Chapitre 10
Je restai longtemps devant le miroir. Mon esprit peinait à rassembler les morceaux de ce que je venais de voir.
Mes parents biologiques ne m’avaient pas abandonnée. Ils m’avaient protégée.
C’était ce que j’avais vu… ou cru voir.
Et pourtant, une sensation étrange persistait. Comme si quelque chose m’échappait, comme si le miroir ne m’avait montré qu’une partie de l’histoire.
— Alors, je te pose à nouveau la question, dit doucement Lysera derrière moi. Comment te sens-tu ?
Je restai silencieuse quelques secondes, incapable de répondre immédiatement.
— Je… je ne sais pas.
Ma voix tremblait légèrement.
— J’ai l’impression d’avoir compris quelque chose… et en même temps d’être encore plus perdue qu’avant.
Je passai une main sur mon front.
— C’était réel ?
Lysera pencha légèrement la tête.
— Qu’est-ce qui te fait en douter ?
Je fixai toujours le miroir.
— Parce que… je ne l’ai pas seulement vu.
Je pris une inspiration hésitante.
— J’étais dans ses bras.
Lysera fronça légèrement les sourcils.
— Dans les bras de ta mère ?
— Oui… enfin… je crois.
Je secouai la tête, frustrée.
— C’est difficile à expliquer. Je ne regardais pas la scène comme un souvenir. Je… je la vivais.
Les mots sortaient difficilement.
— Je sentais la pluie… le froid… et son cœur qui battait très vite.
Je marquai une pause.
— Elle pleurait.
Un silence se posa entre nous.
— Mais ce n’était pas seulement de la tristesse, continuai-je plus doucement. C’était… autre chose.
Je cherchais mes mots.
— De la peur.
— Pour elle ?
— Non.
Je relevai les yeux vers Lysera.
— Pour moi.
Lysera resta attentive, sans m’interrompre.
— Ils disaient que quelqu’un les avait retrouvés… et il y avait cette femme… la photo…
Je fronçai les sourcils.
— Je n’ai pas vu son visage.
Je laissai échapper un souffle nerveux.
— Mais quand mon père a parlé d’elle… c’était différent. Comme si… comme si elle était plus dangereuse que ceux qui les poursuivaient.
Lysera hocha lentement la tête.
— Tu dis que tu étais dans les bras de ta mère ?
— Oui.
— Tu ne regardais pas la scène de l’extérieur ?
— Non.
Je passai une main dans mes cheveux, encore troublée.
— Et c’est ça qui est bizarre… enfin… je crois.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai l’impression d’avoir ressenti des choses qui n’étaient pas les miennes.
Je regardai mes mains.
— Comme si… pendant quelques secondes… j’étais vraiment ce bébé.
Un silence.
Puis une surprise sincère traversa le visage de la directrice.
— Oh…
— Quoi ?
— C’est extrêmement rare.
Je fronçai les sourcils.
— Rare ?
— Vivre un souvenir de l’intérieur.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Lysera observa le miroir quelques secondes avant de répondre.
— Que le miroir t’a reconnue.
Mon cœur rata un battement.
— Il a répondu à ton essence.
Je fronçai les sourcils.
— Mon… essence ?
— Seule une personne dotée de magie peut lire dans le miroir d’obsidienne.
Le sol sembla se dérober sous mes pieds.
Moi ?
De la magie ?
Je laissai échapper un petit rire nerveux, presque malgré moi.
— Non… attendez.
Je secouai la tête.
— Ce n’est pas possible.
Lysera ne dit rien. Elle me regardait simplement, patiente.
— Je veux dire… je n’ai jamais rien fait de magique.
Je désignai le miroir derrière moi.
— Peut-être que cet objet fonctionne avec tout le monde. Ou peut-être que vous l’avez activé d’une certaine manière… je ne sais pas.
Les mots sortaient rapidement, comme si mon esprit cherchait désespérément une explication logique.
— Ou alors… c’est juste une sorte d’illusion ?
Le silence qui suivit rendit mes paroles soudainement beaucoup moins convaincantes.
Lysera croisa calmement les mains devant elle.
— Ce miroir existe depuis plus de trois siècles, Elyn.
Je détournai légèrement le regard.
— Il a été testé par des centaines de personnes, poursuivit-elle doucement. Des élèves, des enseignants, des visiteurs.
Elle marqua une courte pause.
— La majorité n’y voit que son propre reflet.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Ceux qui possèdent de la magie peuvent parfois apercevoir des fragments de souvenirs.
Elle posa de nouveau son regard sur moi.
— Mais vivre un souvenir de l’intérieur… c’est extrêmement rare.
Je secouai encore la tête.
— Non… je…
Je n’arrivais pas à terminer ma phrase.
Parce qu’au fond de moi, une autre pensée commençait à se former.
Et si elle avait raison ?
— Toute ma vie, je n’ai rien remarqué, murmurai-je. Rien d’étrange, rien de… différent.
Je regardai mes mains comme si elles pouvaient me donner une réponse.
— Je suis juste… normale.
Lysera eut un léger sourire.
— C’est souvent ce que pensent les élèves avant leur arrivée ici.
Je relevai brusquement les yeux vers elle.
— Donc vous êtes en train de me dire que… depuis le début… j’aurais eu de la magie ?
— Oui.
— Sans jamais m’en rendre compte ?
— La magie peut rester dormante pendant des années.
Ces mots firent naître un nouveau vertige dans mon esprit.
Dormante.
— Et maintenant ?
— Maintenant, tu es ici.
Je restai silencieuse un moment.
Tout ce que je croyais savoir sur moi-même semblait soudain fragile.
Puis une autre pensée me traversa l’esprit.
— Mais… il y a quelque chose qui ne va pas.
Lysera tourna immédiatement son regard vers moi.
— Quoi donc ?
Je regardai à nouveau le miroir.
— La vision s’est arrêtée trop vite.
— Comment ça ?
— Ils parlaient de moi… que je devais être protégée.
Je sentis une boule se former dans ma gorge.
Lysera ne répondit pas immédiatement.
Son regard se posa sur le miroir avec une attention nouvelle.
Puis elle inspira doucement.
— Je te souhaite donc officiellement la bienvenue dans notre monde.
Elle ouvrit la porte.
— Le tien désormais.
Nous repassâmes par la porte menant à son bureau.
— Bienvenue à l’Institut des Arcanes d’Aelys. L’école de magie du nord de l’Europe.
Les mots résonnèrent en moi.
— Alors… je suis vraiment des vôtres ?
— Oui.
Je restai silencieuse.
Ce n’était plus de l’errance.
Mais ce n’était pas une maison non plus.
Juste un territoire inconnu où je devais apprendre à respirer.
Lysera s’arrêta devant son bureau.
— Ton chemin sera plus intense que celui des autres.
Je levai les yeux vers elle.
— Et plus court.
Plus court ?
Je n’eus pas le temps de poser la question.
— Mais tu ne seras pas seule.
Elle se tourna vers la porte.
— Ton référent de section t’accompagnera cette semaine.
Elle inspira légèrement.
— Darian, tu peux entrer.
Mon cœur se contracta malgré moi.
Cette fois, je ne détournai pas les yeux.

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