Chapitre 28

7 minutes de lecture

Caly descendait les marches avec ses deux amies, parfaitement synchronisées. Toujours impeccables. Toujours sûres d’elles.

– Ou tu attends qu’on choisisse pour toi ? reprit-elle en croisant les bras.

Je sentis la chaleur monter dans ma poitrine.

– On parlait entre nous, répondit calmement Neris.

– Oh, pardon. Je n’avais pas vu que c’était une réunion stratégique de quoi exactement ?

Ses amies gloussèrent.

– De personnes qui ne passent pas leur temps à rabaisser les autres, répliqua Neris.

Le sourire de Caly s’élargit.

– C’est mignon. Vraiment. Vous formez un petit duo touchant. L’instable et l’infirmière de service.

Je fis un pas en avant.

– Tu as un problème avec moi ?

– Avec toi ? Non. Avec le fait que tout le monde fasse semblant de ne pas voir que tu es un danger, peut-être.

Un silence tendu s’installa.

– Ce n’est pas à toi d’en juger, dis-je.

– Vraiment ? Parce que la dernière fois que ta "lumière éclatante" s’est manifestée, tout le monde a vu comment ça s’est terminé pendant le cours de Dusk.

Les regards autour de nous commencèrent à se tourner.

– Elle apprend à se contrôler, intervint Neris, plus ferme cette fois.

– Ah oui ? Et si elle échoue ? Tu seras là pour recoller les morceaux ?

Je serrai les poings.

– Au moins, elle essaie, lança Neris. Toi, tu te contentes de juger.

Le regard de Caly devint plus froid.

– Je protège l’école. Certains d’entre nous prennent ça au sérieux.

– En humiliant les autres ? demandai-je.

– En évitant qu’une bombe à retardement se balade librement, oui.

Je sentis l’énergie vibrer sous ma peau. Instinctivement, Neris posa sa main sur mon bras.

Un geste discret. Ancrant.

– Tu vois ? murmura Caly. Même elle a peur que tu perdes le contrôle.

– Je l’aide à ne pas le perdre, corrigea Neris sans la quitter des yeux.

Un battement. Puis un autre.

– Dis-moi, Elyn, reprit Caly d’une voix plus douce, presque venimeuse. Quand la professeure t’a demandé si tu étais protectrice ou combattante. Tu as répondu quoi ?

Je restai silencieuse.

Son sourire se fit victorieux.

– Exactement.

Ses amies échangèrent un regard complice.

– Peut-être qu’elle est juste rien, suggéra l’une d’elles.

Quelque chose se fissura en moi.

– Je ne suis pas rien.

Ma voix trembla, mais elle porta.

Caly inclina légèrement la tête.

– Avec toi ici, cette école court droit à sa perte.

La menace flotta entre nous.

– Elle n’a rien à prouver, trancha Neris.

– C’est fou comme tu t’accroches à elle, dit Caly. Tu crois que ça te rendra spéciale aussi ?

Les doigts de Neris se crispèrent légèrement sur ma manche.

–Je n’ai pas besoin d’être spéciale.

– Bien sûr que si. Sinon, on disparaît.

Ses mots étaient plus vrais qu’elle ne le voulait.

Un silence lourd retomba.

Puis une nouvelle voix intervint.

– Ça suffit.

Sa voix n’était pas forte. Mais elle vibrait d’une tension contenue.

Caly ne se retourna pas immédiatement. Elle inspira lentement, comme pour se donner le temps de choisir son masque.

– Tiens, lacha-t-elle. Je me demandais combien de temps tu allais rester caché.

Elle pivota enfin vers lui et leurs regards se heurtèrent. Pendant une seconde, je n’étais plus là. Ni Neris. Ni les autres.

Il n’y avait qu’eux.

– Arrête ça, Caly, répéta Darian.

– Arrêter quoi ? demanda-t-elle doucement. Dire la vérité ?

Il serra la mâchoire.

T’en prendre à elle ne te rendra pas plus forte.

– Un éclat blessé traversa les yeux de Caly.

– Ce n’est pas d’elle dont je parle.

Le silence se tendit.

