclat. L’air se plia comme une page qu’on tourne trop vite. Mon cœur cogna brutalement. Je pivotai sur moi-même.

Silence.

Un frisson me traversa. Derrière moi. Je le savais. Et je me retournai.

Il était là. Trop près. Je perdis l’équilibre et tombai en arrière.

Il me regarda sans m’aider à me relever. Dans sa main apparut un cornet.

  • Pistache-amande. De la boutique rue des Tilleuls. Tu hésites toujours avant de prendre celui-là.

Mon sang se glaça.

  • Comment tu-
  • Je t’ai observée. Longtemps.

Sa voix était calme.

  • Tes trajets. Tes horaires. Les endroits où tu te sens en sécurité.

La glace glissa de mes doigts.

  • Tu m’as espionnée.
  • Je t’ai protégée.
  • Sans mon consentement !

Une colère brutale monta en moi. Je lui lançai la glace au visage.

  • Espèce de taré !

Et je me mis à crier.

  • AU SECOURS ! IL M’A—

Sa main se plaqua fermement sur ma bouche. Ses yeux n’avaient plus rien d’amusé.

  • Écoute-moi très attentivement.

Son souffle était calme.

  • Certaines choses rôdent ici. Elles perçoivent les pics émotionnels comme la peur, la colère mais aussi le bruit.

Un battement de coeur passa.

  • Et je n’ai pas l’énergie pour gérer une confrontation supplémentaire.

Il attendit et vérifiait que je comprenais à travers mes yeux, puis il retira sa main lentement. Je restai immobile.

Des créatures.

Il ne plaisantait pas.

  • Je dois te conduire à la Directrice. Elle t’expliquera ce que je ne peux pas encore te dire.
  • Encore ?
  • Oui.

Son regard se durcit légèrement. Il me cachait quelque chose.

  • On va devoir se téléporter.

Il ferma brièvement les yeux.

  • Je suis épuisé. L’atterrissage sera… imparfait.

Il tendit la main comme si la décision m’appartenait.

  • D’accord. Mais tu me devras des réponses.
  • C’est prom-

Il se figea. Son regard passa au-dessus de mon épaule.

— Ne te retourne pas, murmura-t-il.

Évidemment, je me retournai. Et mon esprit se brisa en deux.

Il était immense, pas grand, plutôt gigantesque.

Ses épaules semblaient heurter l’air lui-même. Sa peau grisâtre était crevassée comme une falaise après l’incendie. Dans les fissures, quelque chose rougeoyait faiblement, comme des braises étouffées.

Il respirait, et chaque inspiration produisait un son épais, râpeux, comme une pierre qu’on traîne sur du métal.

Puis, une odeur me frappa, plutôt humide et terreuse. Mon estomac se contracta violemment.

Ses petits yeux brillants glissèrent sur moi, et il sourit. Un sourire lent et bien trop large. Je compris alors qu’il me regardait comme on regarde de la nourriture.

Mon cerveau hurla de courir mais mon corps ne répondit pas. Mes doigts picotaient et mes jambes étaient lourdes. Je n’arrivais même plus à avaler ma salive.

— Elyn… cours.

Sa voix semblait venir de très loin.

Le monstre fit un pas et le sol vibra. Elle remonta dans mes chevilles, dans mes genoux et jusque dans ma poitrine. Mes dents s’entrechoquèrent légèrement.

Il pencha la tête comme s’il se demandait par où commencer.

Je n’arrivai pas à respirer. Mes poumons se bloquaient, refusant de fonctionner. et un bruit m’échappa, un son minuscule.

Sa tête pivota brusquement vers moi et ses narines frémirent.

Il m’avait choisie.

La certitude me traversa comme une lame glacée.

J’allais mourir.

Et je ne pouvais toujours pas bouger.

— ELYN !

