Chapitre 15
Je refermai la porte derrière moi et le verrou claqua trop fort. Kael n’avait pas bougé, toujours adossé au mur, pâle, le regard plus sombre qu’à l’ordinaire, comme si la téléportation lui avait arraché plus que de l’énergie.
Je déposai le plateau sur mon bureau.
Deux sandwichs. Deux desserts. Deux mensonges.
- Il n’a rien vu ? demanda-t-il.
- Il a senti quelque chose, en secouant la tête.
Un silence. Je me tournai vers lui.
- Tu influences aussi Darian ?
Sa mâchoire se contracta.
- Non.
- Mais tu pourrais.
Il ne répondit pas tout de suite.
- Je ne touche pas à lui.
Il avait craché sur le dernier mot comme s’il ne voulait pas en entendre parler. Je décidai de changer de sujet.
- Comment je peux être sûre que ce que je ressens est réel ?
Sa respiration se fit plus lente, contrôlée.
– Tu le sais au fond de toi, je ne te contrôle pas.
Je le fixai, cherchant la moindre faille dans son regard.
Peut-être qu’il disait la vérité. Ou peut-être que c’était exactement ce qu’il voulait que je pense.
– Franchement… soufflai-je, la voix plus basse… je ne sais plus rien.
Ma voix se brisa malgré moi. Je détestais ça. Je détestais qu’il me voie vaciller.
- Tu es… particulière. C’est la première fois que quelqu’un ressent l’apaisement. Tu es intrigante, et je cherche à savoir jusqu’où tu peux ressentir le pouvoir qui t’entoure
Je détournai les yeux, incapable de trouver quoi répondre après ça. Alors je pris un sandwich, sans faim, juste pour occuper mes mains, et lui tendis l’autre.
– Et… ma mère, murmurai-je. Tu savais qu’elle ne me reconnaîtrait pas, alors pourquoi m’avoir accompagnée ?
– Tu aurais tout tenté pour vérifier. Je me suis dit qu’avec moi, tu serais en sécurité.
Je serrai légèrement les doigts autour du sandwich.
– Alors pourquoi Lysera leur a retiré leur mémoire ?
Il hésita un instant, visiblement mal à l’aise.
– Parce que c’est la procédure.
Le mot me heurta plus violemment que je ne l’aurais cru.
– On ne peut pas entrer et sortir d’ici sans que quelqu’un le remarque. Tout est contrôlé… validé par la Directrice, reprit-il en remarquant mon incompréhension. On ne peut pas prendre le risque d’emmener n’importe qui. Ici, on vit avec notre magie. Donc, si un humain découvrait ça… ce serait une vraie chasse aux sorcières. Alors quand quelqu’un bascule dans notre monde… les attaches humaines doivent être… sécurisées.
Un frisson me parcourut. Je relevai brusquement la tête.
– Sécurisées ? Tu appelles ça comme ça, effacer sa fille ?
Sa voix resta basse, presque fatiguée.
– On altère les souvenirs. On atténue les liens. C’est pour éviter les recherches… les accidents… ou les révélations.
– Et qui décide ça ?
– Lysera fait un compte rendu aux dirigeants. J’imagine que ce sont eux qui décident.
Donc c’était plus haut qu’elle. Je laissai tomber le sandwich. Mes mains tremblaient subtilement.
– Et l’ombre dans le couloir… il y a un lien ? C’est quelqu’un d’ici qui surveille encore ma mère ?
Il releva les yeux. Son regard changea, plus attentif.
– Je ne pense pas. Tu as senti quelque chose d’inhabituel chez tes parents ?
– À part le fait qu’elle ne m’a pas reconnue… non. Enfin… je ne sais pas. C’était… froid.
Il se redressa légèrement malgré la fatigue, réfléchissant.
– Je n’ai pas ressenti d’autres mortels… Donc si c’était une entité magique, elle ne voulait pas être repérée.
Je frissonnai. Quelque chose sonnait faux.
– Ou ?
Il hésita une fraction de seconde.
– Ou elle voulait que toi, tu la voies.
Je soufflai, lasse. Encore un problème de plus. Je n’avais plus la force de l’ajouter sur la liste.
– Sinon… comment tu te sens ?
– Mieux. Je vais finir mon sandwich et je pourrai repartir.
Cela me rassura, je n’aurais pas à mentir une deuxième fois à Darian. Je n’étais clairement pas à l’aise avec cette idée.
Je relevai à peine les yeux vers lui.
– Kael… merci pour ce que tu as fait aujourd’hui.
Il eut un léger hochement de tête.
– Et toi, merci de m’avoir sauvé il y a quelques jours. Je n’ai pas pu tout t’expliquer, mais… j’étais loin d’être en bon état. Ici, on a une équipe de guérisseurs. Ils apprennent, mais ils sont aussi là pour nous soigner pendant les missions.
Je hochai lentement la tête.
– Vous êtes beaucoup… comme toi ?
Un bref rire lui échappa. Pas vraiment joyeux.
– Si seulement. Non. Je suis le premier depuis longtemps.
Je fronçai légèrement les sourcils, troublée par sa réaction.
– Pourquoi tu ris ?
Il détourna un instant le regard avant de reprendre :
– Il y a une rumeur… qui dit que quand un protecteur naît, c’est qu’une catastrophe approche.
Un silence s’installa.
– Je n’en suis pas totalement convaincu, ajouta-t-il plus bas. Après tout… être ce que je suis ne t’a pas vraiment empêchée de souffrir.
