6
– Quel ennui !
Anton se coucha sur le bureau, bousculant au passage les piles de documents qui l’entouraient. Elle oscillèrent un instant puis s’immobilisèrent.
Deux jours s’étaient écoulés depuis la convocation de l’empereur. Les chercheurs avaient été affublés a différentes tâches afin de préparer leur départ. Isak avait été désigné guide de la commission et se rendait tous les matins au palais afin d’y planifier les trajets en compagnie de l’empereur. Major était affecté responsable de l’inventaire et faisait le tour des guildes pour connaître leurs besoins. Evanora était chargée de préparer les présents de politesse et Petra s’occupait des mulots et du chargement des charrettes.
Anton se retrouvait, quand à lui, en présence de la paperasse. Pour lui, le temps passait à la fois trop lentement et trop brièvement. Assit dans la salle de travail du baraquement des cueilleurs, il faisait le point sur les pièces de chaque participants au voyage. Bien que cela lui eut permis de constater, avec inquiétude, la présence de Guinevere dans l’expédition, il trouvait sa tâche parfaitement inutile. Même Janus, bien que ne faisant pas partit de la mission, résumait les comptes rendus des chercheurs remontant à plus de trois ans en arrière. Ainsi, la délégation posséderait l’essentiel des connaissances sans avoir besoin de transporter l’ensemble des dossiers.
Par la fenêtre ouverte, Anton entendit les voix de ses compagnons qui vaquaient à leurs occupations. C’en était trop. Il traversa les couloirs de l’arbre, attrapa un manteau et prit la direction des écuries. Une promenade avec Grise-Mine lui fera du bien. Il trouva sa monture aux prés, la bouchonna et la scella. Il mit le pied à l’étrier et ils s’engouffrèrent dans la forêt. La mulote se mouvait sans difficulté, signe que les potions d’Orion faisaient leur effet. Tant mieux ! Une inquiétude en moins pour le voyage.
Le cueilleur avait rendu visite à son mentor le lendemain de l’annonce. Bien qu’il n’avait pas été choisi pour participer à l’aventure, Orion ne s’en était pas formaliser.
– Je me fais vieux, lui avait-il dit, un sourire en coin. Je n’ai plus l’énergie nécessaire pour crapahuter dans les bois.
Il avait confié au moussu de nombreuses fioles pour l’ensemble de son groupe et lui avait souhaité bonne chance, comme il le faisait à chaque fois qu’il partait en mission.
Débouchant sur un chemin plus large que les précédents, le chercheur encourageât sa monture à presser le pas et elle prit le galop. Le vent faisait voler ses cheveux. Il ferma les paupières. Deux minutes. Juste deux petites minutes. Il sentit son compagnon perdre pied, lui avec. Enfer de Brume ! Il rouvrit les yeux juste à temps pour voir le sol se rapprocher. Par réflexe, il protégea son visage de ses bras au moment de heurter la terre. La roulade le propulsa dans les buissons. Il expira. Toujours en vie. Mais son poignet droit le faisait souffrir. Décidément, ce n’était pas son jour. Il se releva péniblement.
Il se soucia immédiatement de Grise-Mine. Celle-ci se trouvait à quelques mètres de lui et se relevait. Il s’approcha pour faire une rapide osculation de ses membres. Contrairement à lui, elle ne semblait pas s’être de nouveau blessée. Par mesure de sécurité, il décida qu’ils rentreraient à pieds.
Le cuilleur s’enquit alors de la raison de leur chute. Il connaissait le chemin par cœur, l’ayant emprunter régulièrement, et n’avais jamais rencontré d’obstacle. Il remarqua une branche dépassant des fourrés. Il s’en approcha en espérant pouvoir la sortir du chemin. À sa hauteur, il se figea. Doucement, il recula. Ce n’était pas une branche. Un oiseau gisait, ailes ouvertes, les pâtes raides en travers de la route. Était-il mort ? Mieux valait-il ne pas l’approcher. Une plume gisait à ses côtés. Il s’en empara. Elle était froide, rigide.
Le cueilleur lâcha subitement la plume. Il ne souhaitai pas s’attarder plus longtemps. Il récupéra les rênes de Grise-Mine et prit la direction de la capitale. En lui, les souvenirs de la Brume refaisaient surface. La mulote sembla comprendre ce qui tracassait son cavalier et lui donnait des petits coups de museaux affectueux sur l’épaule. Anton lui caressa la tête.
– Ça ira Grise. Rentrons. Mais ne parlons de cela à personne.
La Brume, il le savais, n’était pas encore à leur porte, il ne servait à rien d’inquiéter les habitants. L’oiseau devait provenir d’une région occupée par celle-ci et était parvenu à rejoindre la cité avant de perdre la vie.
Il leur fallu une vingtaine de minutes pour retourner au baraquement à pied. Lorsqu’ils parvinrent aux écuries, Anton interpella un cueilleur responsable de ceux-ci pour la journée.
– J’aurais besoin d’un vétérinaire.
Anton patienta auprès de son amie, passant sa main dans ses poils gris.
– Alors comme ça, tu ne t’enquières pas de tes tâches ?
Le cueilleur se retourna pour faire face à Evanora. Celle-ci était suivit du palefrenier qui soulevait une lourde malle en bois. La cheftaine de l’Ouest s’accroupit auprès de Grise-Mine et ordonna au lad de déposer la caisse dans un coin. Elle commença à tâter les pâtes de l’animal tout en s’adressant à Anton.
– Tu ne m’as pas répondu, cueilleur.
Il soupira.
– J’ai terminé, enfin presque, il ne me reste que trois dossiers. Mais j’avais besoin de prendre l’air. Toutes ces lignes m’épuise.
