Prologue
La guerre avait commencé bien avant sa naissance.
Personne ne s’accordait vraiment sur son origine. Certains disaient qu’elle était née d’une trahison ancienne, d’autres d’une peur trop longtemps ignorée. Avec les années, les véritables raisons s’étaient effacées.
Il ne restait plus que la guerre.
Des générations entières avaient grandi avec elle. Des enfants étaient devenus soldats avant même d’avoir appris à vivre autrement. Des royaumes s’étaient dressés, puis étaient tombés, engloutis par les flammes ou les ténèbres.
La Lumière promettait l’ordre, l’Ombre, la liberté. Et entre les deux, le monde se brisait.
Elle marcha lentement à travers la plaine.
Le sol craquait sous ses pas, durci par le feu et la magie. L’air portait encore l’odeur de la cendre, même des jours après la dernière bataille.
Elle avait vu ce champ autrefois.
Il y avait eu des arbres ici, de l’herbe haute et même un ruisseau clair où les voyageurs s’arrêtaient pour se reposer.
Maintenant, il ne restait que des pierres noircies et des armées qui, de chaque côté de la plaine, attendaient.
Les soldats de Lumière formaient une ligne pâle sous le ciel gris. Leurs armures renvoyaient la moindre lueur, comme si chacun d’eux portait un fragment de soleil.
Face à eux, les guerriers d’Ombre se tenaient immobiles. Leurs étendards sombres ondulaient lentement dans le vent, avalant la lumière autour d’eux.
Elle continua d’avancer et personne ne tenta de l’arrêter.
Peut-être parce qu’ils ne la voyaient pas encore. Ou peut-être parce qu’une partie d’eux savait déjà qu’il était trop tard pour empêcher ce qui devait être dit.
Au centre du champ ravagé se dressait une tente de guerre. Un dernier espoir que cette guerre trouve enfin une fin.
Elle s’arrêta un instant devant l’entrée.
À l’intérieur, deux hommes et leurs gardes discutaient. Leurs voix étaient basses, mais la tension qui les traversait semblait vibrer jusque dans l’air.
— Vos forces sont épuisées, disait l’un d’eux. Cette guerre ne peut plus continuer.
Un rire bref lui répondit.
— Les guerres ne s’arrêtent pas parce qu’on le souhaite.
Elle souleva la toile et entra. Les lanternes suspendues vacillèrent aussitôt.
Les deux hommes se turent. Ils la regardèrent comme on regarde un étranger arrivé au mauvais moment.
— Non mais qui êtes-vous ? demanda l’un des commandants.
Elle observa la table de pierre entre eux. C’était ici que se décidait le destin de milliers de vies.
Elle leva les yeux.
— Vous êtes fatigués.
Les deux hommes échangèrent un regard, surpris.
— Fatigués de combattre, de perdre votre temps. Fatigués de prétendre que cette guerre peut encore être gagnée.
Le représentant de l’Ombre plissa les yeux.
— Si vous êtes venue prêcher la paix, vous avez choisi le mauvais endroit.
Elle secoua lentement la tête.
— Je ne prêche rien.
Le vent s’engouffra soudain dans la tente. Les flammes des lanternes se mirent à trembler.
Elle sentit le poids du futur se refermer autour d’elle comme une marée noire.
— Je vois seulement ce qui vient.
Le silence se fit.
— Continuez cette guerre si vous le souhaitez.
Sa voix resta calme, mais les ombres autour d’elle semblaient s’allonger sur le sol.
— Continuez jusqu’au jour où la Lumière tentera d’effacer l’Ombre.
Elle tourna légèrement la tête vers l’autre homme.
— Et où l’Ombre cherchera à dévorer la Lumière.
Un frisson parcourut la tente.
— Ce jour-là…
Elle sentit les fils du destin se tendre.
— quelque chose naîtra portant les deux marques.
Les lanternes vacillèrent plus violemment. Elle vit leur incompréhension.
— Lumière…
Une lueur pâle glissa sur la table de pierre.
— … Et ombre.
L’ombre de la table s’étira soudain sur le sol comme une créature vivante.
— Un pouvoir que vous ne pourrez ni contenir… ni contrôler.
Le commandant serra les poings.
— Mais de quoi parlez-vous ?
Elle soutint son regard et sa voix se fit plus grave.
— D’une conséquence.
Le silence devint presque étouffant.
Elle se détourna lentement.
— Vous avez encore le choix.
Sa main frôla la toile de la tente.
— Mais chaque bataille que vous livrez rapproche ce monde de cet instant.
Elle sortit et le vent avait cessé.
Les armées attendaient toujours, immobiles sous le ciel gris.
Elle continua de marcher à travers la plaine morte. Car elle savait déjà une chose. Les hommes n’écoutaient jamais les avertissements.
Et quelque part dans l’avenir… La lumière et l’ombre finiraient par naître dans un même cœur.

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