Chapitre 12
Je ne savais pas où j’allais, mais après avoir remis mes chaussures, j’ai repris la direction que nous avions prise vers l’aile. Darian m’avait rapidement rattrapée, mais je n’avais pas l’intention de lui parler.
- Bon, le professeur Korr est absent pour la journée, on a le reste de la matinée de libre. Tu veux que je te fasse faire le tour ?
- Non.
Ma froideur sembla le surprendre. Il n’avait pas l’habitude que je refuse son aide, et je n’avais pas envie d’expliquer pourquoi. Certes, il n’avait pas à intervenir, mais il aurait pu montrer un minimum de soutien.
Il m’attrapa doucement le bras, et je me retournai brusquement.
- Écoute, si c’est pour ton ancrage, ce n’est rien. C’est normal de galérer au début, surtout si tu commences la magie si tard.
- Rien à voir avec toi, je suis juste épuisée. Je vais dans ma chambre.
Il resta perplexe, mais me lâcha le bras.
- Je t’accompagne jusqu’à ton dortoir alors, je repasserai pour le repas.
Le reste du trajet se fit en silence. Chaque couloir, chaque porte me semblait plus long, plus froid que la veille. Les murs immenses de l’Institut étaient silencieux, presque hostiles. Mes jambes étaient encore lourdes, et je sentais la braise de ma magie vibrer sous ma peau. Je devais réfléchir à tout ce qui venait de se passer… ou fuir.
Arrivée devant la grande porte, je la passai sans me retourner. Une fois ma chambre fermée, je m’adossai contre le bois, laissant enfin mes jambes céder un peu sous mon poids. Mon souffle était encore irrégulier, mes mains brûlaient légèrement, souvenir de la magie que j’avais libérée.
Je m’assis sur le bord de mon lit, la tête dans les mains, et laissai mon esprit tourner en boucle. Tout s’entremêlait dans un vertige confus. Une peur sourde et une fascination étrange s’étaient installées dans mes veines, comme si j’avais ouvert une porte que je ne pourrais jamais refermer.
Et si… si je m’enfuyais ? Avais-je véritablement ma place ici ? Avant cette école, aucune magie ne s’était jamais déchaînée dans ma vie. Rien, pas une étincelle. Alors pourquoi maintenant ? Et s’ils m’avaient influencée ? Et si tout cela n’était qu’une mise en scène savamment orchestrée ?
Le miroir, les souvenirs, les paroles de Lysera.
Et mes parents… avaient-ils réellement eu la mémoire effacée ? Ou m’avait-on servi une version convaincante de l’histoire ?
Mon cœur accéléra. Je devais vérifier. Je ne pouvais pas rester ici à avaler des vérités sans preuves. Il fallait que je voie ma maison, de mes propres yeux. Et la seule personne que je connaissais capable de m’y emmener, c’était… Kael.
Je devais le trouver. Il me le devait bien.
Je quittai ma chambre et pris la direction de la cafétéria. Peut-être y serait-il.
Mais il n’y avait que trois tables occupées, trois élèves penchés sur leurs ordinateurs, murmurant à voix basse. Aucun signe de lui.
Je fis le tour du bâtiment, parcourus plusieurs couloirs, observai la cour intérieure. Rien. Après presque une heure de recherche, une fatigue sourde me gagna. Je décidai de sortir à nouveau. L’air frais m’aiderait à réfléchir.
Je franchis la grande porte et respirai profondément. Le vent froid m’atteignit, faisant frissonner mes cheveux. Je formulai alors un souhait silencieux, presque enfantin : Trouve Kael.
À cet instant, une chaleur légère et subtile s’alluma dans ma poitrine, comme si quelque chose en moi répondait. Sans réfléchir, je me mis à marcher vers la lisière de la forêt derrière l’aile d’entraînement.
Les arbres semblaient plus sombres qu’auparavant, les branches frissonnaient sous le vent, et chaque pas me rapprochait de quelque chose que je ne maîtrisais pas encore.
Et là, je le vis. Kael. Immobile, les bras croisés, légèrement de côté. La lumière tombait sur un côté de son visage, laissant l’autre dans l’ombre. Ses yeux sombres ne trahissaient rien.
- Elyn.
- Kael… j’ai besoin de vérifier quelque chose, commençai-je, la voix tremblante.
Il secoua la tête, sans hésitation.
- Non. Ma mission est terminée.
Je sentis mon cœur se serrer, mais je refusai de céder.
- Mais… je dois le voir par moi-même ! m’exclamai-je. Je dois comprendre si mes parents ont vraiment perdu la mémoire.
Il croisa les bras, fixant le sol, son visage fermé.
- Et tu crois que ça changera quelque chose ? Tu ne sais rien de ce monde, et ce que tu cherches à savoir n’est plus pour toi.
