Chapitre 34
Le silence de la planque me frappa presque immédiatement.
Après l’agitation des téléportations, les battements précipités de mon cœur et l’intensité de ce qui venait de se passer entre Kael et moi, ce calme avait quelque chose d’irréel. Comme si nous venions de franchir une frontière invisible entre deux mondes.
Kael relâcha doucement mes mains et fit quelques pas dans la pièce.
Je pris enfin le temps d’observer l’endroit où nous nous trouvions.
La salle était plus grande que je ne l’avais imaginé. Les murs de pierre semblaient anciens, presque millénaires, et des symboles gravés s’étendaient le long des arches. Une grande table occupait le centre de la pièce, recouverte de cartes, de parchemins et d’objets dont je ne comprenais pas encore l’utilité.
Plus loin, plusieurs étagères croulaient sous des livres épais et poussiéreux.
Ce n’était pas une simple cachette. C’était un véritable quartier général.
– Bienvenue dans la planque de l’Égide, dit Kael en remarquant mon regard.
Sa voix était fatiguée, mais un léger sourire étira ses lèvres.
Je m’approchai lentement de la table, observant les cartes. Certaines représentaient des régions que je connaissais, d’autres semblaient totalement inconnues.
– Cet endroit… lancai-je. Depuis combien de temps il existe ?
Kael passa une main dans ses cheveux, visiblement épuisé.
- Longtemps. Très longtemps. L’Égide l’utilise depuis des générations. Elle est protégée par plusieurs couches de magie. Même quelqu’un qui la chercherait activement aurait du mal à la trouver.
Il se dirigea vers un meuble près du mur et ouvrit un placard.
– Mais avant tout… on devrait peut-être manger quelque chose.
Je réalisai soudain à quel point j’avais faim.
Il sortit un petit sac que je reconnus aussitôt : celui que nous avions à peine touché pendant nos pauses entre les téléportations.
Kael en sortit deux sandwichs emballés et m’en tendit un.
– Ce n’est pas de la grande cuisine… mais ça fera l’affaire.
Je pris le sandwich avec un léger sourire.
– Après cette journée, je prendrais n’importe quoi.
Nous terminâmes nos sandwichs dans un silence presque confortable. La fatigue de la journée pesait encore sur mes épaules, mais le simple fait d’être assise là, dans un endroit calme et protégé, me donnait l’impression de pouvoir enfin respirer.
Kael se leva le premier.
– Viens, dit-il en ramassant les papiers sur la table. Je vais te montrer un peu l’endroit. Si on doit rester ici quelque temps, autant que tu saches où tu es.
Je me levai à mon tour et le suivis vers une porte au fond de la pièce.
Le couloir derrière était étroit, éclairé par quelques lampes fixées aux murs de pierre. Les mêmes symboles gravés que dans la salle principale se répétaient le long des arches. Certains brillaient faiblement, comme s’ils étaient imprégnés d’une magie ancienne.
– Les protections ? demandai-je en les observant.
Kael hocha la tête.
- Entre autres. Certaines empêchent qu’on repère la planque, d’autres bloquent les intrusions. Et il y en a même qui déclencheraient une alerte si quelqu’un essayait de forcer l’entrée.
Je sentis un léger soulagement m’envahir.
– Donc personne ne peut entrer ici ?
Kael hésita une fraction de seconde avant de répondre.
– Disons que ce serait… extrêmement difficile.
Nous continuâmes à avancer.
Il s’arrêta devant une première porte et l’ouvrit.
La pièce était vaste, presque vide, à l’exception d’un cercle gravé dans le sol. Des symboles similaires à ceux du couloir formaient une spirale autour du centre.
– Salle d’entraînement, expliqua Kael. Si un pouvoir devient instable, on peut l’utiliser ici sans risquer de détruire la moitié de la planque.
Je regardai le cercle au sol avec un mélange de curiosité et d’appréhension.
– Rassurant…
Un léger sourire passa sur son visage.
Nous reprîmes le couloir et il s’arrêta devant une autre porte.
– Et ça, ce sera ta chambre.
Il l’ouvrit et me laissa passer.
La pièce était simple : un lit, une petite table, une armoire et une fenêtre étroite donnant sur l’extérieur. Mais les mêmes symboles protecteurs étaient gravés autour de la porte.
– Chaque chambre est protégée, expliqua Kael. Même si quelqu’un arrivait à entrer dans la planque, il ne pourrait pas franchir ces portes sans déclencher plusieurs sorts de défense.
