Chapitre 37
Tout était flou.
Mes paupières s’ouvraient par à-coups, lourdes, incontrôlables. Chaque respiration me demandait un effort immense, comme si l’air lui-même résistait à entrer dans mes poumons. Le monde tanguait autour de moi, semblable à une mer agitée où je dérivais sans contrôle.
Les bracelets métalliques autour de mes poignets me brûlaient. Leur froid mordant contrastait avec la chaleur diffuse de mon corps engourdi par le sédatif.
Je voulais bouger. Hurler. Me débattre.
Mais mes muscles refusaient de m’obéir.
Autour de moi, des voix murmuraient. Des bruits de pas résonnaient. Tout était confus, étouffé, comme si j’écoutais le monde à travers de l’eau.
Quelques mots flottaient jusqu’à moi, fragmentés et inquiétants.
– …sécurisé…
– …transporté…
– …protocole…
Je ne comprenais pas tout, mais le ton suffisait à me glacer le sang.
Une main m’agrippa brusquement le bras. Je voulus sursauter, mais rien ne se passa. Mon corps resta inerte. On me souleva sans ménagement. Mon corps, balloté comme un objet. J’entendis le crissement de pneus, des portières qui claquaient, puis des pas précipités.
– Tiens-la bien, murmura une voix masculine. Elle ne doit pas se réveiller trop tôt.
J’essayai de parler, mais aucun son ne franchit mes lèvres.
Mes yeux captaient seulement des formes floues, des silhouettes sombres penchées au-dessus de moi.
On me traînait, me déposait, me relevait.
Je n’avais aucun contrôle.
– Elle bouge encore, souffla une voix féminine. Active le protocole.
Protocole ?
Mon cœur s’accéléra malgré la lourdeur qui engourdissait mon corps.
– Dépêche-toi. Elle devrait déjà être en bas, répondit une autre voix.
On me souleva une nouvelle fois. Je sentis des marches, des vibrations sous mes pieds traînés. Puis on me laissa tomber sur une surface glacée.
Le choc me coupa presque le souffle.
– Pose-la là, dit une voix grave.
Le sol était dur, poussiéreux. Mes bras restaient prisonniers des bracelets. Chaque mouvement était lourd, presque impossible.
Des silhouettes bougeaient autour de moi, vêtues de noir. Certaines vérifiaient mes poignets, d’autres murmuraient entre elles.
– Assure-toi qu’elle ne s’échappe pas. Et sa magie ? demanda quelqu’un à voix basse.
Mes pensées se heurtèrent contre un mur invisible.
Ma magie. Neutralisée. Les bracelets en étaient la preuve.
La panique et la colère brûlaient dans ma poitrine, mais je ne pouvais rien faire.
Peu à peu, les pas s’éloignèrent. Les voix devinrent plus lointaines.
Le sédatif tirait à nouveau sur ma conscience, comme une marée sombre prête à m’engloutir.
Mes paupières s’alourdirent.
Pourtant, au moment où le silence s’installait, une voix se détacha du brouillard.
Un chuchotement.
Plus clair que tous les autres.
– Elyn.
Mon esprit s’accrocha désespérément à ce son.
Quelqu’un m’appelait.
Au début, je crus que ce n’était qu’un murmure perdu dans le brouillard de ma tête. Tout était lourd, confus. Mon crâne me lançait douloureusement et chaque pensée semblait se former avec difficulté.
Je restai immobile quelques secondes, les yeux fermés, essayant de comprendre où j’étais.
Puis la voix revint.
– Elyn… reste calme.
Un frisson parcourut ma colonne vertébrale.
Cette voix… Je la connaissais.
Mon cœur accéléra brusquement. Je forçai mes paupières à s’ouvrir. La lumière me brûla immédiatement les yeux et je dus cligner plusieurs fois avant que ma vision cesse de trembler.
La pièce était sombre, éclairée seulement par une torche accrochée dans le couloir. L’odeur de pierre humide et de métal rouillé emplissait l’air. Le froid du sol remontait le long de mes jambes, et je réalisai que j’étais assise, adossée à un mur.
Je relevai légèrement la tête. La cellule était étroite, taillée dans une pierre sombre et irrégulière. L’humidité marquait les murs de longues traînées sombres. À travers les barreaux épais, la lumière vacillante projetait des ombres mouvantes qui semblaient respirer.
Le sol, dur et glacé, était couvert de poussière et de traces anciennes. Une odeur métallique persistait, mêlée à celle, plus âcre, de la rouille.
Rien d’autre. Pas de meuble. Pas de refuge.
Seulement des chaînes fixées aux murs.
Je bougeai légèrement les poignets. Un cliquetis métallique résonna, les menottes étaient encore là. Une chaîne reliait mes poignets au mur derrière moi.
La panique monta lentement dans ma poitrine.
– Elyn…
Je me figeai.
La voix.
Elle était faible, proche… mais étouffée, comme si elle venait de derrière un voile. Je tournai la tête avec difficulté, balayant la cellule du regard. Les ombres bougeaient, tremblaient, déformaient les contours. Pendant une seconde, je ne vis rien.
