Chapitre 11

12 minutes de lecture

La porte du bureau s’ouvrit et je me retournai. Darian entra d’un pas décidé, referma derrière lui, puis s’arrêta à quelques mètres du bureau de Lysera. Il ne me regarda pas immédiatement. Son attention se posa d’abord sur la directrice.

  • Tu es en retard, dit Lysera.
  • Non.

Sa voix était calme, posé.

  • J’attendais qu’elle soit prête.

Il leva enfin les yeux vers moi sans hostilité, juste avec une évaluation silencieuse. Je soutins son regard sans ciller et Lysera ne s’attarda pas.

  • Les modalités ont déjà été exposées. Pendant une semaine, tu l'accompagnes à chaque déplacement, chaque cours.

Il hocha la tête.

  • Compris.
  • J’ai modifié ton emploi du temps en conséquence, si je ne me trompe pas, tu seras avec elle partout.

On aurait dit un ordre militaire. Je croisai les bras.

  • C’est ridicule.

Lysera m’adressa un regard bref.

  • C’est nécessaire.
  • Pour ne pas que je me perde ?

Je laissai percer l’ironie. Darian répondit avant elle.

  • Oui.

Je tournai la tête vers lui.

  • Tu crois vraiment que je suis incapable de traverser un couloir ?
  • Je crois que tu ignores encore qui tu es et comment cet endroit fonctionne.
  • Et toi, tu fonctionnes comment ? Toujours à ignorer les autres ?

Le silence se tendit. Il ne répondit pas tout de suite. Alors j’ajoutai, plus bas :

  • Ou seulement quand ça t’arrange ?

Ça le toucha et je le vis. Sa mâchoire se contracta et son regard se durcit.

  • Fais attention, Elyn.

Sa voix n’était plus aussi neutre, juste une fraction plus grave. Il avait avancé d’un pas sans que je m’en rende compte. Je sentis la tension dans ses épaules, dans sa respiration. Il s’était laissé emporter, juste une seule seconde. Alors je ne m’arrêtai pas.

  • À quoi ? À te contrarier ? Tu n’es même pas capable de—
  • Ça suffit.

Lysera avait coupé net la conversation. Un ordre poli, mais sans appel. Darian recula d’un demi-pas et la tension retomba. Il ne me regarda plus. Je compris alors que j’avais touché quelque chose.

  • Je… commençai-je.

Je refermai la bouche. Je n’étais pas douée pour les excuses. Lysera conclut :

  • Cela suffira pour aujourd’hui.

Darian détourna les yeux.

  • On y va.

Je le suivis alors en dehors du bureau. Je devrai m'accommoder d’être suivi pendant une semaine .

Nous marchâmes alors en silence dans les couloirs. Cette fois, il ne gardait pas la même distance que la première fois. Il était légèrement plus proche.

  • On a Défenses dans vingt minutes, dit-il finalement. Il faut que tu te changes et que tu manges avant.
  • Je n’ai pas faim.

Ce n’était pas tout à fait vrai. Mon estomac était noué. Il ralentit légèrement.

  • Tu as été inconsciente trente-six heures.

Je crispai la mâchoire.

  • Je vais bien.

Il me lança un regard bref.

  • Non.

La cafétéria était presque vide, le bruit des assiettes me sembla trop fort et la lumière trop blanche. Il prit un sandwich et me le tendit sans me regarder. Je le pris. Mes doigts tremblaient à peine, assez pour que je serre l’emballage plus fort.

  • Merci.

Le mot sortit malgré moi. Il hocha la tête en silence. Je mordis dedans mais avaler demanda plus d’effort que prévu.

  • Je n’aurais pas dû dire ça, lâchai-je.
  • Dire quoi ?
  • Ce que j’ai dit.

Un battement.

  • Tu ne sais rien de moi.

Il me fixa, son regard n’était plus dur.

  • Justement, ajouta-t-il.

Je détournai les yeux. Nous restâmes quelques instants dans le silence.

  • Bon, je t’accompagne dans ta chambre, tu te changes, et on repart. On va y aller doucement.

Je hochai la tête en terminant mon sandwich. Je suivis Darian à travers l’école, essayant de mémoriser chaque détail pour ne pas me perdre. Plus vite je connaîtrais ce lieu, plus vite je pourrais garder mes distances avec lui. J’avais l’impression qu’il exacerbait ma colère.

Un virage à droite, un escalier, puis à gauche, et nous étions devant cette immense porte où il m’avait laissée quelques jours plus tôt.

  • Je t’attends ici, je ne peux pas… aller plus loin…

Il dut voir un éclair passé dans mon regard, car il ajouta :

  • Je reste. Je ne partirai pas. Lysera m’a donné une consigne, et je la respecterai.

