Chapitre 24

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Après une longue journée de cours, la salle commune était presque vide. Une fois le repas terminé, elle redevenait une sorte de salle de détente pour tous les élèves.

La pluie frappait doucement les vitres, brouillant le monde extérieur jusqu’à le rendre irréel. J’aimais ce genre de soirées. On avait l’impression que l’Institut retenait son souffle. Je m’étais installée près du feu avec un coussin serré contre moi quand Neris arriva avec deux tasses fumantes. Elle m’en tendit une.

– Tu as l’air ailleurs.

– Je réfléchissais, lui confiai-je en haussant les épaules.

Elle esquissa une moue après avoir bu un gorgée.

– Hm… Mauvais signe.

– Le bal d’hiver approche, non ?

Son visage se crispa aussitôt.

– Ne m’en parle pas.

– À ce point-là ? Répondis-je en tournant la tête vers elle.

– Trois semaines. Et personne ne m’a invitée.

Neris, s’asseya lourdement à côté de moi. Elle tenta de le dire sur le ton de la plaisanterie, mais ses doigts sur la tasse trahissaient son agitation.

Je lui donnai un léger coup d’épaule.

– Si ça te dit, on peut y aller ensemble.

Elle cligna des yeux.

– Comment ça ?

– Si personne ne nous invite. On s’habille comme des reines, on mange tout ce qu’on trouve, on critique discrètement les couples trop parfaits et on part avant les discours.

Un sourire timide étira ses lèvres.

– Ce serait… moins humiliant.

– Hé, dis-je en la regardant. Tu es magnifique. Si quelqu’un doit être stressé, c’est eux.

– J’espérais qu’Elric… révéla-t-elle en rougissant.

Sa phrase resta en suspens.

– Alors invite-le.

Elle releva brusquement la tête.

– Ça ne se fait pas !

– Bah dans mon monde, si.

– Eh bien ton monde avait l’air bien plus simple que le mien.

Sa remarque me fit taire.

Plus simple.

Je fixai alors les flammes.

– Il l’était. Enfin… je crois. Peut-être en surface.

Neris ramena ses genoux contre elle.

– Et il te manque ?

Je pris le temps de réfléchir, j’avais tout de même trouvé une petite place ici, un rythme de vie quotidien qui m’occupait l’esprit.

– Parfois. Surtout l’idée que tout était… normal.

– C’est quoi pour toi, normal ?

Après avoir posé ma tasse sur ta table basse, je laissai mes doigts s’enfoncer dans le tissu du coussin.

– Je dirai… Partir le matin à l’école. Rentrer le soir. Retrouver ses parents. Ne pas se demander ce qu’on est. Juste… vivre.

Le silence s’installa entre nous. Neris baissa la tête.

– Nous, on n’a jamais connu ça, murmura-t-elle finalement. On entre à l’internat vers cinq ans.

Je tournai la tête vers elle.

– Cinq ans ?

Elle hocha la tête.

– Oui, avant même de comprendre ce que la magie signifie. On ne voit nos parents que pendant les vacances. Quand ils peuvent nous reprendre. Sinon… une fois par an, pour les congés annuels de l’école.

Une fois par an. Je n’imaginais pas grandir ainsi. Sans voix familière le soir. Sans présence stable.

– Ils disent que c’est pour éviter les accidents, ajouta-t-elle. Une magie sans encadrement peut devenir dangereuse.

Un éclat ironique me traversa.

– Oui. Je confirme.

Elle esquissa un sourire, puis son expression se fit plus grave.

— Les Anciens parlent beaucoup aussi.

Je sentis la tension dans sa voix.

— Comment ça ? Qui sont les Anciens ?

Maelys resta silencieuse un instant, comme si elle cherchait la meilleure manière de répondre. Puis elle s’approcha légèrement, baissant un peu la voix.

— Les Anciens… ce ne sont pas un groupe comme l’Égide ou l’Oclave. Ce sont des êtres uniques, liés à chaque peuple. Par exemple, chez nous, on parle des Anciens. Les plus anciens détenteurs de magie pure, celui qui aurait vu naître les premières lignées.

Un frisson léger parcourut mon dos.

— Mais chez les vampires, il y a les Premiers-Nés de chaque lignée. Ceux qui n’ont jamais vraiment disparus… seulement retirés. Ils seraient si vieux que leur demander leurs âges serait un signe d’affront envers eux.

Sa voix s’était faite plus basse.

— Les loups-garous parlent d’Alphas originels. Pas de chef de meute comme les autres… quelques choses de plus ancien. Plus sauvage.

