Chapitre 7

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Le jeune homme, Darian, semblait distant. Il ne parlait que lorsqu’il jugeait cela nécessaire.

Nous descendions tellement de marches que je savais déjà que je ne pourrais jamais retourner seule jusqu’au bureau de la Directrice sans me perdre.

  • À cet étage, c’est toute la partie restauration pour le midi, pour le soir, nous mangeons tous ensemble, expliqua-t-il sans ralentir. Tu as la cafétéria ou le réfectoire. Tu auras une carte pour payer tes repas. À toi de faire attention à ce qu’elle soit toujours approvisionnée.

Il débitait son discours sans la moindre émotion, comme s’il récitait un règlement qu’il connaissait par cœur.

  • Ta chambre est dans l’aile Ouest, chez les filles. Les garçons sont, en toute logique, dans l’aile…
  • Est ? hasardai-je.

Il me jeta un regard bref.

  • Tu as saisis, Donc tu comprends que ta présence là-bas est interdite. Ce ne sont pas des dortoirs mixtes. Si on te surprend à traîner là-bas, c’est sanction immédiate.
  • Sanction ?
  • Tu apprendras plus tard.

Il marqua une pause avant d’ajouter :

  • Il va falloir que tu assimiles tout rapidement. Ce qui est presque impossible. Sinon, tu risques l’exclusion.

Rien de tout cela ne me donnait l’impression d’être incluse.
Je devrais redoubler d’efforts pour réussir à m’intégrer.

  • Il reste encore beaucoup de chemin ? demandai-je.
  • Non.

Il ne dit plus rien jusqu’à notre arrivée dans l’aile Ouest. Le couloir était plus étroit, plus silencieux. Il s’arrêta.

  • Tu as donc compris que je ne pouvais pas aller plus loin. Chambre 8. Tes affaires sont sur le lit. Le dîner est à vingt heures, dans la salle commune. Il te reste quinze minutes. Ne sois pas en retard, dit-il sans émotions.

Son regard se posa sur moi une seconde de trop. Puis il tourna les talons et disparu .

Je me retrouvai seule face à l’immense porte en bois. Il n’y avait plus personne pour me guider. Je ne pouvais plus partir. Je pris une inspiration tremblante et poussai la porte. Le couloir s’étirait devant moi, silencieux, presque trop long. Je marchai lentement, scrutant chaque numéro à la recherche du mien. Il n’y avait aucune logique apparente : les nombres passaient de 2 à 14, revenaient à 7, sautaient jusqu’à 19. Je fis encore quelques pas et aperçus enfin le chiffre 8, coincé entre la 19 et la 4.

Je soufflai doucement.

C’était donc ici, ma nouvelle chambre, pour le moment.
Je poussai la porte.

La pièce était simple : un lit, un bureau, une armoire, une petite salle d’eau attenante. Tout était fonctionnel, presque impersonnel. Tout semblait conçu pour que les élèves deviennent autonomes… rapidement.

Je devais me dépêcher. Sur le lit était soigneusement disposé un trousseau complet : chemisiers, jupes, pantalons, vestes… et même une cravate. Devais-je vraiment porter ça ? Je restai immobile quelques secondes, perdue face à ces vêtements qui semblaient déjà vouloir me définir. Je décidai que mon choix viendrait après une douche. J’en avais besoin. Besoin d’effacer cette journée. Besoin de respirer.

Le temps de comprendre comment fonctionnait la robinetterie étrange, l’eau coulait déjà sur ma peau. Je passai mes mains sur mon visage, longuement. J’essayais d’évacuer tout ce que j’avais appris. Tout ce que j’avais vu.

Comment accepter tout cela ?
Comment m’intégrer dans un monde qu’on prétend être le mien ?

Je fermai les yeux. Il fallait que je me reprenne. Il faudrait que je parle à Lysera. Que je lui dise ce que je voulais réellement. Mais… qu’est-ce que je voulais, au juste ? Et Kael, comment allait-il ?

Un bruit sec me tira de mes pensées.

TOC. TOC. TOC.

— On se dépêche ! C’est l’heure du repas !

La voix venait de l’autre côté de la porte.

Je coupai l’eau précipitamment. Je m’habillai à toute vitesse, attrapant mes vêtements habituels. S’il fallait s’intégrer quelque part… autant commencer en restant moi-même.

Une fois prête, une angoisse s’installa au creux de mon ventre. J’allais me perdre. C’était certain. Mon sens de l’orientation était catastrophique. Quant à mon instinct… il ne valait guère mieux.

Je jetai un dernier regard à la porte de ma chambre. Aucune serrure. Y avait-il une confiance absolue entre les élèves ?

C’était le moment de faire fonctionner mon instinct.

Quelques pas après la grande porte, j’hésitai, puis je pris à droite. Par chance — ou miracle — j’aperçus deux élèves, habillés normalement, qui marchaient d’un pas assuré. J’espérai qu’elles se dirigeaient vers la salle commune… ou au moins vers un endroit fréquenté. Je les suivis à distance, le plus discrètement possible. Je n’avais aucune envie de parler et encore moins d’apprendre à connaître quelqu’un aujourd’hui. Nous descendîmes de nouveaux escaliers.

Encore.

Et encore.

L’école semblait s’enfoncer sous terre autant qu’elle s’élevait vers le ciel. Puis elle apparut. Une gigantesque porte se dressait devant nous. Le bois sombre était recouvert de sculptures détaillées. Des scènes entières y étaient gravées : des silhouettes en plein combat, des éclats d’énergie figés dans la matière… puis, un peu plus loin, des mains tendues, des alliances, des symboles de paix.

Combat et réconciliation. Force et équilibre.