– Elyn… reste calme.
Mon cœur accéléra.
Je cherchai encore, plus attentivement cette fois, plissant les yeux malgré la lumière vacillante.
Puis mon regard s’arrêta enfin. En face de moi. Assise contre la pierre froide.
Neris.
Ses poignets étaient eux aussi attachés par des menottes reliées à une chaîne fixée au mur. Une mèche de ses cheveux tombait devant son visage et ses épaules semblaient tendues, mais ses yeux étaient ouverts et attentifs.
Quand nos regards se croisèrent, un mélange de soulagement et d’inquiétude passa dans les siens.
– Neris… ?
Ma voix était rauque, presque méconnaissable.
Elle leva légèrement la tête, faisant tinter la chaîne de ses menottes.
– Chut… parle doucement, chuchota-t-elle en mettant son index devant sa bouche.
Elle jeta un regard rapide vers le couloir sombre avant de reporter son attention sur moi.
– Les gardes passent régulièrement.
Mon cœur battait trop vite.
– Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui se passe… ?
Les souvenirs commencèrent à remonter, par fragments.
La planque. L’attaque.
Je fermai brièvement les yeux, essayant de remettre de l’ordre dans tout ça.
– Comment… comment t’es arrivée là ?
Ma voix était encore instable. Neris hésita une fraction de seconde.
– Ils m’ont attrapée au bal. J’essayais de soigner quelqu’un…
Je fronçai les sourcils.
– Au bal ?
Ça n’avait aucun sens.
Je secouai légèrement la tête, perdue.
– Mais… pourquoi toi ?
Les pensées s’entrechoquaient dans mon esprit, cherchant à s’assembler. Puis, lentement… quelque chose s’imposa.
Ils sont venus pour moi.
Mon souffle se coupa et mes doigts se crispèrent autour des menottes. Je restai immobile, le regard perdu dans le vide.
Mais tout s’alignait, trop bien, trop clairement. Je relevai légèrement les yeux vers Neris, comme si je la voyais autrement.
– …ils te cherchaient pas, soufflai-je.
Ma gorge se serra.
– Ils me cherchaient moi, ils ont fait ça pour m’attirer ici.
Cette fois… la culpabilité me frappa violemment.
Je baissai les yeux.
– C’est ma faute…
Les mots sortirent dans un souffle.
– Je vous ai entraînés là-dedans… Kael… toi… Si je n’étais jamais arrivé à l’Institut...
Ma voix se brisa légèrement.
– On ne serait pas ici.
Un léger bruit métallique résonna quand Neris bougea contre la chaîne.
– Hé… non.
Sa voix était basse, mais tranchante. Je secouai la tête, encore perdue dans mes pensées.
– Elyn.
Cette fois, il y avait quelque chose de plus ferme dans son ton. Je relevai lentement les yeux.
Elle s’était légèrement penchée en avant, ses chaînes tendues, comme pour réduire la distance entre nous. Son regard était accroché au mien, intense.
– Écoute-moi.
Sa voix n’avait rien de dur. Mais elle ne laissait aucune place au doute. Je restai immobile.
– Je pense… qu’il y a un traître à l’Institut.
Je restai figée. Je n’étais pas arrivée depuis longtemps, mais il n’ yavait pas de gros conflits dans ce lieu.
– Comment tu peux en être sûre ?
– Je n’ai pas tout entendu, mais..
Elle hésita une seconde, comme si elle pesait ses mots.
– J’ai entendu deux gardes parler tout à l’heure, ils disaient que leur contact les avait trompé, que même si ils avaient finalement réussi à t’avoir, ça lui coûterait cher…
Je me figeai, un frisson glacial traversa mon dos.
Le silence qui suivit sembla soudain plus lourd que les chaînes autour de mes poignets. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression que tout le couloir pouvait l’entendre.
Avant que je puisse poser une autre question, des pas résonnèrent dans le couloir.
– Elyn, fais semblant d’être encore inconsciente, dépêche toi…
Je l’écoutais et me rallongeais rapidement. il fallait que ce soit vrai. J’essayais de calmer ma respiration rapidement.
Les pas se rapprochèrent, le bruit des bottes résonnant contre la pierre. Puis ils s’arrêtèrent juste devant notre cellule. Une clé tourna dans la serrure avec un cliquetis sec.
La porte grinça lentement en s’ouvrant.
Un garde apparut dans l’encadrement, grand, massif, son armure sombre reflétant la lumière de la torche.
– Toi. Debout.
– Ou est-ce qu’on va ?
– On va… t’interroger. Mais ne t’inquiète pas, tu retrouveras ton amis juste après.
Sa voix me glace le sang. Mais il fallait que je reste calme.
Il entra sans attendre de réponse et attrapa brutalement la chaîne de ses menottes.
Le métal tinta violemment.
La porte se referma avec un claquement métallique qui résonna longtemps dans le silence.
Et je restai seule.
Avec le froid et les chaînes.
Mais avec la certitude que le pire n’avait pas encore commencé.

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