Chapitre 32
La musique continuait de résonner autour de nous, légère, insouciante… comme si rien n’avait changé. Et pourtant, quelque chose s’était fissuré en moi.
Depuis quelques secondes, une sensation étrange me parcourait. Un malaise diffus, presque imperceptible, qui n’avait rien à voir avec la danse, ni avec les regards, ni même avec la proximité des autres.
Mon regard glissa à travers la foule, sans vraiment savoir ce que je cherchais… jusqu’à ce que je le voie de nouveau. Mon souffle se coupa.
Sans réfléchir, je me penchai vers Kael, le cœur battant trop vite dans ma poitrine.
– Je l’ai vu, murmurai-je.
Il tourna aussitôt la tête vers moi. Son regard accrocha le mien avec une intensité soudaine, comme s’il cherchait à confirmer ce qu’il venait d’entendre.
Pendant une fraction de seconde, le bruit de la musique et des conversations autour de nous sembla disparaître.
– Je sais, répondit-il simplement.
Un frisson me parcourut.
Avant même que je puisse parler, son regard glissa au-delà de mon épaule. Son expression se ferma aussitôt. Toute la légèreté de la danse disparut.
Darian s’approcha dans le même instant.
Leurs regards se croisèrent brièvement.
Kael se tourna de nouveau vers moi.
– Elyn, chuchota-t-il. Suis-nous. Maintenant.
Je clignai des yeux, surprise.
– Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
Darian posa une main rapide sur mon bras, me guidant déjà hors de la piste de danse.
– Il y a un problème, dit-il calmement, mais son ton ne laissait place à aucune discussion. On doit bouger. Tout de suite.
Autour de nous, le bal continuait pourtant comme si rien n’avait changé. Les couples tournaient encore au rythme de la musique, les rires résonnaient, et les lumières des guirlandes se reflétaient sur les masques et les robes.
Mais dans le regard de Kael et de Darian, quelque chose venait de basculer.
– Hé ! Vous partez déjà ?
Je me retournai légèrement. Neris nous regardait avec surprise, Elric à ses côtés.
Darian ralentit une seconde et croisa leur regard. Son sourire était presque le même que quelques minutes plus tôt, mais sa voix était devenue beaucoup plus basse.
– Code 7. Tenez-vous prêts, dit-il. Chacun à son poste.
Elric se redressa aussitôt, comprenant que ce n’était pas une simple remarque. Neris fronça légèrement les sourcils, mais acquiesça malgré tout.
Puis Darian se tourna de nouveau vers nous.
– On y va.
Nous nous faufilâmes entre les invités, quittant peu à peu la piste de danse. Mais moi, je ne comprenais plus rien.
– Attendez… lachai-je en essayant de suivre leur rythme. Qu’est-ce qui se passe ?
Kael ne répondit pas. Darian avançait d’un pas rapide, son regard parcourant la salle avec une attention qui me mettait encore plus mal à l’aise.
– Kael… insistai-je. Tu me fais peur.
Nous atteignîmes enfin l’un des couloirs qui bordaient la grande salle du bal. La musique devint étouffée derrière les lourdes portes. Kael s’arrêta brusquement et Darian se plaça aussitôt à côté de lui.
– Alors ? demanda-t-il à voix basse.
Kael passa une main sur son front, comme s’il se concentrait sur quelque chose que je ne pouvais ni voir ni entendre.
– Lysera vient de prévenir tout le monde. Un garde a été retrouvé à terre près de l’une des entrées.
Je restai figée.
– Un garde… à terre ?
Personne ne me répondit. Le regard de Darian se durcit.
– Combien ?
– On ne sait pas encore.
Un silence lourd s’installa. Puis Kael releva les yeux vers lui.
– Mais ils sont là pour elle, je le sens.
Je sentis le sang quitter mon visage.
– Pour… qui ?
Ma voix était à peine audible. Darian hocha lentement la tête.
– Alors on ne reste pas ici.
Je fis un pas en arrière.
– Attendez… attendez une seconde… Vous voulez dire qu’on nous attaque ?
Kael se tourna vers moi, son regard soudain beaucoup plus sérieux.
– On ne va pas tenir très longtemps ici, chuchota-t-il. Il faut qu’on sorte maintenant… je peux nous téléporter.
Je secouai légèrement la tête, complètement dépassée.
