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À la suite de l’annonce du coursier, tous rentrèrent au pavillon. Major y rassembla les moussus sollicités par l’empereur. Pour Anton, cette journée semblait ne jamais vouloir prendre fin. Il était déjà vingt trois heures mais l’équipe au complet s’apprêta et se rendit d’un pas décidé au palais que chacun avait quitté plus tôt dans la journée.
Anton peinait à marcher. Le médicament que lui avait remis Orion œuvrait déjà. Ses sens étaient endoloris, ses yeux se fermaient tous seuls. Il semblait en être de même pour Major qui trébucha plus d’une fois.
Devant la citadelle, Anton perçu le mouvement des bougies par les fenêtres. Des domestiques, chevaliers, alchimistes et juristes traversaient les couloirs dans une danse incertaine et désordonnée. L’agitation et les couleurs vives des tissus lui donnèrent le vertige. Évidemment, personne ne pouvait entrer sans être paré de la tenue officielle de sa guilde. Tenue qu’Anton s’était précipité d’enfiler, il se rendit compte à présent, à l’envers. Il ajusta sa veste, essayant de cacher le défaut. Il suivit Major qui leur frayait un chemin dans la foule.
Dans les couloirs qu’ils traversèrent, la plupart des pièces étaient occupées par des juristes et des secrétaires qui se rendaient d’un lieu à l’autre les bras chargés de documents. Dans certaines d’entre elles, les couleurs que portaient les moussus étaient uni : bleu nuit pour les alchimistes, violet pour la garde, orange chez les médecins et blanches pour les juristes. Les cueilleurs portaient quand à eux la couleur brune.
Ils atteignirent l’amphithéâtre. Les portes, béantes, leur permis d’y entrer sans attendre. En son sein, l’estrade était vide à l’exception du siège central. Charles les attendait, penché sur des documents fournis d’une écriture fine.
Lorsqu’ils descendirent les marches, l’empereur interrompit son travail pour les accueillir.
– Je suis soulagé que vous ayez répondu à mon appel, cueilleurs.
Tous les cinq s’inclinèrent en signe de respect et Major prit la parole en leur nom.
– Pouvez-vous nous expliquez, sire, la raison d’une telle convocation ?
Charles tria les papiers qu’il venait de signer tout en s’exprimant.
– J’ai conscience de vous interrompre lors d’un moment inopportun, malheureusement, nous jouons contre le temps.
Il suspendit sa corvée pour fixer chacun d’entre eux.
– J’aurais besoin que vous réalisiez une dernière mission avant la venue de l’hiver.
Anton eu un hoquet de surprise. Le récit de ses prédécesseurs lui revinrent. Galeran du Sud était parvenu à faire signer une loi interdisant aux dirigeants d’envoyer des missionnaires en automne, après avoir chuté dans une crevasse recouverte par les feuilles mortes. Ismenia la Figée devait, quant à elle, son surnom à une terrible mésaventure. Piégée dans sa tente par une tempête, elle avait subsisté à l’aide de ses provisions. Elle dût attendre deux semaines avant que la neige qui ne la piégeait ne fonde. Qu’avait donc en tête l’empereur ?
– Je ne vous ferais pas l’affront de résumer vos rapports sur les Bois de Célian, reprit Charles. Le manque de matières premières et l’état de la faune, vous les connaissez mieux que moi. C’est pour quoi je vous demande de me guider lors d’une expédition.
– Où souhaitez-vous vous rendre ?
Evanora menait la branche Ouest des chercheurs-cueilleurs. Malgré la précipitation de leur départ, sa tenue ne portait aucune imperfection, jusqu’à ses cheveux d’ébènes, parfaitement tressés. Anton a rarement été conduit à échanger avec elle. Il pouvait cependant affirmer à cet instant qu’elle dirigeait son département d’une main de fer. Elle débordait d’une assurance qui forçait le respect.
L’empereur, lui-même, ne parvenait pas à soutenir son regard.
– La ville de Rou. A l’Est de la Vallée.
Un silence suivit son annonce. Ce fut Isak qui le brisa en premier.
– Cela devrait nous prendre une semaine et demi si nous passons par le Viaduc Assoupi. Si nous avons un bon rythme j’entends. Si vous choisissez de passer par le Sud, Bois en Vallée et faire le tour du lac Chuchoteur, nous risquons de prendre une semaine de plus.
Anton avait beaucoup entendu parlé d’Isak. Le ‘Petit Prodige’ comme le surnommait les commérages. Et Anton prêtait l’oreille aux commérages. Membre de la brigade de l’Est le plus notoire, Isak ventait ses réussites. Pour cause, il était le plus performant de tous les chercheurs réunis. Il réalisait le travail de trois moussus à lui seul. Avec Mûre, sa mulote, ils étaient capable de traverser une région entière en seulement deux jours contre une moyenne de cinq pour un autre cueilleur. Il connaissait l’Est comme sa poche et l’on racontait qu’il serait capable de le traverser aveuglé par la Brume. Anton n’aimait pas les vantards.
Charles sourit d’un air contrit.
– C’est bien ce qu’il me semblait, je pensais passer par le viaduc car nous ne voyagerons pas à une vitesse normale. Nous seront accompagnés par des membres des autres guildes. Des médecins, des juristes, des gardes et des alchimistes.
Anton ne parvenait pas à comprendre la demande de son empereur. Pourquoi prendre autant de risque ?
– Que cherchez-vous à faire à Rou exactement ?
Constater qu’Evanora était autant confuse le rassura. L’empereur s’expliqua enfin.
– Un alchimiste, un certain Alexandre, aurait potentiellement fait une découverte d’envergure pour notre monde. Je n’ai pas bien compris s’il s’agissait de la provenance de la Brume ou d’un moyen d’y remédier, sa missive reste vague, mais il serait prêt à nous partager les fruits de sa recherche si nous le rejoignons à Rou.
La nouvelle flottait entre eux, vague effluve d’espoir pour ce qu’ils pensaient ne jamais avoir de solution. Petra, qui avait gardé le silence jusqu’à présent, fut la plus vive d’entre eux.
– Pourquoi ne pas lui demander de nous faire parvenir le résultat de son enquête par un messager ou un aventurier ? L’ensemble des laboratoires les plus expérimentés se trouvent ici, à la capitale, ainsi que les meilleurs alchimistes.
Charles secoua la tête, l’air grave.
– Malheureusement l’ensemble des recherches scientifiques sont encadrées par des lois spécifiques. Nous ne pouvons nous permettre de faire circuler des informations aussi importantes entre des mains incertaines. De plus, nous risquons de commettre des erreurs en tentant de déchiffrer quelque chose que nous ne maîtrisons pas. Il nous faut être sur place. L’échange n’en sera que plus agréable.
– En quoi notre présence pourra vous être utile ? s’enquit Major.
– J’aurais besoin de vos connaissance des lieux, notamment venant de vous Isak, ainsi que les informations que vous détenez sur la Brume et ses environs. J’espère également que vous m’épaulerez dans la préparation du voyage. Tout ceci, il désigna les papiers qui s’étalaient devant lui, n’est pas une mince affaire.
Anton n’avait jamais refusé de directive. Pourtant, il hésita au moment de donner son accord. Ils avaient la possibilité de connaître la vérité sur la Brume mais cela impliquerait de s’en rapprocher. Était-il prêt à revivre l’expérience ? Certainement pas. Avait-il le choix ? L’empereur se tenait au dessus de lui, le regard dur. Non. Il ne l’avait pas.
– Quels sont vos ordres ? questionna Evanora, scellant son sort.

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