Chapitre 20
Un léger coup frappé à la porte nous fit sursauter, et Kael entra.
– Joan, il est temps. Tes parents commencent déjà à s’inquiéter.
Joan se leva, le regard cherchant le mien.
– Je reviendrai te chercher, sussura-t-il, la voix déterminée. Et je me battrai pour toi. Ne doute pas.
Je ne voulais pas que ce soit une fin, pas comme ça.
Sans réfléchir, je posai ma main contre la sienne. Le contact me traversa immédiatement. Ce n’était pas comme avant. Ce n’était ni violent, ni instable, simplement… calme. Comme si, pour une fois, je savais exactement quoi faire.
Une chaleur douce glissa de mes paumes, presque imperceptible, et s’étira entre nous, comme un fil plus fin, plus fragile… mais infiniment plus solide. Je n’essayais pas de libérer quoi que ce soit. Je voulais juste le protéger, de tout ça, de moi et de ce monde.
Joan fronça légèrement les sourcils, comme s’il avait ressenti quelque chose, sans pouvoir le comprendre.
Ensuite, tout disparut.
Je retirai ma main, le cœur serré.
– Merci Joan, merci de m’avoir écouté, mais surtout d’avoir été un ami pour moi.
Il s’approcha de moi, et me chuchota à l’oreille.
– C’est étrange… j’ai l’impression que je ne t’oublierai pas.
Je hochai la tête, incapable de répondre.
Puis, Kael posa une main sur l’épaule de Joan pour le guider vers la sortie. Il s’arrêta à peine une fraction de seconde. Son regard glissa sur lui, après vers moi. Comme s’il cherchait quelque chose… sans parvenir à mettre le doigt dessus.
Il détourna les yeux.
– On y va, dit-il simplement.
La porte se referma derrière eux, et le silence retomba aussitôt. Mes mains étaient encore chaudes de son contact, mon cœur battait trop vite.
Je m’assis au bord du canapé, les paumes posées sur mes genoux. La pièce semblait vide, mais tout en moi vibrait encore de lui.Est-ce que j’avais fait assez ? Je ne savais pas. Mais ce lien, fragile, presque imperceptible, avait bien été là.
Un léger sourire m’échappa. J’avais au moins réussi à lui montrer qu’il n’était pas seul.
Puis la tension revint, plus sourde. Cette magie… ce fil invisible… Je ne la contrôlais pas encore. Et si je dérapais, qu’est-ce que je pourrais devenir ? Je fermai les yeux un instant, submergée par un mélange de nostalgie et de détermination. Quoi qu’il arrive, je protégerai ceux qui comptent.
Je me laissai glisser contre le canapé, prête à affronter le vide qu’il avait laissé, quand un bruit à la porte me fit sursauter. Darian venait d’entrer. Il s’installa près de moi.
– Comment tu te sens ? demanda-t-il, d’une voix plus basse, presque hésitante.
– Mitigée… Je sais qu’il oubliera tout. Lysera va donner l’ordre à Kael… Mais… j’aurais aimé pouvoir continuer à lui parler. Garder un lien avec mon ancien monde.
Je marquai une pause.
– Et… il y a ce que j’ai fait cette nuit. Je sais que toi aussi tu les as vues… les ombres.
Il acquiesça, les mâchoires serrées.
– Ecoute, j’ai entendu une partie de ce que tu lui disais.
Il passa une main dans ses cheveux, nerveux.
– Que tu étais attachée à lui. Je sais, j’aurais pas dû mais..., lâcha-t-il enfin.
Le mot sembla lui coûter. Je restai figée.
– Quoi ? soufflai-je.
Il détourna le regard, comme s’il regrettait déjà.
– C’était pas, enfin...
Il inspira, s’interrompit, cherchant ses mots.
– Je voulais pas te piéger. Ni t’écouter. C’est juste arrivé comme ça, je devais monter la garde et j’ai entendu.
Je ne dis rien.
– J’aime pas ça, reprit-il plus bas.
– Quoi ?
Il releva enfin les yeux vers moi.
– Ne pas comprendre ce que tu ressens. Ne pas savoir où je me place.
Il soupira.
– Et encore moins… te voir regarder quelqu’un d’autre comme ça.
Mon souffle se bloqua.
– Ce n’est pas… ce n’est plus le cas, il va m’oublier, dis-je, la gorge serrée.
Il hocha à peine la tête, sans vraiment se détendre.
– Peut-être.
Le temps sembla s’allonger quelques instant.
– Mais moi, ça change rien.
Je restai figée, incapable de détourner les yeux. Ses mains tremblaient légèrement en les posant sur ses genoux, comme s’il voulait retenir quelque chose qu’il ne pouvait pas dire.
– Depuis que t’es arrivée… murmura-t-il, j’ai l’impression que… je sais pas… je perds mes repères.
Chaque mot semblait peser sur son cœur, chaque respiration trahissait son effort pour rester calme. Je sentais la vérité dans sa voix, la sincérité brute, et cela me fit vaciller, comme si tout ce que je croyais savoir sur lui venait de changer en un instant.
– Tu fais tout exploser.
Je clignai des yeux, surprise.
– Pas dans le mauvais sens, ajouta-t-il vite.
– Enfin si. Aussi.
Un souffle nerveux lui échappa.
– Mais… t’es pas comme les autres. Tu fais pas semblant. Même quand t’as peur, tu restes. Tu fuis pas devant moi. Tu n’as pas peur de moi.
Je restai silencieuse.
– Et ça me rend dingue, continua-t-il, plus bas. Parce que je sais jamais si je dois te protéger… ou te laisser faire n’importe quoi.
– Tu n’as pas à décider pour moi, répliquai-je avec la voix tremblante.
– Je sais.
Il répondit trop vite.
– Je sais, répéta-t-il, plus doucement.
Il passa une main sur sa nuque, tendu.
– Mais si quelque chose t’arrive…
Il s’interrompit et ses doigts se crispèrent sur le bord du canapé.
– J’y arrive pas, Elyn.
– À quoi ?
– À rester en dehors.
Sa voix avait baissé.
– C’est pas réfléchi. C’est pas… noble ou quoi. C’est juste là.
Il posa une main contre sa poitrine.
– Comme si mon corps avait déjà décidé avant moi.
Je le regardais, incapable de détourner les yeux.
– Même quand tu fais des choix que je comprends pas… même quand ça me rend fou…
Il laissa passer un temps.
– Je reste.
Le silence retomba.
– Non mais sérieusement, qui se jette comme ça devant quelqu’un alors que personne ne sait qu’elle est là ?
Sans prévenir, quelque chose céda en moi. Un rire m’échappa, bref, nerveux… puis incontrôlable.
Je ris, parce que tout était trop, absurde mais vrai.
Darian me regarda, surpris… puis un sourire finit par lui échapper. Il rit à son tour, plus doucement. Et la tension retomba d’un coup.
Il passa une main sur son visage, encore un peu secoué.
– J’suis pas très bon pour dire les choses, hein.
– Non, confirmai-je entre deux souffles.
Un silence, plus calme cette fois. Il s’approcha légèrement.
– Laisse-moi être là, dit-il simplement. Pas pour décider à ta place. Juste… être là.
Je le regardai.
– Alors… soyons amis, murmurai-je.
Il hocha la tête, comme si ça lui suffisait. Pour l’instant.
Je baissai les yeux.
Ce que je ne lui disais pas… c’était que malgré tout, moi aussi, j’avais besoin de lui.

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