Chapitre 33

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À peine avais-je retrouvé un semblant de souffle qu’un frisson me traversa. Quelque chose n’allait pas. Depuis mon arrivée dans la salle… cette sensation ne m’avait pas quittée, comme un regard posé sur moi.

Je me figeai. À mes côtés, Kael se tendit aussitôt.

– Lysera… lança-t-il, plus grave. On doit aller dans son bureau.

– Comment tu le sais ?

Il tourna légèrement la tête vers moi, comme s’il hésitait à répondre, puis soupira doucement.

– Parce que je ne suis pas juste un élève ici.

Je fronçai les sourcils.

– Comment ça ?

– Je fais partie d’un groupe. On s’appelle les Liés.

– Les Liés… répétai-je, perplexe. Et vous faites quoi exactement ?

– On protège l’institut. Quand il se passe quelque chose d’anormal… on intervient avant que ça dégénère.

Je clignai des yeux, essayant d’assimiler.

– Attends… vous êtes des élèves, mais vous gérez ce genre de situations ?

– Pas seuls, certains professeurs nous forment. Mais on est les premiers à réagir, oui.

Il marqua une pause, puis ajouta :

– On a été choisis pour ça.

– Choisis ? Par qui ?

– Par l’institut… et par la magie elle-même, en quelque sorte.

Sa réponse ne m’éclaira qu’à moitié.

– D’accord… et comment vous savez qu’il se passe quelque chose ?

Il leva une main vers sa tempe, comme pour m’indiquer un mécanisme invisible.

– On est connectés. Le serment qu’on a prêté crée un lien entre nous. Une sorte de canal mental.

Je le fixai, surprise.

– Vous pouvez lire dans les pensées ?

– Non, pas comme ça.

Un léger sourire passa sur ses lèvres.

– On reçoit surtout des informations utiles : des alertes, des messages courts… parfois des sensations. De quoi réagir vite.

– Et tu as reçu quoi, là ?

– Juste un signal de Lysera. Elle me demande de t’amener à elle.

Il se tourna vers moi, son regard sérieux mais calme.

– Si tu veux, je t’expliquerai tout ce que tu veux savoir.. Mais il faut vraiment qu’on y aille. Je vais nous téléporter. Tu es prête ?

Je hochai la tête, même si je savais que « prête » n’avait plus vraiment de sens depuis mon arrivée à l’Institut. Chaque instant semblait m’éloigner de toute sécurité, et pourtant, je devais suivre.

Quelques secondes plus tard, le bureau de la directrice se dessina devant nous. Il me semblait étrangement familier, et pourtant, un malaise m’envahit. Elle me jeta à peine un regard, concentrée sur Kael, comme si j’étais invisible.

– Il faut la mettre en sécurité immédiatement… La planque de l’Égide est l’endroit le plus sûr, dit-elle avec fermeté.

Kael hocha la tête, silencieux, ses yeux rivés sur moi.

– Mais pour des raisons de sécurité, on devra passer par plusieurs téléportations, ajouta Lysera. Personne ne doit connaître l’emplacement exact. Tu sais comment ça fonctionne.

Je sentis ma gorge se nouer. Chaque mot tombait sur moi comme un poids énorme. Tout allait trop vite. Pourquoi ne comprenais-je pas l’ampleur de ce danger ? Et pourquoi maintenant ?

– Attendez ! m’écriai-je, incapable de contenir ma panique. Arrêtez… je ne comprends plus rien. Pourquoi suis-je en danger ? Pourquoi moi ? Et… où sont Darian, Neris et les autres ?

– Elyn… commença la directrice, mais je l’interrompis.

– Stop ! insistai-je, ma voix plus ferme que je ne l’aurais cru. Je sais ce que vous allez me dire… et c’est non ! Vous avez le temps de parler à Kael, alors vous avez le temps de m’expliquer. C’est seulement à ce moment-là que je partirai où vous me le direz.

Lysera souffla doucement, et leurs regards se croisèrent, lourds de silence et de décisions non dites.

– Très bien, dit enfin Kael, sa voix grave mais posée. Tu es convoitée. Comme je te l’ai dit à notre rencontre, certaines personnes veulent ton pouvoir. Pourquoi ? Personne ne le sait. Peut-être parce que tu n’as pas étudié la magie… ton côté débutante serait plus facile à manipuler.

Un frisson me parcourut. Précieuse… dangereuse… je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage.

– Ce qui compte, reprit Lysera d’une voix ferme, c’est que Kael t’ait protégée ce jour-là. Et il doit recommencer aujourd’hui. Ces personnes reviendront bientôt. Nous avons réussi à les faire fuir, et le fait de ne pas te trouver les a forcés à battre en retraite plus vite.

J’avalai difficilement ma salive. Mon esprit tournait à toute vitesse. Une partie de moi voulait fuir, se cacher… mais une autre savait que ce n’était pas une option.

– Donc… je dois fuir à nouveau ?

– Oui, répondit Lysera.

Kael serra doucement ma main.

– Il faut qu’on y aille, Elyn… murmura-t-il, sa voix douce mais ferme. Prépare-toi.

– Kael… rappelle-toi, code 4 s’il y a le moindre problème.

À peine eut-il hoché la tête que le monde se déchira autour de moi, comme si une toile se déchirait.