Ses mots restèrent suspendus entre nous. Il se rapprocha légèrement.
– Écoute, Elyn… je vois bien que tu essaies de tout comprendre, tout de suite. Cependant, personne ne te le demande. Tu dois juste… t’habituer à ce nouveau monde. C’est vrai que tu dois faire une croix sur toute une vie… continua-t-il. Mais tu ne t’y sentais pas véritablement à ta place, si ?
Je soupirai. Il n’avait pas tort. Malgré tout ça ne rendait pas les choses plus faciles. Abandonner l'intégralité d’une vie… ce n’était pas juste une idée. C’était un poids.
Kael se redressa finalement et me lança un dernier regard, à la fois grave et étrangement rassurant.
– Je devrais y aller. Reste là. Repose-toi… et concentre-toi sur toi.
Je hochai lentement la tête.
– Merci… encore.
Il se détourna et disparut sans un bruit. Le calme retomba dans ma chambre. Seule, je laissai tomber mon corps sur le lit. Le vent faisait frissonner les rideaux et je regardai le plafond, les pensées tournoyant plus vite que ma respiration. Quelques secondes, quelques minutes… Je ne savais plus vraiment. Le monde extérieur semblait s’être retiré, me laissant seule face à ce que j’étais devenue.
Sans m’en rendre compte, je déverrouillai mon téléphone d’un geste machinal, espérant un message… mais l’inconnu restait encore silencieux.
Un bruit sec sur la porte me fit sursauter. Je me levai rapidement et alla ouvrir. Darian me poussa doucement afin d’entrer dans la chambre.
– Mais qu’est-ce que tu fais ?
– Tu étais trop étrange tout à l’heure, je devais vérifier que tu ne cachais rien.
– Darian, on ne fait pas ça ! Personne ne fait ça !
J’essayais de l'empêcher d’entrer, mais c’était peine perdue.
– J’ai le droit de t’interdire d’entrer ? Tu dépasses les limites !
Il examina rapidement la chambre, son regard balayait chaque coin comme s’il cherchait à s’assurer que je n’étais pas en danger. Je sentis une vague d’irritation : je n’avais pas envie d’être protégée, c’était mon espace.
Je me redressai, encore secouée par l’intrusion.
– Très bien… soupirai-je, en essayant de reprendre contenance.
Darian ne dit rien. Il avait l'air concentré sur autre chose que ma colère.
– Allez, viens, insista-t-il. On ne peut pas se permettre d’être en retard.
Je le suivis dans le couloir, le cœur battant, chaque pas résonnant dans mes tempes.
La salle de classe était baignée d’une lumière douce et chaude. Lorsque nous entrâmes, la professeure Calden se leva pour nous accueillir. Ses cheveux blonds encadraient un visage calme et bienveillant, mais ses yeux perçants me donnèrent aussitôt l’impression qu’elle pouvait lire au plus profond de moi.
– Ah, Elyn, bienvenue, dit-elle avec un sourire chaleureux. Je suis ravie de te rencontrer enfin. Installe-toi à côté de Darian, il pourra t’aider si besoin.
Je pris place à côté de lui, encore un peu sur mes gardes, tandis qu’elle se tournait vers le reste de la classe.
– Bonjour tout le monde ! Aujourd’hui, nous allons faire un rapide rappel de ce que vous devez connaître avant les examens de fin d’année. Ensuite, nous commencerons le nouveau chapitre.
Un léger brouhaha parcourut la salle. Le murmure des élèves, le froissement des pages et le grincement discret des chaises créaient un rythme étrange. J’étais à la fois curieuse et nerveuse face à ce nouveau cours.
Darian, assis à côté de moi, semblait suivre chaque mot avec attention.
Devant la classe, la professeure Calden dégageait une énergie singulière, presque magnétique, qui captait l’attention de tous.
Elle nous expliqua le déroulement des examens. D’ici la fin de l’année, un test de connaissances aurait lieu chaque semaine.
Cela aurait dû m’inquiéter.
Pourtant, chaque fois que son regard se posait sur moi, l’air autour de moi semblait vibrer légèrement. Une sensation subtile, presque imperceptible… mais étrangement rassurante.
Le reste du cours passa à une vitesse surprenante. Et lorsque la cloche sonna, une certitude s’imposa à moi, ce serait sans doute mon cours préféré.
Quand Mme Calden annonça la fin, Darian se tourna vers moi.
– Ta première journée est finie, tu es libre ce soir. Je peux t’emmener découvrir les jardins si tu veux.
– Pourquoi tu fais ça ?
Il n’écouta pas ce que je lui disais.
– La nuit tombe dans deux heures, après ça, il est interdit de sortir, donc je pense que c’est idéal-
– Darian.
Je l’arrachai de son monologue.
– Pourquoi tu fais ça ?
– Je.. Écoute, je suis parti du mauvais pied avec toi, je n’ai pas été sympa, et je m'excuse, mais laisse-moi me rattraper, s’il te plaît.
Il paraissait sincère. Néanmoins je n’avais pas la force nécessaire pour subir une énième promenade aujourd’hui.
– Merci, ce serait avec plaisir, mais il se passe des milliards de choses dans ma vie et je n’arrive pas à suivre, il faut vraiment que je me repose.. Demain ? Si l’emploi du temps le permet.
Darian avait l’air de comprendre. Ce qui me rassura.
Il me raccompagna à ma chambre. Je me posai sur l'oreiller et m’endormis immédiatement.

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