Je restai immobile, suspendue à ses mots.

— Les géants ont leurs Gardiens des Montagnes. On dit qu’ils dorment depuis des siècles, mais que la terre elle-même répond encore à leurs présences.

Elle marqua une pause.

— Et les métamorphes… Eux parlent des Sans-Visages. Des entités capable de prendre n’importe quelle forme, au point qu’on ne sait même plus ce qu’ils sont vraiment.

Le silence s’installa, chargé.

— Ce sont… des légendes ? demandai-je doucement.

Neris secoua légèrement la tête.

— C’est ce que l’Égide voudrait qu’on pense, qu’ils ont disparu.

Elle releva les yeux vers moi.

— Mais certaines traces… certaines rumeurs reviennent toujours. Comme si ces êtres n’avaient jamais vraiment quitté ce monde.

Mon cœur accéléra légèrement.

— Et ils parlent ?

— Pas comme nous.

Elle esquissa un sourire presque triste.

— Ils influencent. Ils apparaissent parfois. Dans les rêves, dans les visions… ou à travers certains événements.

Elle hésita avant de continuer.

– Il disent que les naissances magiques sont de plus en plus rares, que nous sommes peut-être… l’une des dernières générations.

Le feu crépita derrière nous.

– Et tu y crois toi ?

Elle haussa légèrement les épaules.

– Je ne sais pas. Mais la magie était bien plus forte autrefois, avant les clans, la prophétesse, tout ça. Aujourd’hui… elle faiblit.

Un frisson me parcourut. Je ressentais alors le besoin de changer de sujet.

– Neris, le bal célèbre quoi exactement ?

– La fin de la guerre des Deux.

– Celle dont personne ne parle vraiment ?

– Celle-là même.

Elle me lança un regard en coin.

– Kael et Darian y seront.

Je roulais des yeux malgré moi.

– Évidemment.

– J’ai remarqué que depuis quelque temps… Kael était souvent avec nous.

– Il cherche sa place.

– Darian n’a pas l’air d’accord.

Je laissai échapper un souffle.

– Ils ont parlé. Enfin… ils se sont affrontés.

– À propos de toi ?

Je fis tourner ma tasse entre mes mains.

– Kael pense que je suis une protectrice. Darian n’y croit pas. C’était surtout… un duel d’ego.

– Et toi ?

Sa question resta suspendue entre nous.

Je baissai les yeux.

– Quand professeure Calden a parlé des appartenances, j’ai cru qu’on devait ressentir quelque chose. Tu sais, une évidence. Mais... je ne ressens rien.

– Quand j’ai compris que j’étais guérisseuse, expliqua Neris doucement, j’ai eu une sensation… comme si tout se mettait à sa place en moi.

Je relevai la tête vers elle.

– Moi, j’ai surtout ressenti la joie de Kael. Parce que c’était rare.

Je marquai une pause.

– Depuis que j’ai lu ses émotions… plus rien. Pas de nouvelle manifestation. Je me dis que c’était peut-être un accident.

Neris me regarda longuement.

Puis elle tendit la main.

– Viens.

– Pourquoi ?

– On va essayer autrement.

Je la suivis jusque dans sa chambre, le cœur légèrement serré.

Elle s’installa face à moi.

– Je vais scanner. Toi, tu essaies de lire mes émotions !

Je hochai la tête, mi-amusée, mi-tendue.

J’essayais d’abord en fermant les yeux.

Mais rien ne se produisit.

- Essayons comme ça, approche tes mains de mes épaules.

Je fermai les yeux.

Rien.

Juste le silence.

Je les rouvris, déçue.

– Ça ne fonctionne pas.

– Si. Tu t’es peut-être arrêtée trop vite !

Elle prit mes mains dans les siennes.

La chaleur monta doucement. Pas une explosion, mais plutôt une circulation.

Alors, je me concentrai.

Je sentais quelque chose vibré sous mes paumes. Sa cheville gauche, fragilisée deux fois. Une tension ancienne dans son poignet droit. Une fine cicatrice sur son flanc. Les informations ne venaient pas comme des mots mais plutôt comme des traces. Et derrière, une vague plus subtile d’émotions affleurèrent, légères mais présentes.

Je retirai brusquement mes mains.

– Tu l’as senti aussi ? glissa-t-elle.

Je hochai la tête, le souffle court.

– Oui… mais tu n’étais pas censée faire ça sur moi. Comment as-tu réussis à me scanner ?

Son visage pâlit.