Une pointe de déception me parcouru. Pas de raison particulière, juste là.

Je passai la porte et atteignis ma chambre. Elle n’avait pas bougé depuis quelques jours. Même après avoir mangé, une légère vague de chaleur monta, ma vision se troubla une fraction de seconde. Les trente-six heures d’absence m’avaient plus affaibli que je ne l’avais imaginé. Il fallait que je me ménage.

Je pris l’ensemble que je supposais adéquat pour le cours de Défenses et l’enfilai. Je n’avais aucune idée de ce que cela impliquait, habituée à mes cours de français et de maths. Mais si je devais rester ici, je devais au moins faire semblant de m’intégrer. Ce soir, je réfléchirais à ce que j’allais faire ensuite.

Je rejoignis Darian. Il n’avait pas bougé et esquissa un sourire moqueur.

  • Tu es prête ?

Je sentis l’ironie dans son ton, mais laissai couler et hochai la tête.

Nous traversâmes encore quelques couloirs avant d’arriver devant une porte menant à l’extérieur.

  • On va à l’aile d’entraînement, pour éviter de casser des murs !

Son sourire me fit presque croire à une blague. Presque.

En y arrivant, l’aile était plus bruyante que le reste de l’école. Les sons résonnaient différemment ici, comme si tout était compressé.

Darian poussa une double porte renforcée de métal. L’air à l’intérieur était plus froid. La salle était immense. Des cercles gravés dans la pierre couvraient le sol ; certains pulsaient faiblement, d’autres étaient éteints. Des mannequins de bois fissurés bordaient les murs, et des cibles suspendues oscillaient lentement.

  • Mais qu’est-ce que c’est ?

Une vingtaine d’élèves s’entraînaient déjà.

Dans l’un des cercles, un garçon faisait tournoyer une flamme au creux de sa paume avant de la projeter vers une cible suspendue. Plus loin, une fille faisait vibrer l’air autour d’elle ; les rubans accrochés au mur claquaient comme sous une rafale invisible. D’autres répétaient des gestes précis, mains levées, souffle contrôlé, pendant que de brèves étincelles ou des filaments de lumière jaillissaient puis disparaissaient aussitôt.

Au centre, un homme se tenait immobile. Grand, épaules larges, cheveux foncés coupés court. Une cicatrice discrète traversait sa pommette. Il observait, silencieux, calculateur.

Darian s’arrêta à deux mètres de lui.

  • Professeur Dusk.

L’homme tourna la tête. Ses yeux se posèrent d’abord sur Darian, puis sur moi. Ils n’avaient pas l’air de chercher à impressionner. Ils évaluaient.

  • C’est elle.

Ce n’était pas une question. Je soutins son regard, mais une pulsation sourde battait derrière mes tempes, comme un rappel de mon corps encore affaibli. Je dus serrer les poings pour rester droite.

  • Elyn, dit Darian.

Inutile, apparemment. Le professeur Dusk fit un pas vers moi, lent et mesuré.

  • Tu tiens debout.
  • Oui.

Un silence pesant s’installa.

  • On m’a dit que ce n’était pas le cas hier.

Une chaleur me monta au visage. Mes jambes protestaient légèrement, mais je fis semblant de ne rien sentir.

  • Je vais bien.
  • Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

Un léger vertige me traversa. Le sol semblait trop stable, ou moi trop instable. Je restai silencieuse. Il détourna enfin le regard.

  • Ici, on ne mesure pas la puissance. On mesure ce que tu peux répéter sans t’effondrer.

Ses yeux revinrent vers moi.

  • Et pour l’instant, tu n’as rien répété.

Un murmure discret s’éleva derrière moi. Une fille ricanait, probablement entourée de ses copines. Je serrai les dents.

  • Entre dans le cercle. Pieds nus, je te prie.

J’hésitai un instant, qu’allais-je faire dans un cercle ? Je décidai de l'écouter et enlevai mes chaussures. J’inspirai profondément. Mes muscles protestaient. Mon corps me rappelait que je n’étais pas encore revenue de l’inconscience mais je m’avançai dans le cercle. La pierre froide mordait mes pieds.

  • Tu ne crois pas en ce monde, dit-il. Je le sens. Mais je vais te montrer que tu as ta place ici… ou que tu es inutile. À toi de voir.

Paralysée un instant, je n’osai rien faire.

  • Bon, concentre-toi sur ma voix. Les autres, silence.

Je fermai les yeux, tentant de bloquer les murmures, les pensées parasites.

  • Lève les mains, paumes vers le haut.

