Chapitre 27
La sonnerie retentit alors que j’entrais dans la salle de la professeure Calden.
La lumière du matin traversait les grandes fenêtres, découpant la pièce en zones claires et plus sombres. Certains élèves discutaient encore à voix basse, mais le calme revint rapidement lorsque la porte se referma.
Je pris place à côté de Neris.
La professeure Calden nous observa quelques secondes avant de commencer.
– Aujourd’hui, nous allons aborder une notion essentielle : l’appartenance.
Quelques soupirs discrets se firent entendre. Elle les ignora.
– Ici, vous apprenez à maîtriser votre magie. Mais avant cela, vous devez comprendre d’où elle vient… et ce qu’elle implique.
Elle fit quelques pas entre les rangées.
– Il existe deux grandes influences qui structurent notre monde : l’Égide… et l’Oclave.
Le silence se fit plus attentif.
– L’Égide regroupe les Luméens. Les porteurs d’une magie liée à la lumière.
Elle marqua une pause.
– Leur pouvoir est, dans la majorité des cas, stable. Il est orienté vers la protection, le maintien de l’équilibre, et la défense. Ce sont eux qui encadrent, qui protègent… qui évitent que les choses ne dérapent.
Un élève leva la main.
– Donc… les “gentils” ?
Quelques rires étouffés.
– Non, répondit calmement la professeure. Ce sont des régulateurs. Pas des héros.
Le silence retomba.
– À l’opposé, l’Oclave rassemble les Noxéens.
Sa voix se fit légèrement plus posée.
– Leur magie est plus instable, plus difficile à contenir. Elle repose sur la transformation, l’intensité, parfois même la destruction.
Je vis certains élèves échanger des regards.
– On les considère comme dangereux, continua-t-elle. Et parfois, ils le sont, mais tout comme les luméens.
Un autre élève intervint :
– Alors pourquoi ne pas simplement les empêcher d’utiliser leur magie ?
La professeure s’arrêta.
– Parce que sans eux, certaines forces resteraient hors de contrôle.
Elle laissa planer un court silence.
– L’Oclave agit là où l’Égide ne peut pas intervenir. Ils prennent des décisions plus radicales. Ils vont plus loin.
Je fronçai légèrement les sourcils.
– Les deux ne s’opposent pas seulement, reprit-elle. Ils se complètent. L’un stabilise. L’autre transforme.
– Et s’ils s’affrontent ? demanda quelqu’un.
– Alors l’équilibre est rompu, comme lors de la guerre des deux.
Un silence un peu plus lourd s’installa.
– Elyn.
Je relevai la tête, surprise.
Tous les regards convergèrent vers moi.
– Ton cas est intéressant.
Je me raidis légèrement.
– D’après ce que j’ai observé, ta magie est liée à la lumière. Elle est puissante… mais instable.
Quelques murmures.
– Alors dis-moi : où te situes-tu ?
Je restai silencieuse.
– Te sens-tu plus proche d’un rôle de protection ? De soutien ? Ou d’affrontement ?
Les réponses ne venaient pas.
– Il existe aussi des rôles plus spécifiques, ajouta une élève. Éclaireurs, catalyseurs, médiateurs…
– Exact, valida la professeure. Mais ces rôles restent des déclinaisons. La question de fond reste la même : comment utilisez-vous votre pouvoir ?
Je sentis tous les regards toujours posés sur moi.
– Je… je ne sais pas.
Ma voix était basse, mais suffisante.
Un murmure parcourut la salle.
La professeure hocha légèrement la tête.
– C’est une réponse valable.
Elle reprit sa marche.
– L’appartenance n’est pas une étiquette qu’on vous impose. C’est une orientation que vous construisez.
Je relevai légèrement les yeux.
– Certains s’inscrivent clairement dans une voie. D’autres… mettent plus de temps.
Un court silence.
– Et certains ne rentrent jamais complètement dans une seule catégorie.
La phrase passa presque inaperçue.
Mais pas totalement.
– Ce qui compte, conclut-elle, ce n’est pas ce que votre magie est… mais ce que vous décidez d’en faire.
Un élève leva timidement la main.
– Excusez-moi… mais est-ce que quelqu’un pourrait être… les deux à la fois ? Luméen et Noxéen ?
Un silence s’installa, chacun écoutant attentivement.
– Non, répondit calmement Mme Calden. Chaque magie possède une nature profonde, une source qui la définit. Vous pouvez apprendre à tempérer ses excès ou canaliser certains aspects, mais être simultanément Luméen et Noxéen est impossible.
Elle fit quelques pas dans l’allée centrale.
– Imaginez un arbre. Ses racines plongent profondément dans un sol riche et unique. Vous pouvez faire pousser différentes branches, mais vous ne pouvez pas changer la nature même de ses racines. C’est pareil avec votre magie.
– Cependant, poursuivit-elle, l’école dans laquelle vous vous trouvez est un lieu neutre. Quand vous êtes ici, vous n’êtes pas soumis à votre gouvernement, à votre clan ou à vos obligations politiques. Les traités de paix ont été pensés pour que ces institutions permettent aux jeunes générations de ne pas reproduire les stéréotypes ou les conflits des anciens.
– Mais attention, ajouta-t-elle, une fois que vous quittez l’institut, vous dépendez de votre gouvernement respectif. Les décisions que vous prenez ici peuvent guider votre apprentissage et vos choix, mais elles n’effacent pas votre appartenance naturelle.
Elle laissa un court silence, observant la classe digérer ces informations.
Je levai timidement la main.
– Excusez-moi… demanda-je, ma voix un peu tremblante, mais curieuse, est-ce que… à l’extérieur de l’école, les deux camps se mélangent parfois ?
