Chapitre 26
La sensation avait disparu. Mais mon corps s’en souvenait encore.
Depuis la veille, cette vibration étrange semblait avoir laissé une trace en moi, comme un écho silencieux qui refusait de s’éteindre complètement. Par moments, j’avais presque l’impression de pouvoir la sentir revenir, furtive, juste sous ma peau.
La lumière et la puissance de la veille me revenaient en vagues sous la peau, me rappelant ce que j’avais ressenti en touchant ses mains. Je serrai légèrement les doigts, comme si ce simple geste pouvait réveiller cette sensation. Mais il ne se passa rien, seulement le vide.
– Elyn ?
Je relevai la tête.
Neris m’observait depuis le pied de son lit, déjà habillée, les bras croisés.
– Tu comptes rester plantée là encore longtemps ou on va chercher des réponses ?
Je clignai des yeux, ramenée brusquement à la réalité.
– Les réponses ?
Elle hocha la tête.
– Oui, à la bibliothèque tu as délà oublié ?
Son regard brillait déjà d’une détermination presque féroce.
– Si ton pouvoir existe, quelqu’un l’a forcément déjà étudié.
Je n’étais pas aussi sûre qu’elle. Mais rester sans rien comprendre m’agaçait encore plus.
– D’accord, dis-je en me levant.
Neris esquissa un sourire satisfait.
– Parfait ! On va fouiller tout ce qu’ils ont sur les flux magiques.
Elle attrapa déjà son sac.
– Et je te garantis qu’on va trouver quelque chose.
Je l’espérais. Parce que pour l’instant, la seule chose que je ressentais vraiment… c’était la frustration.
La bibliothèque était à cette heure-ci, comme à son habitude, remplie d’étudiants. La lumière pâle de l’automne traversait les hautes fenêtres et s’étirait en longues bandes dorées sur les tables de bois sombre. L’odeur familière du papier ancien et de la poussière flottait dans l’air, mêlée à celle du cuir des vieux grimoires alignés sur les étagères.
Neris posa déjà une pile impressionnante de livres devant nous. Je levai les yeux vers elle.
– Tu comptes vraiment lire tout ça ?
Elle haussa à peine les épaules, déjà plongée dans l’ouverture du premier volume.
– Si on veut comprendre ton pouvoir, il faut bien commencer quelque part.
Sa voix était calme, concentrée. Comme si la réponse se trouvait forcément dans l’un de ces livres. Mais moi, j’avais beaucoup plus de mal à y croire. Je tirai un grimoire vers moi et l’ouvris. Les pages étaient épaisses, légèrement jaunies, couvertes de schémas de flux magiques et de longues descriptions techniques.
Les heures passaient.
Au début, la bibliothèque était encore animée. Quelques élèves circulaient entre les étagères, des chaises raclaient doucement le sol, et le bibliothécaire levait parfois les yeux par-dessus son comptoir.
Puis peu à peu, le silence s’était installé.
La lumière avait changé aussi. Les rayons dorés du matin avaient glissé lentement le long des tables, s’étirant sur le bois sombre avant de disparaître complètement. À leur place, la clarté plus froide de l’après-midi remplissait maintenant la grande salle.
Devant nous, les piles de livres ne cessaient de grandir.
Neris lisait toujours avec la même concentration. Son front était plissé, ses doigts tournaient les pages avec une précision presque méthodique. De temps en temps, elle notait quelque chose sur son parchemin avant d’attraper un autre ouvrage.
Moi, en revanche, je sentais la fatigue et la frustration s’accumuler. Je refermai un nouveau livre avec un soupir.
– Rien.
Ma voix sonnait plus lasse que je ne l’aurais voulu. Neris leva à peine les yeux.
– Continue.
Je levai les yeux vers les hautes fenêtres. La lumière avait encore changé. Le soleil descendait maintenant lentement derrière les vitres, teintant la pièce d’une couleur plus douce, presque orangée.
Nous étions là depuis des heures. Et malgré toutes ces pages tournées… nous n’avions presque rien trouvé. En face de moi, Neris lisait avec une attention presque impressionnante. Son front était légèrement plissé, ses yeux parcouraient les lignes avec une rapidité méthodique. Elle prenait même des notes sur un coin de parchemin.
Au bout d’un moment, mon estomac protesta bruyamment. Je levai la tête de mon livre et clignai des yeux pour chasser la fatigue qui commençait à s’installer. Neris ne bougeait toujours pas, penchée sur un grimoire épais, son front légèrement plissé par la concentration.
Je poussai doucement le livre devant moi.
– Je reviens.
Elle marmonna quelque chose sans lever les yeux.
– Hm.
Je quittai la table en m’étirant légèrement. Mes épaules étaient raides à force d’être restée penchée sur les pages toute la matinée. Les couloirs étaient plus animés que la bibliothèque. Des élèves passaient en discutant, certains revenaient des cours de l’après-midi. Je descendis jusqu’à la petite cafétéria de l’institut, l’odeur du pain chaud et des fruits sucrés me donna soudain très faim. Je pris rapidement deux boissons et quelques petites choses à manger. Juste assez pour tenir encore quelques heures.
Alors que je me retournais pour repartir, une silhouette attira mon attention.
Kael.
Il se tenait à quelques mètres de là, en train de parler avec deux élèves. Son regard balayait la salle d’un air distrait. Mon cœur fit un petit bond. Sans réfléchir, je baissai légèrement la tête et me glissai derrière un groupe qui passait devant moi. Je n’avais aucune envie d’affronter son regard aujourd’hui. Je ne voulais pas avoir cette conversation.