– Respire… murmura Kael, toujours à mes côtés. Nous venons de commencer, ce sera un long chemin.

Mon cœur battait à tout rompre, et mes pensées tourbillonnaient. « Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? » Les questions revenaient sans cesse, mais aucune réponse ne venait. Tout ce que je pouvais faire, c’était tenir Kael et respirer, une respiration tremblante et irrégulière, comme si chaque souffle était un fil qui me retenait au monde.

Les sauts s’enchaînaient, rapides et désorientants. Nous fîmes trois pauses de quelques minutes, juste assez pour attraper un sandwich dans un sac que je n’avais remarqué qu’à ce moment-là. Chaque bouchée était avalée à la hâte, sans vraiment sentir le goût, comme si mon esprit était encore happé par l’urgence des téléportations.

Nous parlions à peine. L’atmosphère était tendue, chargée d’une concentration presque palpable. Kael était entièrement focalisé sur les sauts, tandis que moi, je sombrais dans mes pensées, essayant de comprendre ce qui venait de se passer, de recoller les morceaux d’une journée qui n’aurait jamais dû être si effrayante.

- C’est presque fini… murmura Kael, sa voix un peu rauque. Encore un saut, et nous y serons. On se pose deux minutes, puis on repart.

Il paraissait épuisé, chaque mouvement trahissant la fatigue accumulée. Je sentais mon impuissance me ronger : je voulais l’aider, mais je ne savais pas comment. Puis un souvenir me traversa. Quelques semaines auparavant, j’avais ressenti les pouvoirs de Neris et Darian. Si j’avais réussi à capter ne serait-ce qu’une fraction de leur énergie… peut-être que je pourrais faire quelque chose pour Kael.

Il me reprit les mains, un contact ferme mais rassurant. Je fermai les yeux et inspirai profondément, me concentrant sur la sensation de l’énergie autour de moi. Une vague étrange, puissante et vivante, monta en moi. Mais, plutôt que de la recevoir, je me concentrai pour la transmettre à Kael, qui s’apprêtait à engager le dernier saut.

– Mais qu’est-ce que… sussura-t-il surpris par l’intensité de ce que je ressentais.

Puis le monde sembla se figer. J’ouvris les yeux et Kael se tenait juste devant moi, les yeux grands ouverts, écarquillés, comme s’il venait de percevoir quelque chose d’inimaginable.

– Qu’est-ce que tu as fait ? lacha-t-il, la voix tremblante.

– Je… je ne sais pas… balbutiai-je, le cœur battant à tout rompre. J’ai juste voulu t’aider un peu. J’avais déjà ressenti le pouvoir de Neris, alors je me suis dit que… peut-être que je pourrais te transmettre une partie de ce que je sentais.

Kael inspira profondément, comme pour trouver ses mots.

– C’est… incroyable… murmura-t-il enfin. J’ai senti une chaleur étrange et familière me traverser, une vibration qui nous reliait, comme si nos énergies se mêlaient et fusionnaient. Je pouvais presque sentir ton souffle, ta concentration… ton rythme cardiaque se synchroniser avec le mien.

Il se rapprocha lentement, avec précaution, comme s’il avançait sur un terrain fragile.

– En fait… non, souffla-t-il, c’est toi qui es incroyable…

Il continua de s’approcher, lentement, silencieusement, comme pour demander une autorisation sans un mot. Je restai immobile, paralysée entre fatigue et étonnement. Mon corps tout entier criait le besoin de lâcher prise, de m’abandonner à ce moment suspendu, loin de la peur et du chaos.

Alors il posa doucement ses lèvres sur les miennes, d’abord avec retenue, presque timide, comme s’il explorait l’instant avec précaution. Mon souffle se coupa, un frisson parcourut mon corps. Quand je lui rendis son baiser, il l’approfondit, plus sûr, plus intense.

Chaque contact semblait porter le poids de la journée : la peur qui avait crispé mes muscles, la fatigue qui tirait mes membres, l’adrénaline encore vive de nos téléportations… et, soudain, une sensation étrange de sécurité s’insinua en moi. Mon cœur battait à tout rompre, mes mains tremblaient dans les siennes, et un vertige doux mais délicieux me fit vaciller. Chaque souffle, chaque mouvement, chaque battement me paraissait lié au sien, comme un fil invisible nous unissant, fragile et puissant à la fois.

Le temps sembla se suspendre. Tout autour de nous disparaissait. Il n’y avait plus que lui, moi, et ce lien silencieux qui nous reliait, plus fort que toutes les peurs accumulées.

Finalement, il recula lentement, déposant un dernier regard chargé de douceur et de promesse. Je sentis mon souffle revenir, mes jambes se raffermir, mais la tension persistait, subtile, comme un fil invisible.

– On y est, murmura Kael avec un sourire au lèvre.

Je balayais la pièce du regard. Elle respirait la sécurité : écrans, cartes, provisions, dispositifs magiques. Nous mangeâmes rapidement un sandwich, en silence, laissant nos corps récupérer de la tension accumulée.

Kael posa sa main sur la mienne, simple contact, discret, mais chargé de tout ce que nous venions de vivre. J’acquiesçai, reconnaissante. Le monde extérieur pouvait attendre un instant. Ici, pour la première fois depuis le bal, nous étions en sécurité.

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