La voix de Kael se fracassa contre ma paralysie. Puis la créature inspira profondément. Le son vibra dans ma cage thoracique et la peur cessa d’être une pensée. Elle devint un choc brutal. Mes jambes se débloquèrent d’un coup. Je me mis à courir sans sentir mes pieds toucher le sol.

  • Maintenant ! Attrape ma main !

Je me jetai vers lui. Nos doigts se refermèrent et le monde se replia.

Un choc retentit derrière nous, comme un bruit de chair et de pierre, puis le silence.

Je clignai des yeux, j’étais debout. Kael, lui, était au sol. Je ne compris pas immédiatement ce que je voyais mais il ne bougeait pas. Son épaule…

Non.

Je m’approchai à genoux mais il y avait trop de rouge. Ça coulait trop vite.

  • Non, non, non, non…

Je ne savais même pas à qui je parlais. À lui ? À moi ? Je le secouai légèrement.

  • Hé. Hé ! Tu m’entends ?

Ses yeux s’ouvrirent à moitié et ça me terrifia encore plus parce qu’il n’était pas vraiment là. Je posai mes mains sur sa blessure et le contact me fit sursauter. Le sang était brûlant, glissant et passait entre mes doigts. Je retirai mes mains brusquement et je les regardai. Elles étaient rouges, à cause de lui.

  • Je… je ne sais pas quoi faire.

Ma voix montait toute seule.

  • Il faut… il faut comprimer… c’est ça qu’on fait non ? On compresse ?

Je reposai mes mains, trop fort et il grimaça.

  • Respire… souffla-t-il.
  • Ne me dis pas de respirer ! C’est plutôt moi qui devrait te le dire !

Je tremblais tellement que mes bras ne tenaient plus en place. C’était clair, je n’aimais pas ce garçon, il m’avait kidnappée, menti et surveillée, mais il ne pouvait pas mourir. Pas là, pas devant moi.

— Reste éveillé. D’accord ? Tu restes éveillé !

Je me penchai trop près. Je sentais son souffle irrégulier sur ma joue.

— Tu n’as pas le droit de faire ça ! Tu m’entends ?!

Mes mains glissaient. Je ne savais même plus si j’appuyais au bon endroit et le sang continuait de couler. Pourquoi il continuait ?

Je regardai autour de moi. Immense bureau. Murs vertigineux. Aucune idée d’où j’étais, je ne reconnaissais rien.

— Il faut appeler quelqu’un. Les pompiers. Un médecin. Quelqu’un !

Mais qui soigne les… gardiens ? Les créatures ?

Je n’avais même pas mon téléphone et je ne savais même pas si j’étais encore dans ma ville. La panique monta d’un cran. Je respirais trop vite. Ma vision se mit à se rétrécir.

— Non, non. Pas maintenant.

Je refusais de faire une crise d’angoisse. Pas là. Pas pendant qu’il saignait. Et je posai mon front contre le sien sans m’en rendre compte.

— Tu restes avec moi. Tu restes là.

Sa main chercha la mienne, faible, et la saisit sans réfléchir. Puis je réalisai, je tenais la main de mon ravisseur. Et je suppliais de ne pas mourir.

— Ne me laisse pas seule ici…

Les mots m’échappèrent avant que je puisse les retenir. Il esquissa un sourire fragile.

Quand la porte s’ouvrit brusquement, je sursautai violemment. Je ne voulais pas qu’ils le touchent. Je ne voulais pas qu’on me l’arrache. et quand ils l’allongèrent sur le brancard, je gardai sa main jusqu’à la dernière seconde. Ses doigts glissèrent alors des miens.

Je restai figée. Les mains couvertes de sang et le cœur battant trop vite, une pensée horrible traversa mon esprit :

S’il meurt, je serai la dernière chose qu’il aura vu.

Et la porte se referma. J’étais ici.

Seule.

Le silence retomba doucement. Ce n’était pas un rêve. Ni une hallucination. C’était réel. Et désormais…

J’étais convaincue que je faisais partie de ce monde.

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