Chapitre 29
Depuis l’altercation dans le couloir, quelque chose refusait de retomber. Les mots de Caly continuaient de résonner, plus persistants que je ne l’aurais voulu. Ils s’étaient accrochés à mes pensées, revenant dans les moments de silence, dans les creux de la journée. Et même quand j’essayais de me concentrer sur autre chose, ils étaient là.
Pourtant, la vie avait repris son cours à l’institut.
Les cours s’enchaînaient, les couloirs restaient bruyants, et peu à peu même les regards s’étaient faits moins insistants, ou peut-être que j’avais simplement appris à ne plus les voir. Je n’étais plus tout à fait la même, ma curiosité s’était transformée car ce n’était plus seulement une envie de comprendre, c’était devenu un besoin. Avant que quelqu’un d’autre ne le décide pour moi.
Et au milieu de tout ça… le temps avait continué d’avancer. Jusqu’à ce que, presque sans que je m’en rende compte, le jour du bal soit là.
Je me souvenais encore de la permission que Lysera avait donnée quelques jours auparavant : Neris et moi pouvions aller en ville pour m’acheter une robe, mais sous la surveillance de Kael.
Cette sortie, bien qu’ordinaire aux yeux des autres, m’avait semblé exceptionnelle. La possibilité de choisir quelque chose rien que pour moi, de goûter à une forme de liberté… et la présence de Kael, qui rendait chaque instant un peu plus troublant que je ne voulais l’admettre.
Nous avions parcouru les boutiques, robe après robe. Certaines étaient trop brillantes, d’autres trop simples, et chaque miroir reflétait une version différente de moi.
Neris, fidèle à elle-même, notait mentalement chaque détail.
— Essaie celle-ci, Elyn ! s’exclama-t-elle en me tendant une robe bleu nuit aux reflets délicats.
Je l’enfilai et me tournai lentement devant le miroir.
La robe était d’un bleu nuit profond, fluide, épousant parfaitement mes épaules et ma taille. De fines broderies argentées captaient la lumière à chacun de mes mouvements. Elle tombait avec élégance jusqu’aux chevilles, légère… presque vivante.
Pour la première fois depuis longtemps, je ne cherchais pas ce que je voyais. Je me reconnaissais.
Kael, resté en retrait, s’approcha alors que Neris essayait une autre robe. Son regard, toujours sérieux, s’était adouci.
– Tu sais… souffla-t-il, je pourrais te proposer un test.
Je relevai les yeux vers lui.
– Un test ?
Un léger sourire étira ses lèvres.
– Juste un pas de danse. On verra si elle te va vraiment.
Mon cœur accéléra sans prévenir. J’hésitai une seconde, puis posai ma main dans la sienne. Ses doigts se refermèrent doucement autour des miens.
– Comme ça, murmura-t-il en ajustant légèrement ma posture… et laisse-toi faire.
Nous commençâmes à tourner lentement dans l’espace restreint de la boutique. Au début, je réfléchissais à chaque mouvement. Le tissu glissait autour de moi, léger, accompagnant chacun de mes pas. Nous commencions à tourner lentement, maladroits au début, puis un peu plus fluides.Je tentais de suivre ses pas sans trop réfléchir, mais ce n’était pas évident.
– Tu es concentrée comme si ta vie en dépendait, murmura Kael.
– Peut-être que c’est le cas, répondis-je en relevant les yeux vers lui.
Un sourire amusé étira ses lèvres.
– Dans ce cas, je suis flatté d’avoir autant de responsabilités.
Je roulai légèrement des yeux, mais je ne pus m’empêcher de sourire. Sa main glissa légèrement plus haut dans mon dos, ajustant ma posture.
– Là, dit-il doucement. C’est mieux.
Un frisson me parcourut malgré moi.
– Tu le fais exprès.
– De quoi ?
Son ton était innocent. Je soutins son regard.
– De compliquer les choses.
Il pencha légèrement la tête, comme s’il réfléchissait.
– Je croyais justement que je les rendais plus intéressantes.
Je laissai échapper un léger souffle.
– Ce n’est pas la même chose.
– Pour moi, si.
Il me fit tourner légèrement, puis me ramena vers lui d’un geste fluide. Mon cœur accéléra.
– Tu vois ? reprit-il doucement. Tu te débrouilles très bien.
– Parce que tu me guides.
– Exactement.
Un silence passa. Son regard ne quittait plus le mien.
– Et ça te dérange ?
Je sentis ma respiration se bloquer une fraction de seconde.
– Je ne sais pas encore.
Un sourire en coin apparut sur ses lèvres.
