Chapitre 25
Je quittai la chambre de Neris, le cœur encore chargé de ce que nous venions de découvrir sur ma magie. La pluie avait cessé, mais l’air restait lourd et humide, et un calme étrange régnait dans les couloirs de l’Institut. Je me dirigeai vers la cafétéria pour attraper un verre d’eau, cherchant un moment de solitude avant de revenir à nos recherches.
La pièce était presque vide. Les tables brillaient sous la lumière douce, et le silence n’était interrompu que par le froissement discret de quelques élèves qui rangeaient leurs affaires. Je m’avançai vers le comptoir quand je remarquai Darian, appuyé contre une table à l’autre bout de la salle. Il ne me regarda pas tout de suite. Son regard balayait l’espace, comme s’il observait plus que ce qu’il laissait paraître. Je sentis un léger tremblement dans mon ventre. Il ne parlait pas, ne faisait aucun geste brusque. Pourtant, la manière dont il me scrutait… je savais qu’il cherchait quelque chose.
– Tu vas bien ? demanda-t-il finalement, la voix neutre, presque anodine.
Je tournai la tête vers lui, haussant un sourcil.
– Oui… pourquoi ?
Il s’approcha, mesurant chacun de ses pas. Ses yeux restaient fixés sur moi, attentifs, comme s’il cherchait à lire ce que je ne disais pas, tandis que ses épaules à peine haussées trahissaient un calme presque feint.
– Tu passes beaucoup de temps avec Neris et tu as l’air… différente ces derniers jours. Comment se passent tes cours ? Et avec les autres élèves, ça se passe bien ?
Je fronçai les sourcils, surprise par l’attention discrète mais précise de ses questions.
– Les cours… ça va. Et les autres élèves… je m’adapte, dis-je, un peu hésitante.
Il hocha la tête, puis poursuivit, comme s’il analysait chaque détail.
– Et ta magie ? Tu continues à expérimenter seule ou avec Neris ?
– Mais comment tu le sais ? murmurai-je, surprise.
Il n’y avait que Kael qui connaissait tous les détails de la soirée, comment pouvait-il le savoir ?
– Je le sais, c’est tout. Alors ?
– Rassure-toi, je ne le fais plus, uniquement en cours.
Il pencha la tête sur le côté, sa mèche tomba devant ses yeux.
– Tu es sûre ? Pourtant, tu transpires la magie.
– On a essayé un truc, mais je contrôle la situation, d’accord ? répondis-je, trop vite, consciente que je me trahissais.
– Hm. Et tu lis, tu observes les autres pendant les cours de Défenses ? Ils ont l’air d’être… intéressants ?
– Certains, oui… lancai-je. Mais ce n’est pas… simple.
– Et à la salle commune ? Tu t’y sens… à ta place, au moins un peu ? ajouta-t-il.
– Darian, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu me poses toutes ces questions ?
Il se rapprocha légèrement, son regard devenant plus intense, mais toujours discret. Chaque mot, chaque mouvement semblait noter quelque chose. Au fond de moi, j’avais l’impression qu’il ressentait plus que ce qu’il montrait.
– Et le bal ? glissa-t-il finalement, presque comme un commentaire en passant. Tu y vas avec quelqu’un ?
– Le bal d’hiver ?
– Celui-là même.
– J’y vais avec Neris. Je ne veux pas qu’elle se sente seule, vu que ton ami n’a pas encore fait le premier pas.
Il inclina légèrement la tête, silencieux, comme pour mesurer ses prochaines questions, sans relever ce que j’avais pu dire sur son ami.
– Et… tu t’entends bien avec elle ? Et Kael ? Je veux dire… comment tu te sens avec lui ?
– Darian, c’est pire qu’un interrogatoire là… Ça devient étouffant !
Il soupira légèrement, réfléchissant.
– On n’a pas discuté seuls depuis longtemps, il y a toujours Neris ou… Kael.
Il n’appréciait clairement pas Kael, même si pour le moment je ne comprenais pas pourquoi.
– Et c’est ça qui te tracasse autant ? On peut s’organiser une visite de l’école comme au début, si ça te manque tant que ça, répondis-je en souriant.
Au même moment, je décidai de lui toucher le bras. Une décharge parcourut instantanément mon corps. Je ne pouvais plus détacher mon regard de lui ni enlever ma main. Il reprit la parole avant moi.
– Tu… l’as ressentie ?
L’espace semblait se rétrécir autour de nous. J’avais la sensation de suffoquer, mais je ne pouvais pas reculer.
– Elyn… sussura-t-il, presque imperceptiblement. On est... connectés.
Derrière lui, la lumière changea subtilement. Pas de façon agressive, juste… plus dense, plus concentrée. Je frissonnais.
– Mais qu’est-ce que c’est ?
Il parut surpris que je lâche son regard, puis observa autour de nous. Lentement, la lumière forma une sphère douce, presque imperceptible, qui nous enveloppait, isolant notre bulle du reste du monde.
Sans rompre le contact physique, mes mains glissèrent presque toutes seules, cherchant les siennes. Mes yeux se fermèrent instinctivement. Je ne pensais plus à ce que je faisais. Mais mon corps, lui, savait déjà. Il savait comment se connecter, comment ressentir, comme avec Neris. L’instinct avait pris le dessus.
Darian ne bougea pas. Il resta immobile, mais attentif. La vibration douce, la chaleur de sa puissance… elle s’écoula dans mes paumes comme si nous partagions une seule énergie. Chaque fibre de mon corps frémissait, consciente avant même que mon esprit ne puisse comprendre.
