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Alors qu’il poussa la porte en bois du pavillon des alchimistes, Anton inhala derechef les effluves des plantes médicinales, de la poussière et du feu. Aux murs, des vitres aux carreaux encrassés peinaient à laisser entrer la lumière. Plaquées contre les cloisons, les étagères vomissaient des livres et des fioles par centaines. Au centre de la salle, des tables portaient faiblement le poids des instruments qui leur avait été confiées. De ces derniers émergeait dans tous les sens des bras de verre, petits et gros, fins et épais. Dans certains récipients, les liquides bouillonnaient sous la chaleur d’un petit feu. La vapeur qui s’en échappait volait jusqu’aux quelques fenêtres ouvertes en produisant un son proche de la respiration.
La fumée montait au plafond, la vue d’Anton se retrouva rapidement réduite. Son nez s’emplit des différents parfums qui l’entouraient. Il reconnut alors ceux de l’armoise et du genévrier. Ces odeurs apaisèrent le sentiment de panique qui commençait à affluer en lui. La fumée était opaque, tout comme la Brume. Il inspira profondément, une fois de plus, calmant son cœur agité, avant de scruter la pièce du regard.
Caché par les engins et la vapeur, un moussu s’affairait. Il se saisit, à l’aide d’une pince, d’une pétale qu’il plongea dans un liquide avant de la déposer dans un autre contenant bouillonnant. Ses gestes étaient précis, chose qui contrastait avec sa barbe blanche, sa peau ridée, tannée par le soleil, ses yeux fatigués et son corps noueux. Concentré sur sa tâche, il s’empara d’un torchon et essuya la sueur de son front orné d’un lotus en perles violettes. Cette marque désignait les alchimistes d’un certain âge, ceux qui ont œuvré pendant des années pour le bien être de la société.
Il ne l’avait pas entendu entrer. Anton s’éclaircit donc la voix.
– Orion ?
Le vieil homme tourna la tête dans sa direction et un sourire éclaira son visage.
– Anton, mon vieil ami, je suis heureux de te voir enfin.
Anton n’eut pas le temps de faire un pas supplémentaire qu’une boule noire se jeta sur lui. Il heurta violemment le sol. Orion posa prestement la pince qu’il tenait dans sa main et se précipita auprès du jeune homme.
– Allons Agate, fait un peu attention, il est encore convalescent non d’une pipe !
Le vieillard attrapa l’animal par son collier et l’éloigna d’Anton. Il lui tendit ensuite la main pour l’aider à se remettre sur pieds.
– Moi aussi je suis heureux de te revoir Ag’, articula péniblement le cueilleur à l’intention de la fourmis.
Celle-ci tournait à présent autour des deux moussus en balançant joyeusement son abdomen de gauche à droite.
– Nous nous demandions quand est-ce que tu allais passer nous rendre visite, annonça Orion qui tenait à présent le jeune cueilleur par les épaules et l’observait de haut en bas. Nous nous inquiétions.
La nouvelle n’avait pas tardé à faire le tour de la ville. Voyant le malaise du cueilleur, et son teint cireux, Orion balaya l’air devant son visage.
– Oublie ce que je viens de dire. Vient plutôt t’asseoir.
Il lui désigna un vieux canapé, rongé par les mites. L’état du meuble ne dérangea en rien Anton qui s’y assit avec reconnaissance. Il peinait encore à se tenir debout. Voyant sa grimace, l’alchimiste se dirigea vers une étagère, lu rapidement les étiquettes collées sur les flacons, lorsqu’il y en avait, et lui tendit une fiole au contenue opaque.
– Bois, ça calmera la douleur.
Anton le remercia et vida le contenu. Le résultat ne sera pas immédiat, il était au fait. Orion s’assit à ses côtés et sortit une pipe qu’il prit soigneusement le temps de préparer. Agate avait cessé de leur courir après et s’allongea aux pieds du chercheur.
– Alors mon garçon, comment sont les nouvelles au Nord ?
– Mauvaises.
Le vieil homme hocha gravement la tête. Il porta la pipe à ses lèvres, l’alluma et inspira cinq fois avant de prendre de nouveau la parole.
– Ici non plus elles ne sont pas bonnes. Les matières premières se font de plus en plus rares, les remèdes de moins en moins efficaces, et avec la menace de la Brume, les affaires tournent mal.
Le cueilleur déclina poliment la pipe que lui tendit son aîné. La remarque de l’alchimiste lui rappela quelque chose. Il prit sa sacoche et en sortit des fioles.
– Je vous apporte ceci. C’est la bave de crapaud que vous aviez demandé à Major. J’avais deux trois bocaux pour vous moi aussi mais ils sont restés au campement.
L’alchimiste se saisit des fioles, mi satisfait, mi peiné.
– Ce vieux cueilleur ne veux même plus voir son mentor par lui-même. Comment va-t-il ?
– Bien, il est juste... plus fatigué que d’habitude.