– Tu devrais décider vite.
– Pourquoi ?
Il se rapprocha légèrement. Juste assez pour que je sente son souffle.
– Parce que je pourrais m’y habituer.
Mon cœur fit un bond.
Je détournai légèrement le regard, incapable de soutenir ça trop longtemps.
– Tu es sûr de toi.
– Pas toujours.
Un battement.
– Mais là, oui.
Je relevai les yeux vers lui.
– Pourquoi ?
Il hésita à peine.
– Parce que tu n’es pas en train de t’éloigner.
Le silence se chargea d’un poids nouveau. Je réalisai qu’il avait raison. Je ne bougeais pas. Pire. Je ne voulais pas bouger. Un léger sourire étira mes lèvres malgré moi.
– C’est peut-être juste pour la robe.
Il eut un léger rire, bas.
– Bien sûr.
Puis, plus doucement :
– Ou peut-être pas.
Quand nous nous arrêtâmes, le silence dura une seconde de trop. Je laissai échapper un léger rire, un peu pour briser quelque chose.
– Alors ?
Il ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa du miroir à moi.
– Parfaite, dit-il finalement.
Sa voix était basse. Neris releva la tête, un sourire satisfait aux lèvres.
– Je vous l’avais dit. C’est la bonne.
Et ce matin-là, dans le souvenir que je gardais précieusement, tout semblait simple, lumineux… et un peu magique. *
Malgré les tensions des derniers jours, malgré Caly, Darian et tout ce que j’avais ressenti dans le couloir, un fil fragile de détermination s’était installé en moi. Ce moment-là, ce petit instant dans la boutique, me rappelait que je pouvais choisir certaines choses pour moi, et juste pour moi.
Neris n’avait pas réussi à inviter Elric, qui, d’après la rumeur, n’avait lui non plus aucune cavalière. J’étais certaine qu’elle ne se ferait pas prier pour essayer d’obtenir une danse avec lui, juste pour le plaisir de le taquiner.
Nous y allions donc toutes les deux, masquées, le thème ayant été révélé une semaine plus tôt. Les masques étaient élégants, légèrement mystérieux, et donnaient à chaque mouvement une impression de légèreté et de grâce que je n’avais jamais connue auparavant.
Durant ces trois semaines de préparation, j’avais appris que la danse était enseignée dès le plus jeune âge à l’institut. C’était sûrement pour ça que Kael avait pu me faire virevolter sans la moindre difficulté, me guidant avec une aisance presque naturelle, comme si nous avions toujours su danser ensemble.
Je me surpris à sourire en repensant à ce petit moment dans la boutique. La robe, la musique, et même l’anticipation du bal semblaient maintenant liés par un fil invisible… un mélange de nervosité, de curiosité et, je l’avoue, d’une certaine impatience à retrouver Kael sur la piste.
– Tu viens ? Ça fait dix minutes que je t’attends !
Neris était surexcitée. Elle m’avait convaincue de participer à sa fameuse « Morning Bal Routine », qui durait littéralement sept heures.
Sa robe était d’un rouge profond, satinée, avec un corsage ajusté et une jupe légèrement évasée. De fines broderies dorées ornaient le décolleté, et chaque mouvement reflétait sa grâce et sa confiance naturelle.
– J’arrive, je vais juste chercher mes chaussures.
– Dépêche-toi alors ! Je ne veux pas qu’il manque mon arrivée !
Je passai la porte de ma chambre et me dirigeai vers mon lit, mais quelque chose attira mon attention. Sur le coussin, il y avait une enveloppe rouge avec mon prénom écrit dessus, à l’encre dorée.
Je la pris délicatement, le cœur battant un peu plus vite. Qui avait bien pu entrer dans ma chambre pour me déposer ça ? Et pourquoi ?
Je déchirai doucement le papier et sortis la lettre. Les mots étaient soigneusement calligraphiés, presque trop parfaits. Un frisson me parcourut. Ce genre de surprises n’arrivait jamais par hasard.
Elyn,
Je regrette de ne pas avoir trouvé le courage de t’inviter plus tôt. J’aurais dû le faire, et je n’ai aucune excuse pour ma peur qui m’a retenu.
Sache seulement que ce n’était pas par indifférence, et que ce que je ressens dépasse les mots.
Je te retrouverai au bal. Là, je te demanderai de danser, et cette fois… je ne laisserai pas la peur me retenir.
Je retournai la carte dans tous les sens. Qui pouvait m’écrire ça ?
– Elyn ! Tu vas nous mettre en retard !
– J’arrive ! répondis-je en attrapant mes chaussures.

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