L’établissement était une bâtisse monumentale, démesurée, presque vivante. Chaque mur semblait raconter une histoire. Chaque détail respirait quelque chose de plus grand que moi. Je levai les yeux vers les dessins. Je me sentais minuscule face à cette porte.

Ce qui m’apparut ensuite acheva de me réduire à l’état de fourmi. La salle commune était gigantesque.

Des rangées de longues tables en bois s’étendaient sous une voûte haute et arquée, soutenue par d’imposantes colonnes de pierre. Des lustres suspendus diffusaient une lumière chaude qui se reflétait sur les bancs vernis.

Des groupes d’élèves étaient déjà installés. Certains riaient bruyamment. D’autres discutaient à voix basse, penchés les uns vers les autres comme s’ils partageaient des secrets. Quelques tables semblaient déjà former des clans bien définis. On sentait les affinités, les alliances, les hiérarchies invisibles.

Tout le monde semblait appartenir à quelque chose.

Et moi… à rien.

C’était l’heure de choisir. L’endroit où j’allais m’asseoir définirait l’image qu’ils auraient de moi. Ou celle qui ose s’imposer. Souhaitais-je encore être la solitaire ? Ou voulais-je faire partie d’un clan ?

— Elyn.

La voix de Lysera coupa court à mes pensées.

Je tournai la tête. Elle se tenait à quelques pas, droite, parfaitement à sa place dans ce chaos organisé.

— Je vois que tu nous as rejoints. Darian t’a donc bien aiguillée. La douche a pu t’aider à évacuer la tension de la journée ?

Je hochai la tête. Il n’avait pas vraiment fait grand-chose… mais je n’avais aucune envie de lui attirer des ennuis.

— Très bien. Tu as faim ? Les buffets arrivent dans quelques minutes. Je vais te montrer où tu vas pouvoir t’installer. Suis-moi.

Je la suivis de très près, consciente des regards qui se tournaient subtilement vers nous. Être accompagnée par la directrice ne me rendait pas exactement discrète.

— Et Kael ? demandai-je malgré moi. Comment va-t-il ?

Un éclat discret passa dans le regard de Lysera.

— Bien mieux. Ce n’est pas sa première blessure de guerre, tu sais.

Mon cœur se serra légèrement.

— Ah, tiens… le voilà. Kael !

Elle n’éleva presque pas la voix, pourtant il tourna immédiatement la tête vers nous.

Il nous rejoignit d’un pas assuré, comme si rien ne s’était passé. Son épaule bougeait naturellement, sans la moindre raideur. Aucune trace de faiblesse. Comme si son regard n’avait pas vacillé une heure plu tôt.

Il s’arrêta à notre hauteur.

Je le fixai sans détour.

— Je ne comprends pas… Où est ta blessure ?

Ma voix tremblait à peine, mais à l’intérieur, tout bouillonnait.

Je l’avais vu. Je l’avais tenu. Mes mains étaient couvertes de son sang, et il en avait perdu bien trop pour être en face de moi. Alors comment pouvait-il se tenir là, droit, presque détendu ? Comment pouvait-il se pavaner comme si rien ne s’était passé ?

Kael se contenta de sourire. Un simple sourire. Lysera reprit calmement :

— Certaines personnes ici possèdent des dons. Il a été soigné par l’un d’eux.

Je passais de l'inquiètude à la colère.
Non. Ce n’était pas possible. Tout cela était une mascarade.

Rien de ce qui lui était arrivé ne pouvait être réel.
Aucune personne normalement constituée ne pouvait se rétablir en si peu de temps.

Il avait dû voir quelque chose dans mon regard, car son expression changea aussitôt et son sourire disparut.

— Elyn… il faut que tu respires. Je peux tout t’expliquer, si tu m’en laisses l’occasion. Mais ne laisse pas ta colère prendre le dessus sur tout le reste.

Je fis un pas vers lui.

— Et tu oses me donner des ordres ?

Autour de nous, le brouhaha avait diminué. Et Lysera observait la scène, sans intervenir. Kael tendit la main et me toucha le bras.

La chaleur. Cette même chaleur, brutale, irradia ma peau. Elle remonta le long de mon bras comme une décharge sourde. Je me dégageai immédiatement.

— Et c’est quoi ça, encore ? Arrête de me toucher ! Le consentement, tu connais ? Je ne suis pas un pantin. On ne me dit pas quoi faire quand ça arrange les autres !

Ma voix monta sans que je m’en rende compte.

Je hurlais.

Toute la frustration. L’incompréhension. La peur que je refusais d’admettre. Et tout s’enchaîna.

Lysera et Kael échangèrent un regard.
Un regard trop long. Trop chargé.

Comme s’ils pouvaient converser sans un mot. Comme si j’étais encore la seule à ne rien comprendre.

Darian — qui ne m’avait presque pas adressé la parole depuis mon arrivée — surgit à son tour, accompagné de deux autres personnes que je ne connaissais pas. Ils se positionnèrent autour de moi sans réellement m’encercler… mais l’impression était là.

Ma colère monta d’un cran.

La frustration.
L’impression de perdre pied.
D’être manipulée.

J’avais perdu mes repères.
Ma famille.
Ma routine.

Je n’étais plus qu’une orpheline déplacée d’un monde à un autre.

Et lui. Blessé au point de perdre connaissance. Moi, les mains couvertes de son sang, terrifiée à l'idée que quelqu'un meure devant moi.

La peur de me sentir seule, encore.

Mon cœur battait trop vite.
L’air devenait lourd.
Les voix autour de moi semblaient étouffées, comme si l’eau s’était refermée sur mes oreilles.

Quelque chose vibrait en moi.

Puis—

Plus rien.

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