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De retour au pavillon des chercheurs-cueilleurs, Anton chemina jusqu’aux écuries. Les stalles étaient creusées au cœur d’un chêne, à l’arrière du cottage. Un couloir faisait le tour du tronc afin de relier les différentes portes. Anton s’y engagea, à la recherche de l’une d’entre elles. Grise-mine s’y trouvait, le museau dépassant par la fenêtre. Elle se remettait progressivement sur patte. Et elle n’était plus seule. Comparé à la veille, le nombre de mulots dans les boxes avait été multiplié par trois. Elle semblait particulièrement apprécier cette effervescence nouvelle et tournait en rond dans son alcôve. Anton tâcha de l’apaiser, le temps d’observer ses plaies. Les vétérinaires avaient fait du bon travail. Les blessures, cicatriseraient dans les jours à venir. Caressant la tête grise de son amie, Anton profita de ce moment de calme en sa compagnie. Il sonda la mangeoire. Les cueilleurs chargés de la mission des bêtes ce jour-ci lui avaient administré les doses prescrites mais, suite au courage dont elle avait fait preuve, Anton ajoutait constamment quelques fruits supplémentaires. Il ne dérogea pas à la règle, s’en fut dans le hangar, à quelques portes du box, et en sortit deux framboises, qu’il peinait à porter. Une fois posées devant Grise-mine, celle-ci lui lécha la joue.
– Avec plaisir ma grande.
L’abandonnant à son repas, Anton regagna le pavillon. Comme attendu, le couloir raisonnait de bavardages provenant des différentes chambres. Tous étaient soulagés de retrouver leurs camarades vivants suite à de longs mois d’éloignement et les chercheurs passaient d’un dortoir à l’autre afin de proposer un coup de main avec les bagages ou lancer une boutade. La salle commune ne dérogeait pas à la règle. De nombreux cueilleurs s’étaient réunis pour préparer le repas du soir qu’ils partageront pour se raconter les aventures vécues, nouvelles comme anciennes. Pour le festin des retrouvailles, ils avaient l’habitude de travailler une après midi entière. L’estomac d’Anton gargouilla à la vue des petites choses à grignoter qui parsemaient déjà la grande table pour ce midi.
Dans un coin de la pièce, toujours assis dans son fauteuil, Major écrivait dans son carnet. Anton s’approcha de lui, évitant autant que possible le tohu-bohu des cuisiniers. Il lui tendit l’une des fiole.
– Cadeau d’Orion. Ça devrait t’aider à dormir.
Major s’en saisit et le questionna.
– Assistes-tu au repas de ce soir ?
Anton observa le regroupement autour de la marmite. Il ne pouvait affirmer être ami avec beaucoup d’entre eux et pour cause, il évitait soigneusement de se mêler aux autres. Certains ne lui étaient pas désagréables mais il préférait de loin le calme de sa chambre. De plus, il détestait être le centre de l’attention et, suite à sa récente mésaventure, il craignait de ne pas pouvoir éluder les questions indiscrètes. Major sut interpréter son silence :
– Je pense que ça te ferait du bien. Et si tu ressens le besoin de t’éclipser, je ferais diversion.
Anton se résigna et quitta le réfectoire pour retrouver son appartement. Il referma la porte sur lui avec soulagement. Que de monde ! Il rangea ses effets et entreprit de changer ses bandages. Son état était aussi favorable que celui de Grise-mine, bientôt ses blessures ne seront plus que de vilaines cicatrices.
Après avoir appliqué les baumes conseillés par les alchimistes et médecins, il s’empara de nouvelles bandes de gaze qu’il mit en place sur les éraflures de son bras. Il sera les dents. Heureusement qu’il fut inconscient lors de leur baignade dans la rivière, il avait évité un traumatisme supplémentaire.
On frappa à la porte de sa chambre.
– Anton ? C’est Janus. Tu me rejoins dans l’intendance ? Je nous prends de quoi manger.
Merle ! Il n’y couperait véritablement pas. Il s’empressa de changer de vêtements, se saisit de sa liste d’objets perdus et se glissa dans le couloir. La traversée de l’arbre jusqu’au local fut particulièrement confuse. Celui-ci était retiré au cœur du tronc et nécessitait de passer par les couloirs bondés.
