Chapitre 9
Je me réveillai avec la sensation d’avoir reçu un coup de marteau sur la tête.
Avant même d’ouvrir les yeux, la lumière me brûlait déjà le visage. Chaque battement de mon cœur résonnait dans mon crâne, lourd et douloureux.
Puis les souvenirs affluèrent.
La salle commune. Les regards. Ma colère.
La chaleur étrange qui m’avait envahie.
Était-ce un rêve ?
Allais-je me réveiller pour de bon, bien au chaud sous ma couette, loin de cette école étrange et de ses secrets ?
Des voix chuchotées me parvinrent, proches mais étouffées.
— Cela fait déjà trente-six heures qu’elle dort. Êtes-vous sûre que nous parlons de la bonne personne ? Je ne voudrais pas vous offenser mais… elle n’a pas la carrure de celle que vous prétendez avoir vue.
Je restai immobile, les yeux toujours clos.
— S’évanouir sans même utiliser de magie… cela n’arrive qu’à ceux issus d’un croisement entre humains et nous. Ce qui n’arrive jamais puisque l’Égide intervient avant la naissance.
Un silence pesa.
— Finalement… elle n’a peut-être pas sa place ici.
Je n’entendis pas la réponse de l’autre voix.
Trente-six heures ?
Mon estomac se noua.
Je tentai d’ouvrir les yeux mais la lumière m’aveugla aussitôt. Ma gorge brûlait. Je me mis à tousser violemment, comme si l’air lui-même me lacérait.
J’avais soif.
Je tentai de me redresser mais la pièce tourna brutalement autour de moi. Mon corps refusait d’obéir.
Une femme vêtue d’une veste blanche apparut dans mon champ de vision. Ses gestes étaient calmes et précis. Elle glissa un bras derrière mon dos pour me soutenir et porta un verre d’eau à mes lèvres.
L’eau était fraîche.
Je déglutis difficilement.
Était-ce finalement un hôpital ?
— Bonjour Elyn, comment te sens-tu ?
— Je… je ne sais pas trop, répondis-je d’une voix enrouée.
— C’est normal. Tu viens de dormir presque trente-six heures d’affilée.
Elle ajusta mon oreiller derrière ma tête.
— Les événements d’il y a deux jours ont dû t’affaiblir.
Deux jours.
Le mot résonna dans ma tête comme un coup de tonnerre.
— Mme Graven arrive dans quelques minutes, ajouta-t-elle. Elle a été prévenue de ton réveil.
— Mme Graven ?
— Lysera Graven. La directrice.
J’acquiesçai faiblement.
Je fermai les yeux quelques instants.
La réalité me frappa de plein fouet.
L’absence de mes parents.
Ce monde inconnu.
Cette école dont j’ignorais tout.
Et surtout… cette vérité.
Ils n’étaient pas mes vrais parents.
Alors mes souvenirs… étaient-ils réels ?
Les dimanches matin. Les anniversaires. Les disputes, les silences.
Si le sang ne nous reliait pas, qu’est-ce qui faisait de nous une famille ?
Et mes vrais parents… eux m’avaient abandonnée.
Alors qui étais-je ?
— Alors… comment te sens-tu ?
La voix de Lysera me tira de mes pensées.
Je ne l’avais même pas entendue entrer.
— Mieux… je suppose, murmurai-je. J’ai encore la tête embrumée. Mais je me souviens de tout.
Elle m’observa sans jugement.
— Il ne faut pas t’en vouloir. Tu as été sous tension pendant deux jours. On ne peut pas accepter ce genre de vérité en une nuit.
Je baissai les yeux.
— Je suis totalement perdue. Je ne peux pas pardonner à mes parents biologiques de m’avoir laissée… mais j’en veux aussi à mes parents adoptifs de m’avoir menti.
— Hm… je comprends.
Elle resta silencieuse un instant, comme si elle réfléchissait.
Puis elle releva les yeux vers moi.
— Te sens-tu capable de marcher ?
— Oui… je pense.
Elle m’aida à me lever. Mes jambes tremblaient encore mais elles tenaient.
— Viens. Suis-moi.
Nous traversâmes plusieurs couloirs silencieux. Les murs semblaient plus anciens que je ne l’avais imaginé, chargés de symboles gravés dans la pierre.
Lysera avançait vite. Trop vite.
— J’ai en ma possession un miroir d’obsidienne, dit-elle finalement. Il peut révéler bien plus qu’un simple reflet.
Je fronçai les sourcils.
— Si tu le souhaites vraiment… il pourrait te montrer la scène.
— Quelle scène ?
Elle s’arrêta devant une porte dissimulée derrière une tenture sombre.
— Le moment où tout a commencé.
Mon cœur se serra.
— Mes parents ?
— Oui.
Elle ouvrit la porte.
La pièce était plongée dans une semi-obscurité. Au centre se dressait un immense miroir noir.
Il était sobre, presque brut. L’obsidienne ne renvoyait aucune lumière.
Elle l’absorbait.
Je m’approchai lentement.
Quelque chose dans ce miroir me mettait mal à l’aise… et pourtant je ne pouvais pas détourner le regard.
Je posai d’abord mes doigts sur la surface froide.
Rien.
Puis ma paume entière.
La matière vibra légèrement sous ma peau.
Comme si elle me reconnaissait.
— Ce miroir peut t’aider à comprendre, murmura Lysera derrière moi. Mais il faut que tu le veuilles vraiment.
Je fermai les yeux un instant.
Comprendre.
Je voulais comprendre pourquoi mes parents m’avaient abandonnée.
Alors la surface noire ondula.
Et le monde bascula.
La pluie tombait en silence.
Fine. Continue.
Une forêt sombre entourait une petite maison isolée. Une lampe tremblait derrière les rideaux.
Devant la porte se tenaient deux silhouettes.
Une femme me portait dans ses bras.
Ses cheveux sombres collaient à son visage mouillé par la pluie… ou par les larmes.
Un homme se tenait près d’elle, le regard aux aguets.
— Ils nous ont retrouvés, murmura-t-il. Nous n’avons plus le choix.
— Elle n’est qu’un bébé… répondit la femme d’une voix brisée.
Elle me serra contre elle.
Et soudain je compris.
Je ne regardais pas la scène.
Je la vivais.
L’odeur humide de la pluie, la chaleur de ses bras, le tissu trempé contre ma joue… tout était réel.
Et j’étais dans ses bras.
Je sentais la chaleur de son corps, le battement affolé de son cœur.
La porte de la maison s’ouvrit.
Mes parents adoptifs apparurent, plus jeunes, visiblement inquiets.
La femme hésita.
Ses mains tremblaient.
— Protégez-la… murmura-t-elle. Mais surtout, ne lui dites rien.
Sa voix se brisa.
— S’ils découvrent ce qu’elle est…
L’homme sortit une photo.
— Et si cette femme vous approche… fuyez.
Je ne distinguai pas le visage sur l’image.
— Elle doit être protégée, ajouta-t-il.
La femme m’embrassa sur le front.
— Pardonne-nous.
Elle me tendit aux bras de mes parents adoptifs.
— Nous prendrons soin d’elle, promit la femme.
La porte se referma.
Mes parents biologiques restèrent sous la pluie… avant de disparaître dans la forêt.
Pas en fuyant.
En se sacrifiant.
La vision se dissipa brusquement.
Je repris mon souffle.
Le miroir était redevenu noir.
Mon cœur battait encore à toute vitesse.
Ils disaient que je devais être protégée.
Mais une question restait suspendue dans mon esprit.
De quoi devais-je être protégée ?

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