Je les levai. Chaque mouvement demandait un effort, mon corps tremblait presque imperceptiblement.

  • Penses à quelque chose qui te rend heureuse, ou qui t’apaise. La magie vient de ce que tu ressens. Quand tu y seras, demande à ton corps de produire une étincelle.

Je pensai à mon saule pleureur, à la seule vue qui m’apaisait vraiment. Une chaleur se répandit alors de ma poitrine à mes mains, une énergie que je n’avais jamais connue. Je tentai de la canaliser, mais elle réagissait à tout : ma peur, ma colère, mon malaise. J’ouvris instinctivement les yeux.

Une étincelle pâle apparut au creux de mes paumes. Belle, dansante. Mais elle vacilla presque aussitôt.

  • Petit, lacha-il avec un léger sourire.

Soudain, une colère me prit. Devant toute la classe, il se moquait de moi alors qu’il ne me connaissait pas. La lumière s’intensifia brutalement, de manière incontrôlée.

  • Réduis ! dit-il calmement.

Je tentai, paniquée. Plus j’essayais, plus je sentais mon corps flancher, faible, sans contrôle. Ma respiration s’accéléra.

  • Tu dois me regarder, Elyn ! Il faut reprendre le contrôle !

Je levai les yeux vers lui. Ses yeux, noisettes et impassibles, étaient un point fixe dans le chaos qui me dévorait. Chaque seconde me semblait une éternité. Je sentais ma panique se mêler à un vertige étrange : je savais maintenant que j’avais quelque chose de terriblement dangereux dans le corps.

La flamme dans mes mains flamboya, puis vacilla, menaçant de s’éteindre et de revenir plus forte encore. Un rire étouffé, suivi d’un autre, parcourut la salle. Les élèves se moquaient de moi. Je sentis mes joues brûler, ma gorge se nouer. Je voulais disparaître.

  • Baisse encore les mains et concentre-toi sur ta respiration, ordonna le professeur. Ignore les autres.

Je fermai les yeux, tentai de me recentrer, mais tout semblait trop intense. Chaque fibre de mon corps vibrait de cette magie nouvelle et inconnue. Ma peur et mon excitation se mêlaient à un sentiment étrange : je n’étais plus seulement une élève, j’étais… quelque chose d’autre.

Mais il fallait que ça cesse.

Je calais ma respiration sur les battements réguliers de mon cœur.

Un. Deux. Trois.

Ne pas flancher. Je restai focalisée sur ces yeux. Rien d’autre n’existait et la flamme vacilla, puis elle diminua… encore… Jusqu’à s’éteindre.

  • Assez ! Retournez à vos exercices !

Le professeur Dusk leva la main, et immédiatement la salle s’apaisa. Les rires cessèrent et le silence revint. Tous les élèves s’éloignèrent et reprirent leurs exercices comme si rien ne s’était passé. Il s’approcha, calme.

  • Bien.

Je relevai la tête.

  • Bien ?
  • Tu viens de te prouver que tu as de la magie en toi.

Mon estomac se noua et mon corps se raidit. Chaque vibration de la salle, chaque souffle autour de moi semblait amplifier le tumulte dans ma tête. Je levai les mains, mais mes bras tremblaient comme s’ils n’étaient plus les miens.

— Respire, dit-il. Regarde ce qui se passe dans ton corps. Ce que tu viens de sentir n’est pas une erreur. C’est réel. Et c’est toi.

Je baissai les mains, mes paumes encore chaudes, mon cœur battant la chamade. Je respirai profondément, essayant de reprendre pied.

  • Tu as des pouvoirs, dit le professeur. Ça ne disparaîtra pas. Tu n’es pas prête à le contrôler. Mais maintenant… tu sais que c’est là.

Je reculai d’un pas, terrifiée et fascinée à la fois. Tout autour de moi, le monde semblait changé, plus vaste et plus dangereux. Une partie de moi voulait fuir. L’autre voulait comprendre, même si j’avais peur de ce que j’étais devenue.

  • Tu vas rester sur le banc le reste du cours, tu as besoin de repos après tout ça. Darian viendra te chercher quand ce sera fini.

Et le professeur Dusk s’éloigna sans un mot de plus. Je restai quelques secondes immobile au centre du cercle, les jambes encore tremblantes. Chaque pas me paraissait incertain, comme si le sol pouvait se dérober. Les bruits de la salle me semblaient plus forts qu’avant, plus nets. Était-ce moi… ou avais-je simplement ouvert une porte que je ne pourrais plus refermer ?

La chaleur dans mes paumes avait disparu, mais pas la sensation. C’était comme une braise sous la peau.