Le centre de la pièce n’était pas plus simple à atteindre. Certains déposaient leurs sacs sur les tables, essayant de faire leur inventaire. D’autres, mieux organisés, attendaient en file indienne pour transmettre leurs listes préparées en amont. Où était Janus dans ce beau capharnaüm ? Anton fini par le repérer, derrière un bureau recouvert de feuilles annotées. Il se positionna à ses côtés et essaya de comprendre l’organisation du novice.
– Donc il te manque trois fioles ?
– Oui, elles étaient pleines qui plus est.
Janus griffonnait sur le registre général avec frénésie.
– T’en pis, essaie de faire plus attention la prochaine fois. Anton, peux-tu me récupérer trois fioles de petites tailles ? Le sac sera complet après.
La cueilleur s’en fut dans les étagères dédiées aux bouteilles. Elles étaient plus abondantes qu’à l’accoutumée mais il n’en manquait pas moins de petites tailles. Après réflexion, il retourna auprès de Janus.
– Je me suis permis de t’en mettre une moyenne, lui dit-il. Il ne reste bientôt plus de petites.
L’intendant hocha de la tête, résigné.
– Tout le monde les utilisent. On ne trouve plus suffisamment de ressources pour remplir les plus grandes. Penses-tu pouvoir compléter les sacs que je n’ai pas encore eu le temps d’approvisionner ? Je termine de faire le point des listes.
Le travail leur prit de nombreuses heures. Compléter les sacs, remplir le carnet des stocks, trier ce qui était encore utilisable de ce qui ne l’était plus... Ils furent occupés toute l’après-midi. Lorsque Anton entreposa le dernier sac sur l’étagère dédiée, il s’agissait du sien. Il massa son épaule endolorie par l’effort. S’approchant de Janus qui terminait d’ordonner les listes dans les pochettes, il consulta celles-ci pour s’assurer qu’aucune erreur de résidait. Une cueilleuse entra alors dans la pièce et leur transmit un répertoire provenant d’Orion. Il y indiquait le nombre de fioles qui lui avait été remises et combien il pouvait leur en renvoyer d’ici le lendemain. En comparant l’index avec leur répertoire, Anton ne pu s’empêcher de constater le nombre de pertes.
– Au moins cinquante fioles oubliées. C’est conséquent.
Janus referma le dernier carnet et s’étira.
– Que veux-tu, avec les dangers qui nous guettent, nous sommes moins attentifs. Nous faisons plus d’erreurs.
Anton n’était pas satisfait de l’observation de son camarade. Des crieurs annonçant le début du repas le coupèrent dans ses pensées. Il se souvint qu’il avait faim. Les deux moussus s’empressèrent de ranger les carnets et se dirigèrent ensemble en direction des festivités.
Dans la salle principale, les chaises se remplissaient au rythme effréné des arrivées. Le lieu était parfumé de bouillon chaud aux légumes, d’épices et de pomme cuite. Anton s’empara d’un bol que lui tendit l’un des cuisiniers et chercha une place. Il jeta son dévolu sur une chaise entre deux cueilleuses qu’il lui arrivait de croiser durant ses missions. Elles étaient généralement envoyées sur d’autres parties Nord de la forêt. Chaque quart connaissait son nombre de cueilleurs tant l’espace à couvrir était imposant. Il arrivait donc que les chercheurs forment une équipe pour ne pas faire le voyage seul. Il cru se souvenir que Corbin avait fait partit de leur groupe.
L’ambiance générale n’était pas aussi gaie qu’à l’accoutumée. Peut être parce que le luth qui égayait communément le repas restait silencieux, attendant un propriétaire qui ne reviendrait jamais. Anton sentit une boule se former dans son ventre. Il regretta d’avoir eu cette pensée. Heureusement pour lui, la troupe de l’Est dégela l’atmosphère. Ils brayaient leurs découvertes en rendant leurs aventures plus extraordinaires qu’elles n’avaient dut l’être. En revanche, ils ne s’étendirent pas sur le résultat de leurs cueillettes.