Une vague intense, puissante, mais fluide, circula entre nous. Mon souffle se coupa. C’était… grisant. J’aimais cette force, cette maîtrise, cette vibration qui traversait mon corps.
Alors qu’il me sentait réagir, Darian s’approcha encore plus près. Presque imperceptiblement, mais assez pour que je sente son souffle, assez pour que chaque contact de nos mains soit chargé d’énergie et de tension.
– Kael avait tort… chuchota-t-il, la voix basse, presque un souffle contre mon oreille. Tu n’es pas une protectrice.
– Ouvre les yeux, dit-il enfin, toujours doucement mais avec une force indéniable. Regarde-moi.
J’obéis. Et en ouvrant mes paupières, je le vis vraiment. Il détaillait mon visage, comme s’il voulait graver chaque trait dans sa mémoire. Ses yeux plongèrent dans les miens. Sa puissance, sa maîtrise, tout ce qu’il était… et ce qu’il me permettait de devenir, je pouvais le ressentir, le copier presque naturellement.
La vibration se fit plus intense, plus riche. Chaque souffle, chaque pulsation dans mes mains me donnait un frisson de plaisir et d’exaltation. Je sentais la puissance de Darian circuler dans mes veines, et une part de moi voulait la retenir, la goûter encore et encore.
– Tu sens ça ? demanda-t-il, presque imperceptiblement, un sourire à peine esquissé.
– Oui… murmurai-je, incrédule. C’est… incroyable…
Il hocha légèrement la tête. La sphère continuait de nous envelopper, et j’adorais cette sensation. Je savourais chaque fibre de moi qui vibrait de ce pouvoir.
Soudain, une phrase de Neris me traversa l’esprit, clair et pressant : « Si quelqu’un d’autre ressent ça… »
Avant même de réfléchir, je lâchai brusquement ses mains, comme si un courant invisible m’avait traversé. La sphère de lumière s’effaça instantanément, laissant un vide soudain et oppressant autour de moi. Mon cœur battait à tout rompre, et chaque fibre de mon corps vibrait encore de cette puissance que je venais de ressentir.
– Elyn ? appela Darian doucement, mais je ne pouvais plus l’écouter.
– Je… je suis désolée, lachai-je, la voix étranglée.
J’attrapai mon verre vide sur la table, mes doigts tremblants, et tournai les talons. Mes jambes bougeaient seules, entraînées par une impulsion que ma tête n’arrivait pas à contrôler. Le couloir défila sous mes pieds, chaque pas m’éloignant de lui, de cette sphère, et de ce que je venais de découvrir en moi.
En arrivant à la chambre de Neris, je ne pris même pas le temps de frapper. Elle me regarda, surprise, du haut de son lit.
– Elyn ! Mais… tu es toute pâle ! Qu’est-ce qui se passe ? s’exclama-t-elle, se levant d’un bond.
Je m’effondrai presque sur sa chaise, incapable de parler immédiatement. Mon souffle était court, mes mains encore brûlantes de cette énergie.
– Neris… je… je… commençai-je, la voix tremblante.
Elle s’approcha rapidement, posant ses mains sur mes épaules, le regard sérieux et alerte.
– Respire, Elyn. Tu es sûre que tu vas bien ? Ta peau est brûlante… Tu trembles… Qu’est-ce qui t’a fait courir comme ça ?
Je fermai les yeux un instant, laissant mon corps se calmer, mais l’écho de cette puissance restait, vibrant en moi. Puis, je pris une profonde inspiration et raclai ma gorge.
– C’était… Darian. Je l’ai touché et… quelque chose s’est passé. Mon corps savait… instinctivement… je n’y pensais même pas.
Neris s’écarta légèrement, son regard oscillant entre l’inquiétude et la surprise.
– Tu… tu as ressenti quoi ? demanda-t-elle, la voix basse mais pleine d’inquiétude. Tu n’as pas eu mal ? Ce n’était pas trop… trop fort ?
Je hochai la tête, tremblante.
– La sphère… la lumière… tout autour de nous… c’était comme si l’air vibrait. Et moi… j’ai aimé, même adoré ça… cette puissance… cette sensation de contrôle… c’était… incroyable !
Neris pinça les lèvres, reprenant son sérieux un instant, mais ses yeux trahissaient une petite étincelle de curiosité adolescente.
– Et… Darian ?! s’exclama-t-elle, incapable de retenir son étonnement.
– Il… il m’a regardée… de très près… il m’a dit que Kael avait tort… que je n’étais pas une protectrice… et que… que je devais ouvrir les yeux. Je… je n’ai pas résisté, je me suis laissée guider par mon instinct… et c’était… tellement… puissant…
Neris souffla, un mélange d’inquiétude et de fascination dans la voix.
– Sérieusement… tu es sûre que ça va, Elyn ? C’est… un truc de fou ce que tu viens de faire.
Je laissai échapper un long soupir, tremblante et fascinée à la fois.
– Oui… je crois… mais je n’arrive pas à oublier cette sensation… cette vibration… la puissance… lui… j’en veux encore…
Neris secoua légèrement la tête, moitié amusée, moitié inquiète.
– Je crois que tu es foutue pour ce soir… Mais promis, je te surveille à partir de maintenant, où que tu ailles, je vais ! Tu veux dormir ici ?
– Ça ne te dérange pas ? J’ai peur qu’il m’ait suivie…
– Allez viens, on peut tenir à deux ! Comme ça tu pourras tout me raconter sur Darian.
Son regard malicieux me fit sourire malgré moi, et je me laissai tomber à côté d’elle, encore secouée mais étrangement exaltée.

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