Je contournai rapidement la salle pour rejoindre la sortie. Mais en passant dans le couloir, je ralentis brusquement.
Darian était là.
Adossé contre le mur, les bras croisés, discutant avec Soren. Et mon cœur accéléra malgré moi. L’image de la veille me revint aussitôt. Ses mains dans les miennes. Je détournai immédiatement les yeux. Je fis demi-tour avant qu’il ne puisse me voir et empruntai un autre couloir, plus long mais beaucoup plus calme.
Mon cœur battait un peu trop vite quand je revins finalement vers la bibliothèque. Lorsque je posai les boissons sur la table, Neris leva enfin les yeux.
– T’as mis une éternité.
Je haussai les épaules en m’asseyant.
– Il y avait du monde.
Elle attrapa immédiatement une des boissons sans poser plus de questions. Et quelques secondes plus tard, elle replongeait déjà dans son livre.
– Tu trouves quelque chose ?
– Pas encore, répondit-elle sans lever les yeux vers moi.
Je refermai mon livre un peu trop brusquement et le bruit résonna dans le silence de la bibliothèque.
– C’est ridicule…
Neris releva enfin la tête.
– Quoi ?
Je passai une main dans mes cheveux.
– Tout ce qu’on trouve, ce sont les mêmes choses. Les flux classiques. Les catégories habituelles. Comme si la magie devait absolument rentrer dans des cases
Je repris le livre devant moi, frustrée.
– Mais ce que j’ai ressenti hier… ça ne ressemble à rien de tout ça.
Malgré moi, le souvenir revint. Cette puissance qui avait envahi mon corps comme une vague brûlante et mon cœur se serra légèrement. Je voulais ressentir ça à nouveau. Cette pensée me troubla. En face de moi, Neris empila déjà un nouveau livre sur la table.
– Continue de chercher.
Sa détermination était presque têtue.
Je rouvris mon grimoire avec un soupir. Les pages défilaient sous mes doigts. Descriptions, théories, diagrammes compliqués. Puis, au milieu d’un paragraphe sur les anomalies magiques, une phrase attira mon attention. Je me redressai légèrement.
– Attends…
Neris leva immédiatement les yeux. Je relus le passage. Puis une troisième fois plus lentement.
« Dans de très rares cas, certains mages manifestent une résonance inhabituelle avec le flux magique d’autrui. Ce phénomène, extrêmement rare, semble permettre une reproduction partielle de la vibration magique observée. »
Mon cœur accéléra.
– Neris… regarde ça.
Elle se leva aussitôt pour venir de mon côté de la table et se pencha au-dessus du livre.
Ses yeux parcoururent le passage.
– Résonance…
Elle fronça les sourcils.
– Reproduction partielle…
Elle remonta la page, cherchant plus d’informations, mais il n’y avait presque rien d’autre. Juste une courte note, écrite plus bas dans une écriture plus petite.
« Les archives concernant ces manifestations atypiques ont été transférées aux registres supérieurs de l’Égide. »
Un silence tomba. Neris fixa la phrase quelques secondes. Puis elle referma le livre d’un coup sec.
– Génial.
Je la regardai.
– Quoi ?
Elle croisa les bras.
– Ça ne m’étonne même pas qu’on n’ait rien trouvé.
Je clignai des yeux.
– Pourquoi ?
Elle désigna les étagères immenses qui nous entouraient.
– Parce que c’est clair que l’Égide contrôle tout ici. Les règles, les entraînements… et même ce qu’on est censés apprendre.
Je fronçai les sourcils.
– Mais… l’école n’est pas censée être neutre ? Professeure Calden nous l’a expliqué.
Je répétai presque ses mots.
– ”L’Institut est indépendante de l’Égide et de l’Oclave, pour que les étudiants puissent évoluer dans une école sans préjugé.”
Neris eut un petit rire sans joie.
– Oui, c’est ce qu’elle est obligé de dire.
Je la fixai, surprise. Elle baissa la voix.
– En théorie, l’Institut est neutre. En pratique… l’Égide influence beaucoup plus de choses qu’on ne le croit.
Je restai silencieuse.
– Et l’Oclave n’est pas mieux.
– Comment ça ?
Neris haussa les épaules.
– L’Égide veut tout contrôler. Tout encadrer. Ils parlent de sécurité, de protection… mais ça finit souvent par ressembler à de la surveillance.
Elle tapota le livre fermé du bout des doigts.
– Et l’Oclave, eux, c’est l’inverse. Ils proclament la liberté partout. Tout le temps.
Elle esquissa un sourire un peu ironique.
– Un peu trop, parfois. C’est pour ça qu’il y a toujours eu des débordements de ce côté, il n’y a pas de règles.
Je la regardai, troublée.
– Donc… aucun des deux n’est vraiment ce qu’il prétend être ?
Elle réfléchit un instant.
Puis répondit simplement :
– Disons qu’ils sont tous les deux… excessifs à leur manière.
- C'est aussi ce que m'a raconté Kael...
Le silence retomba entre nous. Je baissai les yeux vers le livre. La phrase sur la résonance brillait encore dans mon esprit.Je refermai lentement le grimoire. Si ces informations existaient… Alors quelqu’un savait. Mais pas ici. Et cette idée me donna un étrange frisson, pas seulement de frustration. Quelque chose d’autre.
Comme si, pour la première fois, je réalisais qu’il y avait peut-être beaucoup plus de choses qu’on ne nous disait jamais.

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