La professeure sourit légèrement.
– Parfois, oui. Mais rarement dans l’harmonie. Hors des murs de l’institut, vos gouvernements respectifs imposent des règles, des traditions, et des stéréotypes qui limitent les interactions. Les Luméens restent majoritairement avec les Luméens, et les Noxéens avec les Noxéens. Les alliances, les échanges ou les collaborations sont exceptionnels.
Elle fit une pause et ajouta :
– Ici, nous travaillons à former des individus capables de comprendre et respecter la nature de chacun, sans être enfermés dans les préjugés extérieurs. Vous êtes protégés de ces tensions pour apprendre, observer et progresser. Mais une fois à l’extérieur, vous devez faire vos propres choix et assumer votre appartenance.
Le silence qui suivit pesait un peu plus sur la classe. L’idée que le monde extérieur soit si structuré et limité renforçait en moi une sorte de crainte et de curiosité à la fois.
– Donc, ici, on peut… se rapprocher de l’autre camp sans danger ? murmura un élève.
– Oui, répondit calmement Mme Calden. Ici, vous pouvez apprendre à comprendre l’autre côté. Mais comprenez bien : comprendre n’est pas devenir. Vous restez ce que vous êtes.
La cloche retentit.
Le cours prit fin dans un brouhaha léger, mais les mots, eux, restaient. Et au milieu de tout ça… aucune réponse claire. Je marchais aux côtés de Neris, encore troublée par la question qu’on m’avait posée.
– Tu n’es pas obligée de savoir maintenant, dit-elle doucement. Ils adorent mettre les gens dans des cases.
– J’aimerais au moins comprendre ce que je suis…
Ma voix avait légèrement monté sans que je m’en rende compte.
– Toi aussi, tu les as vues… les ombres…
Neris se raidit immédiatement. Elle jeta un coup d’œil autour de nous, rapide, presque instinctif.
– Moins fort, murmura-t-elle.
Je fronçai les sourcils.
– Pourquoi-
– Elyn, viens.
Son ton était plus sérieux. Elle attrapa doucement mon bras et m’entraîna légèrement sur le côté, à l’écart du flot d’élèves qui continuaient d’avancer dans le couloir. Nous nous arrêtâmes près d’une alcôve, à moitié dissimulées des regards. Le bruit autour de nous devint plus diffus.
– Tu ne peux pas dire ça comme ça, reprit-elle plus bas.
Je la regardai, surprise.
– Dire quoi ?
– Les ombres, tout le monde n’est pas censé entendre ça.
Un silence s’installa.
– Toi, tu les as vues, insistai-je.
Elle hésita, puis hocha légèrement la tête. Je croisai les bras.
– Et ça ne correspond pas vraiment à une Luméenne.
– Non, admit-elle. Pas complètement.
– Donc je ne suis pas comme vous, soufflai-je.
Elle secoua doucement la tête.
– Tu manipules la lumière, Elyn.
– Oui mais pas comme toi en tantvque guerrisseuse, pas comme les autres.
Elle ne contredit pas.
– C’est vrai, mais ta magie est différente.
Je baissai légèrement les yeux.
– Et toi, tu sais exactement ce que tu es.
– Oui, répondit-elle sans hésiter. Je suis Luméenne.
– Et Darian ?
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
– Luméen aussi.
– Évidemment.
– Il contrôle bien sa magie. Il réfléchit avant d’agir, surtout dans les combats… même si—
Elle s’interrompit.
– Même si ?
– Même s’il peut être impulsif quand ça le touche.
Je détournai légèrement le regard.
– Et Kael…
Cette fois, Neris se tendit vraiment.
– Noxéen.
Le mot tomba sans détour.
– Sa magie est différente, rare. Plus difficile à contenir, il a beaucoup travailler sur lui, être un protecteur ce n’est pas de tout repos...
Le silence revint. Je relevai les yeux vers elle.
– Donc vous êtes tous d’un côté ou de l’autre... Et moi ?
Neris ne répondit pas tout de suite. Elle me regarda, comme si elle cherchait la bonne façon de dire les choses.
– Toi... Tu manipules ta lumière.
– Mais ?
Elle inspira légèrement.
– Mais ce que tu as montré… ce n’était pas que ça.
Mon cœur se serra.
– Tu parles des ombres.
Sa voix était basse.
– Et de ton énergie, de la façon dont elle réagit, ça ne correspond pas à ce qu’on apprend ici.
Le silence devint plus lourd.
– Donc finalement, je suis quoi ?
Ma voix était plus sèche. Neris soutint mon regard.
– Je ne sais pasc’est aussi ce que .
Au moins, c’était honnête.
Je laissai échapper un léger rire sans joie.
– Parfait.
Elle posa doucement sa main sur mon bras.
– Ça ne veut pas dire que tu n’as pas ta place.
Je relevai les yeux vers elle.
– Ça y ressemble pourtant.
– Non.
Sa voix était plus ferme.
– Ça veut juste dire que tu n’entres pas dans leurs catégories.
Je restai silencieuse.
Les bruits du couloir nous rattrapaient peu à peu.
Je repris ma marche.
– Alors, tu as choisi ton camp ?
La voix fendit l’air comme un coup de couteau. Chaque mot semblait peser sur ma poitrine, glacé et tranchant. Je ne pouvais ni reculer ni répondre. Le couloir s’était vidé, mais je sentais tous les regards retenus, suspendus.
Un silence oppressant s’installa, lourd comme une menace. Et dans ce silence, une seule pensée me traversa l’esprit : peut-être qu’il n’y aura pas de choix sûr… pas pour moi.

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