Chapitre 16
Les jours étaient devenus des semaines.
Au début, je comptais les matins. Puis j’avais arrêté.
Rien ne changeait.
En cours de Défenses, je restais immobile, les yeux fermés, tentant de sentir ce fameux centre dont tout le monde parlait. Ce point d’ancrage invisible censé stabiliser la magie.
– Respire. Enracine-toi. Stabilise le flux, répétait le professeur Dusk.
Je respirais.
Je m’enracinais.
Je tendis les mains, essayant un simple éclat, et rien ne vint. Comme si ma magie refusait de m’écouter. Bloquée, paralysée, verrouillée… et moi, impuissante.
Je tendis les mains, consciente que quelque chose m’habitait, que la magie était là… et pourtant, elle ne voulait pas couler. Chaque geste que je faisais, chaque souffle que je prenais semblait buter contre un mur invisible. La lumière ne répondait pas. Le flux était bloqué, verrouillé comme si mes pouvoirs m’avaient trahi.
Je secouai légèrement les mains, comme pour chasser cette entrave, mais rien ne changea. Ce n’était pas la fatigue. Ce n’était pas la maladresse. C’était… autre chose. Quelque chose d’invisible et de cruel qui refusait de me laisser progresser.
Je sentais la frustration monter, une chaleur lourde qui me crispait le ventre, comme si la magie elle-même m’évaluait, jugeant que je n’étais pas prête.
Quand la lumière surgissait, elle éclatait trop fort, trop brutalement. Elle ne se modelait pas, elle explosait.
– Toujours aussi… imprévisible, lacha un jour Caly derrière moi.
Je n’avais pas répondu.
Et au fil des semaines, elle n’a jamais cessé de chercher à me provoquer.
– Fais attention, tu vas encore fissurer quelque chose.
– On devrait peut-être lui donner des bougies au lieu d’énergie pure.
– C’est impressionnant d’être aussi instable aussi longtemps.
Ses mots étaient toujours dits avec un sourire doux, presque innocent. Mais ses yeux, eux, ne l’étaient pas. Ils brillaient d’une satisfaction discrète à chaque fois que ma magie tremblait.
Je regardai les autres élèves. Ils semblaient tout savoir, tout contrôler. Chaque mouvement était fluide, chaque étincelle maîtrisée. Et moi ? Rien. Rien ne sortait. Ma magie était comme bloquée, paralysée sous ma peau. Je devais réussir à être exactement comme eux, capable d’enchaîner les gestes et de façonner la lumière… et pourtant je n’étais même pas capable de produire un simple éclat. Comme si quelque chose manquait en moi, comme si j’étais incomplète dès le départ.
Eux :
Des sphères d’énergie parfaitement lisses.
Des projections nettes.
Des gestes assurés.
Moi :
Des tremblements.
Des éclats imprévus.
Des silences gênants.
J’étais une anomalie. Alors on m’a fait changé d’exercice, puis de méthode, puis de salle.
Et ça, à tous les cours.
En contrôle des flux : rien.
En histoire de la magie avec la professeure Calden, mes notes chutaient - comme si les mots glissaient sur moi sans jamais s’imprimer. J’avais beau relire, relire encore, rien ne s’accrochait.
En manipulation élémentaire, mes tentatives se terminaient soit par un échec total, soit par une poussée incontrôlée qu’on devait interrompre.
– Ce n’est pas un manque de puissance, expliqua le professeur Korran à voix basse. C’est un manque de … cohérence.
Un manque de cohérence. Comme si j’étais mal assemblée, comme si quelqu’un avait oublié une pièce essentielle.
Et les semaines continuaient. Chaque journée laissait une trace invisible. Pas une cicatrice franche. Plutôt une micro-fissure, quelque chose qui s’élargissait sans bruit.
Même en session individuelle, rien ne se stabilisait. La directrice avait demandé à Darian et Kael de m’apporter leur aide.
Darian gardait son optimisme forcé.
– Ça va venir. Tu bloques, c’est tout. On est tous passé par là.
Mais son sourire se tendait de plus en plus. Parfois, je voyais son regard se voiler une fraction de seconde, comme s’il cherchait lui aussi une explication.
Kael parlait moins. Il observait mes mains quand elles tremblaient. Il surveillait mes respirations. Il notait mes silences.
Mais Caly, elle, attendait mes échecs.
– Toujours pas d’amélioration ? demanda-t-elle un matin, feignant la surprise. Ça fait… quoi… trois semaines ?
Je sentis la chaleur monter sous ma peau. Une ombre glissa le long du mur derrière moi avant de disparaître.
– Ça ira, dit simplement le professeur Dusk.
Mais je voyais les regards.
Les soupirs.
La patience qui s’effritait.
Même les autres matières n’apportaient aucun refuge.
Monde surnaturel : médiocre.
Stratégie : chaotique.
Analyse des énergies : imprécise.
Partout, le même constat. Rien.
