Chapitre 6
- Bonjour, Elyn.
Je sursautai. Encore quelqu’un que je ne connaissais pas.
Excuse-moi, j’ai peut-être été trop discrète… J’ai appris que Kael avait été blessé. Tu pourras aller le voir après, si tu le souhaites. Mais dis-moi… comment toi, tu vas ?
Je levai les yeux vers elle.
Je me retrouvai face une femme d’une cinquantaine d’années à l’allure à la fois imposante et rassurante. Ses cheveux gris argentés étaient relevés en un chignon élégant, laissant quelques mèches encadrer son visage aux traits doux mais marqués par les années. Ses yeux verts, perçants et attentifs, semblaient lire en moi comme si elle voyait chacune de mes pensées. Sa stature droite et ses gestes précis dégageaient une autorité naturelle, mais son sourire, chaleureux et sincère, apaisa instantanément l’angoisse qui me serrait la poitrine. Chaque détail de sa présence respirait l’équilibre parfait entre force et bienveillance, comme si elle pouvait affronter n’importe quel danger tout en prenant soin de ceux qui se trouvaient sous sa protection.
Trop de choses… reniflais-je. Il s’est passé trop de choses aujourd’hui… ma famille, le lycée, l’attaque… je ne sais plus où donner de la tête.
— Hm… je vois.
Elle me tendit un mouchoir pour essuyer mes mains encore ensanglantées.
Et si on essayait d’y voir plus clair ensemble ?
Je hochai la tête.
Je suis Madame Lysera Graven, directrice de l’Institut des Arcanes d’Aelys. Mais appelle-moi Lysera.
Elle marqua une pause.
Commençons par ta famille… Je suis navrée de te l’annoncer, mais tu ne pourras plus les revoir. Même les apercevoir les mettrait en danger. Nous avons dû leur faire oublier ton existence.
Les mots tombèrent.
Vous avez… quoi ?
Nous ne pouvions pas courir le risque-
Mais vous n’aviez pas le droit !
Le bureau vibra légèrement. Je ne m’en rendis compte qu’au regard de Lysera.
Ce n’est pas votre monde qui décide si j’existe ou non !
Elyn-
Ne prononcez pas mon prénom comme si vous me connaissiez !
Un livre tomba derrière elle.
Vous avez effacé dix-sept ans de vie ! Dix-sept ans ! Vous savez ce que ça représente ?
Ma respiration s’emballait.
Ma mère… elle ne se souvient plus de moi ?
Ma voix se brisa.
Elle ne sait même plus que j’existe ?
Ils ne se souviennent plus. Ni de toi. Ni de ton existence.
Le silence fut pire qu’un cri.
Je vacillai.
Et… il y a autre chose.
Je levai les yeux.
Tes parents ne sont pas tes parents biologiques.
Le monde sembla se fendre.
Quoi ?
Tu as été adoptée.
Cette fois, ce ne fut pas le vent qui souffla. Ce fut moi. L’air se comprima violemment. Les vitraux vibrèrent d’un seul coup, une fissure traversa l’un d’eux dans un craquement sec. Plusieurs livres chutèrent d’une étagère. Je reculais.
Non…
Ils ne pouvaient pas avoir d’enfant et tes véritables parents leur ont confié ta protection.
Taisez-vous !
Une onde éclata. Puis plus rien, plus de vibration, juste le silence. Je tremblais.
Vous m’avez tout pris.
Lysera leva la main et l’air se stabilisa, son regard avait changé. Elle ne voyait plus une adolescente en colère, elle observait un pouvoir.
Voilà pourquoi nous devions agir.
Ma colère se vida brutalement.
Ils… ne se souviennent vraiment plus ?
Elle ne répondit pas immédiatement. Je compris, j’étais effacée, comme si je n’avais jamais existé. Une pensée me traversa. S’ils m’ont oubliée…
Qui se souvient de moi ?
Cette fois, ma voix n’était qu’un murmure.