– Tu as changé, Darian.

– Les choses changent.

– Non. Toi.

Ses amies s’étaient tues. Même Neris retenait son souffle. Caly fit un pas vers lui.

– Il y a encore quelques mois, tu étais à mes côtés. On était d’accord sur tout. Sur l’Égide. Sur la discipline. Sur ce qui est dangereux et ce qui ne l’est pas.

Son regard glissa brièvement vers moi.

– Et maintenant ? Tu défends ça.

Le mot était lâché comme une insulte. Je sentis la colère monter, mais Darian parla avant moi.

– Tu ne sais rien d’elle.

– Je sais qu’elle te regarde comme si tu étais déjà à elle.

La phrase claqua. Il cilla à peine.

– Ce n’est pas le cas. Et même si ça l’était, ce n’est pas ton problème.

– Ça ne l’était pas non plus quand tu me promettais que rien ne passerait avant nous ?

Un frisson parcourut le couloir. Je compris. Ce n’était pas qu’une rivalité. C’était une rupture, une ancienne blessure pas refermée.

Darian passa une main dans ses cheveux, geste nerveux que je lui connaissais peu.

– On ne s’est rien promis, Caly.

– Bien sûr que si. On avait des projets. Tu disais que tu me comprenais. Que j’étais la seule à voir les choses comme toi.

Sa voix trembla légèrement. Elle détestait ça.

– Et puis elle est arrivée.

Son regard se planta dans le mien. Froid. Accusateur.

– Tu crois que c’est à cause d’elle ? répondit Darian, plus sec.

– Tu passes ton temps avec elle. Tu la regardes comme si elle allait se briser au moindre souffle. Tu t’interposes dès que quelqu’un parle trop fort. Tu as toujours été protecteur, mais pas comme ça.

Il resta silencieux. Et ce silence en disait long. Caly eut un rire bref, sans joie.

– La qualité de tes amis a bien diminué.

– Arrête, trancha-t-il.

– Non. Dis-moi que j’ai tort. Dis-moi que si elle disparaissait demain, ça ne changerait rien pour toi.

Ses mots frappèrent plus fort que tout le reste. Je sentis mon cœur se contracter. Darian fit un pas en avant. Pas menaçant. Mais décidé.

– Ce que tu ressens, Caly. Ce n’est pas ma responsabilité.

La phrase était nette. Tranchante. Elle pâlit légèrement.

– Tu préfères quoi, alors ? demanda-t-elle d’une voix plus basse. Jouer les sauveurs ? T’attacher à quelqu’un d’instable pour te donner un rôle ?

– Je ne joue pas.

– Alors quoi ?

Mais son regard se durcit.

– Ce que je fais ne te regarde plus, dit-il finalement.

Caly inspira profondément, comme si elle venait d’encaisser un coup invisible.

– D’accord.

Elle recula d’un pas.

– Amuse-toi bien dans ton trio improbable.

Puis, plus bas, presque pour lui seul :

– J’espère juste que quand elle explosera, tu ne regretteras pas d’avoir choisi son camp.

Elle se détourna brusquement et s’éloigna, ses amies sur ses talons.

Le couloir reprit vie. Mais l’air restait chargé. Darian ne bougea pas tout de suite. Ses poings étaient serrés.

Mais moi, je tremblais. Neris retira doucement sa main de mon bras, comme si elle craignait qu’un simple contact puisse encore déclencher quelque chose. Le silence se fit dans le couloir, seulement troublé par les pas des élèves qui reprenaient leur chemin. Neris retira doucement sa main de mon bras.

– Tu as tenu bon, souffla-t-elle.

Je hochai la tête sans répondre. Les mots de Caly résonnaient encore, accrochés quelque part en moi.

– Elle cherche juste à provoquer, dit Darian, la voix plus basse.

Mais il ne me regardait pas vraiment. Neris jeta un coup d’œil derrière elle, puis ses yeux s’agrandirent légèrement.

– Mince, je suis en retard pour le cours du professeur Korran.

Elle hésita une seconde.

– On en reparle plus tard, d’accord ?

– Vas-y.