– Attends, si tu as réussis à utiliser la magie des guérisseurs, alors qu’aucun peut lire les émotions comme tu l’as fait avec Kael, c’est que tu n’es ni une guérisseuse, ni une protectrice.. Chaque appartenance à ses talents, ils ne se mélangent pas...

Le silence retomba.

Je fixais mes mains comme si elles pouvaient me trahir d’un instant à l’autre.

– Je peux te dire quelque chose ?

Ma voix était plus basse que d’habitude.

Neris releva immédiatement les yeux vers moi. Elle avait compris que ce n’était plus une conversation légère.

– Oui.

Je pris une inspiration.

– Je crois que j’ai un problème.

Elle ne m’interrompit pas, alors je continuai.

– Quand j’utilise ma magie… ce n’est pas seulement de la lumière.

Je cherchai mes mots, consciente que tout pouvait paraître absurde.

– Il y a autre chose. Une sensation… qui ne ressemble pas au reste.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Explique-moi.

Je baissai les yeux vers mes paumes.

– C’est comme si quelque chose se glissait dedans. Comme si ma lumière n’était pas… pure.

Le mot me gêna.

Je relevai la tête.

– Il y a des ombres dans ma lumière.

Neris resta immobile quelques secondes.

– Des ombres… comment ça ?

Je secouai lentement la tête.

– Je les ressens surtout, et parfois, la nuit, je les vois. Puis… quand je me concentre, c’est plus froid. J’ai l’impression qu’elles dansent avec la lumière…

Un silence s’installa entre nous.

– Tu veux bien me montrer ? demanda-t-elle finalement.

Mon cœur accéléra.

C’était le moment où je pouvais encore dire non.

Je hochai la tête.

– D’accord.

Elle s’installa plus droit face à moi. Cette fois, ce n’était plus un jeu.

Je tendis mes mains vers les siennes et nos paumes se frôlèrent. Alors je fermai les yeux. Au début, il n’y eut rien. Juste ma respiration. Puis je cherchai cette chaleur familière, la lumière, le flux doux que j’avais déjà senti. Il vint. Lentement. Et une tiédeur stable se diffusa dans mes bras, descendit jusqu’à mes mains. Je sentis l’énergie vibrer entre nous.

Neris inspira plus profondément.

– Je sens ta lumière, chuchota-t-elle.

Un soulagement bref me traversa. Puis je descendis plus bas dans mon esprit, plongeais plus loin. Et là… Ce n’était pas brutal, c’était subtil. Une zone plus sombre dans le flux, comme une encre diluée dans de l’eau claire. Je sentis la température changer légerement. La lumière ne disparaissait pas, elle se teintait.

Je perçus le souffle de Neris se suspendre.

– Elyn…

Sa voix avait changé. Mais je ne m’arrêtai pas, je laissai le flux s’intensifier. La chaleur et cette autre chose s’entremêlaient. Elles ne se combattaient pas, elles coexistaient. Mais l’ombre semblait observer la lumière. Je sentis une pulsation plus forte.

Et soudain, Neris retira brusquement ses mains. L’énergie se rompit d’un coup.

Je rouvris les yeux.

Elle avait pâli.

– Tu l’as senti, chuchotais-je.

Ce n’était pas une question.

Elle mit quelques secondes à répondre

– Oui.

Le mot était presque inaudible.

Mon estomac se noua.

– Dis-moi.

Elle me regarda comme si elle me découvrait sous un angle nouveau.

– Ta lumière est là. Elle est forte. Mais... il y a autre chose de sombre derrière.

Mon cœur battait si fort que j’en avais mal aux tempes.

– Et c’est mauvais ?

Elle secoua lentement la tête.

– Non, je ne pense pas, répondit-elle en avalant sa salive. Ce n’est pas… sombre au sens où je l’entends chez certains mages noirs. Ce n’est pas non plus une ombre qui envahit ta lumière. C’est comme si deux flux différents coulaient ensemble.

Le mot me traversa comme une lame froide.

– Deux flux ?

Elle passa une main sur son bras, comme si elle avait froid.

– C’est clair que ça ne ressemble pas à de la corruption de magie. Mais plutôt à quelque chose qui existe en toi depuis le début.

Je cessai de respirer.

Elle me regarda longuement.

– Elyn… murmura-t-elle.

Mais sa voix avait changé.

– Si quelqu’un d’autre ressent ça…

Elle ne termina pas sa phrase mais je compris.

J’allais peut-être devoir cacher mes pouvoirs.

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