Dix-sept ans, effacés, comme si je n’avais jamais été là. Mon corps se crispa. Au fond de moi… oui, j’avais déjà ressenti cette différence. Cette impression de ne jamais vraiment leur ressembler. Mais le soupçon n’avait jamais fait mal. La certitude, elle, était insupportable. Ma respiration se hacha. L’air refusait d’entrer. Je ne savais plus ce qui me faisait le plus mal. Le fait d’avoir été adoptée ou celui d’avoir été effacé.
Lysera hésita.
Tu as besoin d’air. Viens.
Je n’avais même pas pris le temps de regarder autour de moi.
Le bureau était immense. Les murs s’élevaient si haut qu’ils semblaient disparaître dans l’ombre du plafond, entièrement recouverts d’étagères chargées de livres anciens. Certains volumes, épais et usés, paraissaient dater de plusieurs siècles.
Au centre trônait un vaste bureau en bois sombre, parfaitement lisse. Aucun papier égaré, aucune trace de désordre. Tout était net, réfléchi, maîtrisé. Derrière se tenait un fauteuil aux lignes élégantes. Pas ostentatoire. Juste… imposant.
De hautes fenêtres laissaient entrer une lumière douce, filtrée par d’étranges vitraux aux reflets bleutés et dorés. Les rayons glissaient sur le sol en dessinant des formes mouvantes, presque imperceptibles.
L’air frais me frappa dès que je posai le pied sur la terrasse. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point j’étouffais à l’intérieur. Le vent s’engouffra dans mes cheveux, emportant avec lui l’odeur du bois ancien et des livres poussiéreux. Ici, l’air était plus vif. Plus réel. Il avait le goût de la pluie et des pierres chauffées par le soleil.
Je m’approchai lentement de la balustrade. La terrasse surplombait un domaine immense. Des jardins parfaitement entretenus s’étendaient en contrebas, traversés par des allées de pierre claire. Au-delà des bâtiments, une forêt dense encerclait l’Institut.
Tout était à sa place.
Sauf moi.
Tu te sens mieux ?
La voix de la Directrice me ramena brutalement à la réalité. Je n’étais pas mieux. Je respirais, c’était différent.
Je respire… c’est déjà ça.
Ma voix me semblait lointaine.
Comment savez-vous qu’ils ne sont pas mes parents ?
Principalement grâce à ton aura. Et à ton odeur, pour certaines créatures. Mais surtout… nous ne pouvons pas concevoir d’enfants avec des mortels.
Le mot me heurta. Mortels, comme si eux et moi n’appartenions déjà plus au même monde.
Tes parents sont humains. La conclusion s’est imposée d’elle-même.
Un souffle tremblant m’échappa.
Ne leur en veux pas. Ils ne pouvaient pas avoir d’enfant. Tes véritables parents leur ont demandé de te protéger.
Je revis ma mère ajuster mon écharpe pour me protéger du froid et mon père vérifier trois fois si j’étais bien monté dans le bus. Je serrai la rambarde, la pierre était froide, rassurante et réelle.
Donc… ils ne se souviendront plus jamais de moi ? Ni mes amis ?
Non.
Je tentai d’imaginer la maison, ma chambre, mes photos… Disparue.
C’est ça, la magie ? On efface des vies ?
Lysera secoua légèrement la tête.
La magie ne réside pas dans des mots latins, Elyn. La magie naît de nos émotions, de leur intensité et de notre capacité à les contenir.
Je baissai les yeux vers mes mains. Elles tremblaient encore.
Nous héritons de prédispositions. Ensuite, nous apprenons à les maîtriser. Nous protégeons l’équilibre. Et ceux qui ignorent encore ce qu’ils sont.
Son regard se posa sur moi et je compris. Je n’étais pas seulement une élève, j’étais un risque.
Ça fait beaucoup pour une seule journée…
C’est normal, tu devrais aller te reposer.
Comme si on pouvait dormir après avoir été effacée mais je hochai la tête malgré moi. Puis j’entendis :
Darian, accompagne-la à la chambre huit. Ses affaires ont déjà été livrées.
Je me figeai. Mes affaires, déjà étaient déja prête ici, pendant que ma famille m’oubliait. Et une vérité s’imposa.
Je n’étais pas invitée ici.
J’étais attendue.

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