Orion se leva et partit ranger délicatement les flacons que Anton lui avait offerts Malgré l’apparence d’abondance, il pouvait constater que la plupart des bouteilles étaient vides. L’alchimiste soupira.
– Je me souviens d’une époque où tu m’en ramenait par dizaines, au point de ne plus pouvoir fermer ta besace.
Anton s’en souvenait aussi. Avant, venir chez Orion relevait d’un défi. La traversée de la ville se faisait longue et ses bras portaient une charge lourde. Personne ne pouvait lui demander d’en apporter à sa place. La queue pour voir l’alchimiste s’étendait jusqu’à la place principale.
Alors qu’ils plongeaient tous d’eux dans leurs souvenirs, on frappa à la porte.
– Orion l’alchimiste ? C’est Guinevere.
– Ah ma petite Guinevere, entre, entre.
Il lança un regard d’excuse à l’intention de Anton et accueillit la moussue. Agate s’était redressée et se précipitait sur la nouvelle venue. Lorsque Anton l’aperçut, il en eut le souffle coupé. Ses longs cheveux blonds attachés en deux nattes tombantes, ses grands yeux bleus. Elle n’avait pas changé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus.
– Regarde qui a daigné me rendre visite aujourd’hui aussi, dit Orion.
Au moment où son regard croisa celui d’Anton, ses yeux se mirent à briller. Anton se leva du canapé et s’avança pour lui souhaiter le bonjour. Elle ne lui en laissa pas le temps et se précipita à son cou. Il ne pu retenir une grimace. La voyant, elle le relâcha.
– Je suis désolée, j’étais tellement heureuse de te voir sain et sauf. Je me suis beaucoup inquiétée quand j’ai appris…
– Ce n’est rien, moi aussi je suis heureux de pouvoir vous revoir.
Il tenait à maintenir la distance polie que lui obligeait la dynastie de son amie. Quand Anton était arrivé à Célian, Guinevere faisait déjà partie de l’académie. Bien qu’elle fut la nièce de l’empereur, elle souffrait d’isolement dut à son appartenance aux peuples des Lacs. Alors que les moussus des bois possèdent des reflets verts sur leur peau, les siens étaient bleus. On murmurait dans les couloirs qu’elle était « inadaptée », qu’il fallait se méfier des sirènes de son genre. Anton, lui, n’en avait eu que faire. Il se souvint avoir accepté sa main lorsqu’il était tombé dans les escaliers, lui avoir prit les cours lorsqu’elle était malade et avoir joué à la marelle avec elle, prêt de la fontaine du cloître. Sa présence seule balayait toutes ses angoisses. Aujourd’hui encore, alors qu’elle échangeait des mots avec Orion, sa vue calma les tremblements d’Anton.
Guinevere se tourna vers lui, ses lèvres prononcèrent une dernière phrase à son intention et elle quitta la pièce, emportant avec elle son éclat. Anton resta un moment à fixer la porte close. Puis le froid reprit brusquement place en lui.
– Bah alors mon garçon, tu veux que je t’appelle un médecin ?
Il secoua négativement la tête, s’étouffant à moitié entre deux toux. Avait-il cessé de respirer durant quelques instants ? Il ne s’en souvenait pas mais songea que si s’oxygéner n’avait pas été un automatisme, il serait mort depuis longtemps.
– Dis moi garçon, pourquoi tu ne lui dis pas à ta belle ? Lui demanda l’alchimiste en lui donnant des petites tapes dans le dos.
Le moussu secoua la tête.
– Lui dire quoi ?
– Ce que tu ressens.
Ce qu’il ressentait ? Mais que ressentait-il pour elle ? Elle était son amie, mais pouvait-elle être plus ? Anton se souvint s’être posé la question, une fois. Puis il y eut sa première mission plusieurs années plus tard et Guinevere intégra la branche des juristes. Leurs rencontres avaient cessées et la question ne s’était plus posée.
– J’ai d’autres problèmes plus urgents à régler, se déroba Anton.
– Sûrement. Seulement, vois-tu, la vie sera toujours pleine d’urgences. C’est à toi de choisir tes priorités.
Anton ne répondit pas. Orion n’attendait peut être pas de réponses après tout. Son regard s’échappait par la fenêtre ouverte.
– Tu devrais rentrer mon ami, reprit-il les yeux encore dans les vagues. Tu n’es pas bien en état de te balader plus longtemps.
Anton acquiesça et récupéra ses effets.
– Oh, avant ! (Orion explora de nouveau son armoire et lui tendit deux fioles au liquide bleu nuit.) Pour toi et Major. Deux gouttes dans votre potage. Cela devrait alléger vos nuits.
Anton le remercia, le serra dans ses bras et quitta le bâtiment des alchimistes. Sur le chemin du retour, il se souvint alors que la paperasse l’attendait au pavillon, ainsi que Janus. Il regretta de ne pas pouvoir se faire porter malade.

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