Je passai doucement ma main sur les gravures. La pierre était froide sous mes doigts.
– Merci, murmurai-je.
Kael haussa légèrement les épaules.
– C’est normal.
Nous restâmes un instant silencieux dans l’encadrement de la porte. Puis je me tournai vers lui.
– Kael… pourquoi moi ?
Il resta silencieux un instant. Son regard se posa sur la table, puis revint vers moi.
– Pour être honnête… je ne sais pas encore. J’avais commencé à faire des recherches sur toi quand on m’a assigné ta protection… mais je n’ai rien trouvé d’inhabituel.
Il marqua une pause.
– Et puis, ce que tu as fait tout à l’heure… je n’avais jamais ressenti un tel niveau de magie.
Je fronçai légèrement les sourcils.
– Tu veux dire… quand je t’ai aidé pour la téléportation ?
Kael hocha la tête. Il sembla chercher ses mots.
– Quand tu m’as transmis cette énergie… je ne l’ai pas seulement reçue. Je l’ai ressentie. Comme si ton pouvoir… amplifiait le mien.
Un frisson parcourut ma nuque.
– Amplifier ?
– Ou connecter, corrigea-t-il doucement. Je ne sais pas encore exactement comment l’expliquer.
Le silence retomba entre nous.
Mon regard glissa involontairement vers ses lèvres. Je sentis mes joues chauffer immédiatement. Le souvenir du baiser revint brusquement. Kael détourna légèrement le regard lui aussi. Apparemment, je n’étais pas la seule à y penser.
Il resta silencieux un instant, les bras croisés, comme s’il réfléchissait. Puis il releva les yeux vers moi.
– Elyn… est-ce que tu pourrais essayer de refaire ce que tu as fait tout à l’heure ?
Je fronçai légèrement les sourcils.
– Tu veux dire… quand je t’ai transmis de l’énergie ?
Il hocha la tête.
– Oui. Ou au moins essayer de ressentir ton pouvoir. Si on veut comprendre ce qui t’arrive, il faut bien commencer quelque part.
Je baissai les yeux vers mes mains.
Elles tremblaient légèrement.
Je n’avais aucune idée de ce que j’avais fait. Tout s’était produit instinctivement, porté par l’urgence et la fatigue.
– Je ne sais même pas comment j’ai fait… lachai-je.
– Ce n’est pas grave, répondit Kael calmement. Essaie simplement de te concentrer.
Il tira une chaise et s’assit en face de moi.
– Ferme les yeux. Respire. Et cherche cette sensation que tu as eue tout à l’heure.
Je pris une inspiration lente. Je fermai les yeux.
Au début, il n’y eut rien. Seulement le silence de la planque, le battement régulier de mon cœur et la fatigue qui pesait sur mon corps.
Puis, peu à peu…
Une chaleur familière apparut.
Une vibration douce, comme une énergie qui circulait lentement sous ma peau.
Je me concentrai davantage et sa sensation grandit.
Je sentais la présence de Kael devant moi. Son énergie était claire, stable, presque lumineuse. Comme une étincelle calme dans l’obscurité.
Je pouvais presque suivre son rythme, sa respiration, même les battements de son cœur.
Je rouvris légèrement les yeux.
– Je crois… que je ressens quelque chose.
Kael se pencha légèrement en avant.
– Quoi ?
Je me concentrai à nouveau.
Mais soudain, une autre sensation s’imposa, différente, plus froide.
Je me raidis.
– Elyn ?
Je me redressai brusquement.
– Attends…
La sensation était toujours là. Et cette fois, elle était plus nette. Quelque chose… quelqu’un. Ici.
Mon regard balaya lentement la pièce.
Les murs de pierre.
Les étagères.
La grande table.
Mon cœur accéléra.
– Kael… soufflai-je.
Il se leva immédiatement.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Un frisson parcourut ma nuque.
La sensation était toujours là. Immobile. Comme si elle nous observait.
– Il y a quelqu’un.
Son regard se durcit aussitôt.
– Impossible. Les protections-
Je secouai la tête.
– Je te dis que je sens quelque chose.
Le silence retomba brusquement dans la planque. Kael se tourna lentement vers la porte du couloir. Je suivis son regard. Puis soudain…
Un bruit.
Un léger craquement résonna derrière la porte. Quelque chose venait de bouger. Je sentis mon souffle se bloquer dans ma poitrine.
Quelqu’un était dans la planque.

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