– Nous téléporter ? Mais où ?
Darian répondit immédiatement.
– D’accord. Pas n’importe où.
Il réfléchit une seconde.
– On ira à la pièce Aube, reprit-il à voix basse.
Kael acquiesça.
– Parfait.
Il tendit la main vers moi.
– Donne-moi ta main.
Je restai immobile une seconde. Tout allait trop vite. Quelques minutes plus tôt, je dansais encore.
– Kael… soufflai-je. Je ne comprends rien…
Mais il ne me laissa pas vraiment le temps de réfléchir.
– Fais-moi confiance.
Je posai finalement ma main dans la sienne, les doigts tremblants.
La lumière changea brutalement autour de moi, et un vertige me saisit. J’avais l’impression que le sol disparaissait sous mes pieds, que l’air même était aspiré. Puis, aussi vite que tout avait commencé, le mouvement cessa.
Je me retrouvai debout dans une pièce aux murs clairs et calmes, presque immaculés. Le silence y était écrasant après le chaos du bal. Chaque battement de mon cœur semblait résonner dans l’espace vide.
– Elyn… souffle, murmura Kael en me rapprochant légèrement.
Je secouai la tête, incapable de calmer la panique qui me montait aux yeux. Un frisson parcourut mon dos, et dans la masse de masques, un éclat familier de yeux me fixa quelques secondes. Mon cœur se serra. Ce visage… je le connaissais.
– Je… je… Kael… tout est allé si vite… je… je ne comprends pas… balbutiai-je, la voix étranglée.
Kael posa doucement une main sur mon bras pour me soutenir, sa présence un ancrage dans ce tourbillon d’angoisse.
– Je sais… glissa-t-il. Tu es en sécurité ici. Pour l’instant, rien ni personne ne peut t’atteindre.
Je fermai les yeux un instant, tentant de me concentrer, mais les images du bal défilaient dans ma tête : les rires, la musique, puis la brusque terreur, le visage de l’agresseur que j’avais reconnu.
– Kael… je l’ai vu… il était là… je… je ne peux pas… je…
– Je sais, coupa-t-il doucement, mais fermement. C’est pour ça que tu es ici. On est hors de portée. Respire.
Je pris une inspiration saccadée, le cœur battant à tout rompre. Tout ce que je voulais, c’était comprendre ce qui se passait, savoir que je ne serais pas seule, mais la peur était comme un voile épais qui m’empêchait de penser clairement.
– Et… et les autres ? Et le bal ? Et Neris ? Et Elric ? demandai-je, presque suppliant.
Kael secoua légèrement la tête, ses yeux bleus me transperçant avec calme et détermination.
– Darian est retourné aider les autres. Pour l’instant, concentrons-nous sur toi. Ce qui compte, c’est toi.
Je regardai autour de moi, le stress serrant ma poitrine, les mains crispées sur mes vêtements. La pièce était silencieuse, froide, presque irréelle. Tout semblait si paisible… et pourtant, je sentais que le danger rôdait toujours dehors.
– On va rester ici un moment. Tu vas apprendre à verrouiller la salle mentalement, expliqua Kael. Personne ne pourra te trouver tant que tu es protégée.
– Me protéger… mentalement ? balbutiai-je, incrédule.
– C’est comme créer un bouclier invisible autour de toi, expliqua-t-il en s’agenouillant légèrement pour être à ma hauteur. Tu concentres ton attention ici, dans cette pièce. Je vais t’aider à le maintenir.
Je hochai la tête, encore tremblante. La peur était toujours là, mais sa présence et son calme me donnaient un point d’ancrage fragile.
– Bien. Commence par respirer lentement… et imagine que cette pièce est un sanctuaire, dit-il. Rien de ce qui est dehors ne peut t’atteindre.
Je fermai les yeux et essayai de suivre ses instructions. Les premiers instants furent difficiles, mes pensées revenant sans cesse sur le visage que j’avais reconnu, sur le chaos du bal. Mais Kael resta là, proche, sa main près de la mienne, douce et rassurante.
– Pour l’instant, Elyn… c’est tout ce qui compte, murmura-t-il. On gère le reste plus tard.
Je hochai la tête, consciente que cette soirée venait de basculer en un instant et que rien ne serait plus jamais comme avant.

Annotations
Versions