Elle s’éloigna rapidement, nous laissant seuls. Le silence retomba presque aussitôt. Nous reprîmes la marche en direction de la salle commune. Les couloirs étaient plus calmes, et le bruit de nos pas résonnait légèrement. Quelques secondes passèrent.

– Dit, Caly...

Ma voix était basse. Il ralentit légèrement.

– Vous étiez… proches ?

Il expira lentement. Sa main passa dans ses cheveux, nerveuse.

– Oui.

Un silence.

– Avant, on voyait les choses de la même manière.

Il fixa le sol un instant.

– Tout était clair. Les règles, les limites. Qui était dangereux, ou qui ne l’était pas. C’était plus simple de penser comme ça.

– Et maintenant ?

– Maintenant, je me rends compte que c’était surtout facile, souffla-t-il. On jugeait sans vraiment comprendre.

– Et ça ne te dérangeait pas ?

– Non. Pas avant, jusqu’à ce que je voie ce que ça faisait vraiment.

– Voir quoi ?

– Ce que ça fait d’être de l’autre côté, dit-il hésitant.

Sa voix était plus calme.

– D’être celui qu’on regarde comme un problème avant même d’avoir fait quoi que ce soit.

– Et Caly ?

Il laissa échapper un souffle plus long cette fois.

– Caly, ce n’est pas juste elle.

– Comment ça ? répliquai-je en fronçant légèrement les sourcils.

Il passa une main dans ses cheveux, plus lentement cette fois.

– Nos familles se connaissent depuis toujours. Elles sont liées, politiquement, surtout. On a grandi avec les mêmes idées. Les mêmes attentes et beaucoup de pression. Être irréprochable, loyal, ne pas dévier. Ne pas remettre en question ce qu’on nous a appris.

Ses doigts se crispèrent légèrement.

– Alors quand elle me voit changer, ce n’est pas juste personnel. Pour elle, c’est une trahison.

Il leva les yeux vers moi.

– Et pour ta famille ?

Il eut un léger rire, bref.

– C’est pareil. Ils préféreraient que je reste exactement comme avant.

Un silence plus lourd tomba entre nous.

– Alors pourquoi tu ne le fais pas ?

Ma voix était presque un murmure. Il s’arrêta net. Je fis encore un pas avant de me retourner.
Il me regardait, cette fois sans détour.

– Parce que je sais que c’est faux.

– Et si tu continues ?

Il hésita, vraiment. Ses yeux glissèrent un instant ailleurs, comme s’il pesait quelque chose de plus lourd que des mots.

– Si je continue, je ne pourrai plus revenir en arrière.

Mon cœur se serra légèrement.

– Tu penses à ta famille ?

– Entre autres.

Un silence s’installa. Je le regardai, plus attentivement cette fois.

– Et Caly ?

Sa mâchoire se contracta.

– Elle ne me le pardonnera pas.

Les mots m’échappèrent avant que je puisse les retenir :

– Est-ce que tu regrettes ton choix ?

Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les autres. Il ne répondit pas tout de suite. Ses doigts passèrent dans ses cheveux, plus lentement. Gêné. Hésitant.

– Non, mais je sais que ça va coûter quelque chose. Et je l’accepte.

Je revis le sourire de Caly, son assurance, sa certitude. Une bombe à retardement, rien, un danger, ces mots ne me blessaient pas seulement, ils s’accrochaient. Je m’arrêtai.

– Elyn ?

Je ne répondis pas. Je fixais le vide devant moi, mais ce n’était pas vraiment le couloir que je voyais. C’était moi, ou plutôt, ce que je pourrais devenir. Je ne savais toujours pas ce que j’étais. Mais une chose devenait claire. Je refusais d’être ce qu’ils voyaient. Je sentis la lumière vibrer au creux de ma poitrine, comme une braise qu’on pouvait encore étouffer.
ou attiser.

– Tu viens ? demanda doucement Darian.

Je relevai les yeux vers lui. Puis, lentement, je hochai la tête. Mais au fond de moi, une pensée persistait.

Et si elle avait raison ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sandy Beauvallet ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0