Anton se rassasie, remerciant mentalement le groupe du Sud d’avoir proposé de chanter à tue tête les plus mythiques chants de la contrée. Les deux cueilleuses entamèrent doucement la discussion avec lui, évitant soigneusement les sujets Corbin et l’accident d’Anton. Elles lui firent cependant part de leur soulagement de pouvoir le revoir. Soulagement sincère malgré le fait qu’ils ne soient pas complices. Le pavillon des chercheurs-cueilleurs représentait, pour tous, leur plus proche famille.
Le choix des chants finit par s’essouffler et le silence envahit la pièce. Depuis sa place en tête de table, Major entama, sur un air lent, le chant des cueilleurs.
À travers tes branches,
Bois aux milles parfums,
Puissions nous trouver refuge
En ta pénombre.
Nos pas erreront sur tes sentiers
En nos cœurs l’envie ardente de te protéger.
Bois d’émeraude
En toi seul nous jurerons.
En Danais nous remettons
La force de nos bras.
Tous entamèrent le chant à sa suite, suivant le ton lent de commémoration. Les dernières notes tombèrent, le silence emplit de nouveau la pièce. Major sortit de sa poche le carnet dans lequel il rédigeait depuis la veille.
– Je me souviens d’un jeune moussu hardi et courageux dont les mains étaient toutes autant capables de cueillir les plantes avec une douceur respectueuse que de s’agiter harmonieusement sur un luth pour égayer nos nuits.
“Ce garçon avait, comme nous tous, vécu des aventures uniques et authentiques et son histoire ne doit pas être oubliée. De ses années d’enseignements théoriques, en compagnie de notre maître à tous, Orion, à sa première formation sur le terrain en ma compagnie et jusqu’à ses premières missions en solitaire, il a su faire preuve de courage et de besogne pour parvenir à nous rendre fiers. Je serais donc honoré de partager avec tous ceux qui le souhaite, les souvenirs de ce garçon, ainsi que le récit de ces aventures qu’il a, comme nous ce soir encore, tant aimé partager. Ce carnet les relate et restera à portée de main pour que chacun puisse y trouver un refuge à sa mémoire. Il s’appelait Corbin.’’
Et tout autour de la table, des verres montèrent en même temps que les voix.
– À toi, Corbin.
Tandis que les verres se vidaient, certains se levèrent pour quitter le pavillon. Anton suivit la procession qui contourna le cottage, en direction des écuries. Aux côtés de ceux-ci s’étendaient de vastes prés, destinés aux mulots en journée. Chacun pris place sur le sol mousseux. Anton fut rejoint par Major. De cette colline, ils avaient vue sur toute la ville. Celle-ci brillait de mille lumières qui, au bout de quelques minutes, s’élevèrent dans le ciel. Des lanternes en mémoire du défunt. Ce soir, seul le pavillon des chercheurs-cueilleurs restera éteint.
Major murmura.
– Je suis reconnaissant de ne pas avoir à réciter deux hommages ce soir.
S’adressait-il à lui ? Dans le doute, Anton acquiesça. Mais la nausée le prit à l’idée que, en d’autres circonstances, parmi ces lanternes, certaines lui auraient été destinées.
Alors que les derniers lumignons disparaissaient entre les branches, tous se préparèrent à entrer pour terminer la commémoration. Leur élan fut interrompu par un raclement de gorge. Un messager en livrée royale se tenait à l’entrée des pâturages. Bien que son visage ne trahissait aucune émotions, ses mains pliaient et dépliaient un rouleau de parchemin.
– Je m’excuse d’interrompre une telle cérémonie, annonça-t-il. J’ai un message urgent à passer de la part de notre empereur.
Devant le silence qui lui faisait face, il déroula le papier et lu à la hâte :
“Sont conviés à rejoindre leurs altesses au palais de pierre dans les plus brefs délais, afin de convenir d’une urgence nationale, messieurs et mesdames Major l’Honnête, Evanora la Protectrice, Isak, Petra et Anton. En vous remerciant par avance de votre empressement.”
[Bonnes fêtes de Noël à tout.e.s !]

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