- Comprends-moi un peu, insistai-je. Tu connais l’existence de la magie depuis des années, moi je l’ai apprise il y a quelques jours. On me dit que je suis en danger, que je suis adoptée, que ma famille et mes amis m’ont oubliée. Comment suis-je censée être sûre que tout ça est vrai ? Je ne peux pas rester là à attendre que quelqu’un décide pour moi !
Kael soupira, presque comme s’il se retenait de sourire.
- Tu es épuisée, Elyn. Et tu n’as aucune idée des dangers qui t’attendent.
- Justement ! m’emportai-je. Je ne suis pas un enfant à protéger ! Je peux me débrouiller, et si je ne le fais pas maintenant, je resterai aveugle toute ma vie !
Il détourna le regard, visiblement frustré.
- Tu ne comprends pas ; je n’ai plus aucune obligation envers toi. Je devais te protéger, puis te ramener à l’école et te laisser apprendre à tes risques et périls.
Je sentis ma gorge se nouer, mais je ne pouvais pas abandonner.
- Je ne veux pas te forcer, Kael, mais tu me dois d’y aller.
Il se mit à rire, trop fort, comme pour masquer son hésitation.
- Et pourquoi ça ?
- Alors déjà, tu m’as kidnappée.
- Je t’ai sauvée, répliqua-t-il.
- Je me suis faite attaquée par un monstre de pierre géant…
- Un ogre… et il ne fallait pas hurler !
- Et… Je t’ai sauvé.
Il me fixa un long moment, silencieux. Ses yeux trahissaient une lutte intérieure, un conflit entre son devoir et quelque chose qu’il refusait d’admettre.
— Très bien, murmura-t-il enfin, la voix peinant à rester neutre. Explique-moi ce que tu veux faire. Mais je fixe les limites : une fois que nous aurons fini… tu retournes à l’école.
— Merci, soufflai-je, soulagée mais tendue. Je promets de suivre tes conditions. Je veux aller chez mes parents et frapper à leur porte. S’ils m’accueillent, je resterai. S’ils me considèrent comme une étrangère… je repars avec toi.
Il souffla, presque résigné.
— Si je vois le moindre danger, je te ramène immédiatement. C’est bien clair ?
Je hochai la tête, immobile à l’orée des bois. Il me prit les mains, me Je restai quelques instants, les mains dans les siennes, sentant son regard peser sur moi. L’air froid de la forêt semblait vibrer autour de nous, chaque bruissement de feuilles amplifiant mon cœur battant. La peur et l’excitation s’entremêlaient dans mon ventre, comme un feu que je n’arrivais pas à maîtriser.
— On y va, murmura Kael enfin, rompant le silence.
Je hochai la tête, incapable de parler. Mes jambes tremblaient à la simple idée de quitter l’école, de franchir les limites que je connaissais pour aller vers l’inconnu. Mais une partie de moi brûlait d’impatience. Revoir ma maison, comprendre ce qui avait été fait… c’était maintenant ou jamais.
Kael me fit signe de le suivre. Nous nous tenions proches, chaque mouvement parfaitement coordonné. Puis, il s’arrêta un instant et posa ses mains devant nous.
— Prépare-toi, dit-il calmement. Ce ne sera pas un pas de plus dans la forêt…
— Tu vas nous téléporter, c’est bien ça ?
Avant que je puisse réagir, un frisson me traversa. L’air sembla se tordre autour de nous, un vertige me saisit. En un instant, le sol disparut, les arbres, le vent, l’Institut… tout avait disparu.
Et juste comme ça, nous étions là. Devant la porte de ma maison.
Je clignai des yeux, incapable de parler. Tout semblait si réel, et pourtant… irréel. La lumière de la fin d’après-midi tombait sur la façade familière, et mon cœur se serra. Kael me lâcha doucement les mains mais resta juste derrière moi, vigilant.
— Je reste là, murmura-t-il. Aucun danger, mais tu ne bouges pas seule.
Je hochai la tête, incapable de détourner mon regard de la porte. Chaque détail me semblait amplifié : le bois de la porte, la sonnette, la poussière sur le seuil. C’était ma maison, la vraie. Et bientôt, j’allais savoir si mes souvenirs étaient vrais, ou si tout cela n’avait été qu’un leurre.
Je pris une profonde inspiration, sentant la braise de ma magie vibrer sous ma peau. Mon corps tremblait à la fois d’appréhension et d’excitation. Et malgré tout, une détermination farouche me traversa : j’allais enfin découvrir la vérité.
Kael posa une main sur mon épaule.
— Quand tu frapperas à cette porte… je serai là. Mais ensuite…
Un silence s’installa.
Juste, ne sois pas déçue…
Je hochai la tête, et mes doigts se rapprochèrent de la poignée. L’instant décisif était arrivé.
Je frappais à la porte.

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