J’avais des pouvoirs.

Le simple fait de le formuler me donna envie de vomir.

Je longeai le mur, cherchant le banc où m’asseoir.

Je fermais les yeux quelques instants. Et le temps de les réouvrir, le cours était déjà terminé. Un rire étouffé retentit derrière moi.

  • Alors, c’est toi.

Je me retournai. La fille qui avait ricané plus tôt s’approchait, entourée de ces deux copines. Elle avait ce sourire parfaitement maîtrisé des gens qui savent exactement où frapper, un peu comme Aria.

  • Pas mal le petit spectacle, continua-t-elle. On ne voit pas souvent quelqu’un perdre le contrôle aussi vite.

Je serrai les poings, mais je ne répondit rien. Elle haussa un sourcil.

  • Hm.. Finalement de là où j’étais, ça ressemblait surtout à une crise.

Ses copines ricanèrent. Mon cœur accéléra, il fallait que je me calme, je ne voulais pas que tout ça recommence.

  • Et Darian, alors ? reprit-elle, faussement détachée. C’est lui que tu regardais comme si ta vie en dépendait ?

Je me figeai.

L’ancre. Les yeux. La stabilité.

C’était lui. C'était Darian.

Je n'avais même pas remarqué.

  • Il a toujours eu un faible pour les cas compliqués, ajouta-t-elle d’un ton mielleux. Mais ne te fais pas d’illusions.

Elle marqua une pause en regardant ses copines.

  • Et, il est à moi.

Je relevai lentement les yeux vers elle.

  • Je ne savais pas qu’on pouvait posséder quelqu’un.

Son sourire s’élargit légèrement.

  • Caly, dit-elle en tendant presque la main, comme si nous faisions connaissance dans un salon mondain. Au cas où tu aurais manqué l’information.

Caly, je ne risquais pas d’oublier ce nom. Je soutins son regard malgré le tremblement léger dans mes jambes.

  • Elyn. Au cas où tu aurais manqué le fait que je n’ai rien demandé.

Une de ses amies étouffa un rire et Caly plissa légèrement les yeux.

  • Tu le regardais comme si ta vie en dépendait.

Oui. Mais ce n’était pas ce qu’elle croyait.

  • Je regardais quelqu’un qui ne paniquait pas, répondis-je calmement. C’est utile quand on essaie de ne pas exploser.
  • Touchant, souffla-t-elle. Mais ne confonds pas besoin et intérêt.

Je sentis de nouveau la chaleur dans mes paumes frémir mais pas de colère magique, juste ma fierté qui refusait de céder.

  • Je ne suis pas intéressée par Darian, dis-je clairement. Mais je ne laisserai personne insinuer que je me jette sur le premier regard stable venu.

Ses copines échangèrent un regard et Caly s’approcha d’un pas.

  • Tu débarques ici. Tu fais un numéro incontrôlé au milieu du cercle. Et en plus tu voudrais qu’on te respecte ?

Sa voix était basse maintenant, plus coupante. Je déglutis, puis je relevai le menton.

  • Je ne te demande pas ton respect.

Je marquai une pause.

  • Juste de ne pas projeter tes insécurités sur moi.

Ses yeux s’assombrirent et ses amies cessèrent de sourire.

  • Fais attention, murmura-t-elle.
  • Pourquoi ? demandai-je doucement. Tu vas encore rire ?

Le silence s’étira et elle me fixa quelques secondes de trop. Puis elle recula légèrement, retrouvant son sourire parfait.

  • Il n’aime pas les filles fragiles, lâcha-t-elle. Et tu viens de prouver que tu l’es.

Le mot me traversa, mais cette fois, je ne baissai pas les yeux.

  • Alors c’est rassurant, répondis-je. Je ne suis pas là pour lui plaire.

Caly regarda ses copines et tourna les talons.

  • On verra combien de temps tu tiens, Elyn.

Elles s’éloignèrent en riant plus bas cette fois. Et moi, je restais immobile et je constatais que la salle s’était presque vidée. C’était là que je le vis, adossé près de la sortie. Darian. Les bras croisés, il avait tout vu. Nos regards se croisèrent, je cherchai une réaction, une prise de position. N’importe quoi. Mais il ne bougea pas, il détourna simplement les yeux.

Quelque chose se serra dans ma poitrine. Pas à cause de lui. À cause de moi, parce que je venais d’entrer dans un monde où je n’avais aucun allié. Et malgré la peur encore présente sous ma peau, malgré cette magie qui vibrait dans mes veines…

Je savais une chose. Je ne me laisserais pas écraser.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Sandy Beauvallet ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0