Alors que dans mon ancienne vie, tout était simple. Tout s’alignait. Je savais quoi dire, quoi faire. Je savais qui j’étais.
Ici, je n’étais qu’une variable instable.
À la cafétéria, les conversations ralentissaient parfois quand j’arrivais. Ou peut-être que c’était dans ma tête. Darian m’emmenait toujours avec lui, depuis la semaine où il avait été chargé de me montrer chaque chemin de l’école. Il gardait ce lien, fidèle.
Mais je supposais que c’était plus par compassion que par amitié.
Je parlais peu. Je riais encore moins. Qui voudrait être proche d’une fille qui ne progresse pas ?
La nuit, pourtant, c’était différent. Personne pour me dire de respirer. Personne pour corriger ma posture. Personne pour soupirer.
Je me réveillais avec les draps imprégnés d’ombre. Parfois, une lueur pâle éclairait le plafond avant de mourir. La magie semblait plus vivante dans le silence que sous surveillance. Elle vibrait, comme si elle attendait quelque chose.
À la fin de la quatrième semaine, j’ai cessé d’espérer un progrès.
Je faisais les gestes, répétais les mots. J’assistais aux cours.
Sans évolution.
Et le plus inquiétant n’était pas l’échec. C’était cette sensation persistante que quelque chose grandissait malgré tout. Quelque chose qui n’obéissait ni aux professeurs… ni à moi.
Je n’avançais plus. Je stagnais, même avec cette sensation croissante.
Et à force de stagnation, on finit par se demander si on a vraiment été faite pour avancer.
Et moi, au milieu de tout ça, je me sentais de plus en plus petite.
Après une interminable journée, la porte de ma chambre se referma derrière moi avec un bruit sourd.
Je restai quelques secondes immobile, la main encore posée sur la poignée, comme si je devais me rappeler comment on respirait seule.
Le silence était différent ici.
Je retirai mes chaussures sans même les regarder et m’assis sur le bord du lit. Mes épaules me faisaient mal. Mes tempes pulsaient doucement. J’avais cette fatigue étrange qui ne venait pas du corps, mais de quelque chose de plus profond.
Je fixai mes mains. Elles tremblaient. Même au repos, je n’étais pas stable.
Un rire m’échappa, bref, sec. Presque nerveux.
Quatre semaines. Quatre semaines à essayer. Quatre semaines à échouer.
Je me laissai tomber en arrière sur le lit, le regard fixé au plafond. Je me souvenais de ma chambre d’avant. Des murs familiers. Des posters. De la lumière du matin qui entrait sans menace.
Là-bas, tout était simple.
Ici, chaque jour était une épreuve.
Je fermai les yeux.
– Peut-être qu’ils se sont trompés, murmurai-je dans le vide.
Peut-être que je n’étais pas faite pour ça. Peut-être que cette puissance dont tout le monde parlait n’était qu’une erreur. Un accident. Une anomalie qu’on avait mal interprétée.
Une anomalie.
Le mot me serra la gorge.
Les autres avançaient. Ils trouvaient leur centre. Ils construisaient. Ils contrôlaient.
Moi, je retenais des explosions.
Une chaleur monta dans ma poitrine, mais ce n’était pas de la magie. C’était autre chose. Plus fragile. Mes yeux me brûlèrent.
Je me redressai brusquement, passant une main sur mon visage. Non. Je ne pleurerais pas. Pas pour ça. Et pourtant, les larmes coulèrent quand même.
Je les laissai tomber.
- Et si je n’avais pas ma place ici ?
La question flotta dans la pièce, sans réponse.
Peut-être qu’ils attendaient quelque chose que je ne serais jamais capable de devenir. Et si c’était le cas, où avais-je ma place ?
Peut-être que je m’accrochais à une porte qui ne s’ouvrirait jamais.
Je me repliai sur moi-même, genoux contre la poitrine. La chambre semblait plus grande que d’habitude. Trop grande.
Les ombres, doucement, se rapprochèrent du lit, comme si elles me comprenaient mieux que les vivants. Une lueur pâle vibra au creux de mes paumes, fragile, hésitante. Mais elle n’explosa pas. Elle resta là.
Je baissai les yeux vers mes mains illuminées d’un éclat tremblant.
- Je ne sais même plus qui je suis… murmurai-je.
Puis la lumière s’éteignit lentement. La chambre replongea dans l’obscurité.
Et pour la première fois depuis mon arrivée, l’idée de partir me traversa l’esprit.
Pas fuir, simplement… reconnaître que je n’avais peut-être jamais été faite pour ce monde.
Je restai ainsi longtemps, éveillée, à écouter le silence.
Finalement, les larmes séchèrent sur mes joues, mes pensées se troublèrent, et le sommeil me prit avant que je puisse retenir une dernière question.
Au fond de moi, quelque chose continuait pourtant de vibrer, comme une fissure qui refusait de se refermer. Pas prête à disparaître.

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