Evanora ouvrit la boîte et s’empara d’un petit rasoirs qu’elle utilisa pour dégager une zone sur la pâte du mulot. Une égratignure apparue.
– Pourquoi n’as tu pas terminé les dossiers restants avant de partir ?
– Je te l’ai dis, j’étais épuisé, je ne voulais pas faire de bêtise.
La cueilleuse appliqua un baume sur la plaie tout en caressant l’animal.
– Partir en forêt avec ton mulot n’est pas une bêtise peut-être, rétorqua-t-elle. Vous aurez besoin de vos forces pour demain. Tu as eu de la chance qu’elle ne se soit que égratignée. Si elle s’était fait mal, vous n’auriez pas pu partir ensemble.
Anton ramena son poignet endolorit à lui. Pour cacher son malaise, il protesta.
– Vous avez tous des missions intéressantes. Vous bougez, vous organisez les choses importantes. Je ne fais que trier des papiers ! J’ai l’impression d’être redevenu un apprenti ! Et encore, même Janus à plus de responsabilités que moi.
Evanora poursuivait son inspection tout en s’adressant à lui d’une voie autoritaire.
– Tu as été un apprenti toi aussi. Ne crois pas que nous fournissons à ces jeunes le sale boulot. Cela fait simplement partie de la formation, afin qu’ils soient en mesure de comprendre notre fonctionnement. Si tu penses que nous te mettons de côté, tu te trompes. Tous les travaux ont leur importance. Si il manque ne serai-ce qu’un papier parmi ceux que tu traites, il y aura des conséquences. La raison pour laquelle nous t’avons mis à ce poste est que tu es encore convalescent. Nous voulions que tu sois en forme pour le voyage.
Anton fixait le sol. Il comprenait que son emportement n’était pas digne d’un cueilleur, aussi aguerrit soit-il. Mais il ne pouvais s’empêcher de ressentir une pointe de déception. Pourquoi l’empereur tenait-il à se charger de lui durant son parcours ? Comme si elle lisait dans ses pensées, Evanora prit le temps de le réconforter.
– Ce n’est pas parce que tu es blessé aujourd’hui que tu perds toutes tes capacités, Anton. Tu es un excellent cueilleur, l’un des meilleurs si je me réfères à ce que me raconte Major.
Un silence suivit ses paroles. Anton jouait avec les bords de ses manches, effilochées après sa chute. Lorsqu’elle eu terminé avec Grise-Mine, Evanora s’approcha de son cavalier.
– Montre moi ton poignet, ordonna-t-elle.
Anton s’opposa.
– Ne t’en fait pas, j’irais voir un médecin avant ce soir.
– Je suis médecin.
Evanora ? Médecin ? Il n’en avait jamais entendu parlé. Celle-ci sourit en coin.
– Pourquoi crois-tu que Milo soit venu me chercher pour s’occuper des blessures de ta monture ?
Anton haussa les épaules. Evanora lui prit délicatement le poignet et commença à l’ausculter, guettant ses grimaces de douleurs.
– J’ai suivit une formation dans la médecine avant de devenir cueilleuse, lui expliqua-t-elle. Je faisait plutôt partie de la branche des vétérinaire mais généralement, les blessures se soignent pareillement pour un moussu ou un mulot.
Elle appliqua un baume sur son poignet avant de lui faire une attelle en toile d’araignée. Elle rangeait son matériel lorsque Anton la questionna.
– Comment as-tu découvert les chercheurs cueilleurs ?
Evanora sourit.
– C’est une longue histoire, cueilleur. Et elle devra attendre.
Elle referma la malle et la prit dans ses bras.
– Tu devrais t’occuper des derniers dossiers. Je pense que Janus auras besoin de l’aide d’un chercheur expérimenté pour terminer de trier les comptes rendus. Je t’aurais bien dirigé vers une autre mission mais je crains que tu ais besoin de reposer ton poignet.
Rasséréné par cette proposition, Anton se hâta de donner les derniers soins à sa monture et retourna s’occuper de ses papiers. Il prit soin de parfaire son travail et le clôtura en une demie heure seulement. Il trouva Janus dans son bureau et étudia avec lui les rapports des trois dernières années. Le jeune apprenti était ravi de recevoir de l’aide. Il ne cessait d’interroger Anton sur les recherches passées, souhaitant en connaître tous les détails.
Ils terminèrent le travail tardivement. Les fichiers furent envoyés au palais par un coursier et les deux cueilleurs profitèrent de leur thé autour des derniers récits d’Anton.
– J’aimerais beaucoup vous accompagner pour cette mission, soupira Janus.
Anton reposa la tasse qu’il tenait.
– Tu auras l’occasion de vivre un nombre de missions incroyable, lui assura-t-il. Profite du fait qu’elles ne soit pas dangereuses.
Il se leva de son siège et s’apprêta à quitter la pièce.
– Je t’admire Anton.
Il s’arrêta. Ses sourcils se froncèrent.
– Moi ?
Janus avait le regard perdu dans les flammes de la cheminée. La lumière dansait dans les verres de ses bicycles.
– Tu as survécu à la Brume. Tu es revenu saint et sauf. Et tu as été sélectionné pour cette mission. J’espère devenir comme toi plus tard.
Anton ne su quoi répondre. Sélectionné, oui, mais à quel prix ? Perturbé, il lui souhaita bonne nuit et rejoignit sa chambre. Il boucla son paquetage pour le lendemain, soigna ses plaies et alla se coucher. Dans le noir, il repensa à l’oiseau. En lui, une voix lui soufflait que le voyage serait de mauvaise augure.

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