8
– Encore toi, le Fitz.
Fitz. L’insulte résonna dans l’air sec. Le mot n’avait pas toujours été une offense. Suivit d’un nom, il désignait le fils de tel ou tel parent. Seul, il ne reliait à personne. Anton serra les dents pour garder le silence. Il l’entendit se remettre sur pied et pouvait sentir sur lui les regards curieux de ceux que les exclamations avaient attirés. Finalement, le sol n’était pas si inconfortable. Son interlocuteur en décida autrement et l’attrapa par la queue de cheval pour redresser sa tête.
– Tu es toujours dans mes pâtes ma parole.
Anton pouvait sentir son haleine chargée des oignons mangés ce midi. Il fit une grimasse. Celui qui lui faisait face n’avait pas changé depuis leur première rencontre. Les cheveux blonds, toujours proprement tirés en arrière, les yeux et la peau parsemée de reflets jaunes. Le seul défaut qui apparaissait sur son visage était son nez cassé, tordu au-dessus d’un sourire d’ange qui se confondait avec celui du diable aux yeux d’Anton.
Les garçons s’étaient rencontrés au palais. Leur premier accro s’était, ironiquement, déroulé de manière semblable. Anton avait chuté et l’avait renversé devant un ensemble d’élèves de la noblesse. Son statut d’orphelin n’était pas passé inaperçu à travers son uniforme et le moussu l’avait scrupuleusement raillé. Depuis ce jour, il évitait soigneusement l’individu qui se dressait devant lui.
Le cueilleur laissa échapper un petit cri de douleur lorsque la prise sur sa queue de cheval se fit plus importante.
– Ne va tu donc pas t’excuser pauvre idiot ? Regarde l’état de mes vêtements à cause de ta maladresse.
Un regroupement s’était formé autour d’eux et Anton espéra secrètement que Guinevere n’assistait pas à la scène. Sa tête partie violemment en arrière avant qu’il n’eut le temps de prononcer un mot.
– Allons, Fitz, on ne t’a pas apprit à t’excuser ? À moins que l’on ne t’ai point instruit à t’exprimer.
– Tout comme l’on ne semble pas t’avoir appris la politesse Hogier.
Anton remercia en silence son bienfaiteur. Il ne le voyait pas mais l’expression de perplexité qui tirait les traits du mécréant lui mettait du baume au cœur. La voix grave se releva derrière lui.
– Il me semble d’autant plus impoli que tu utilises des termes insultants pour décrire une situation dont tu n’es pas totalement épargné.
Le rouge monta aux joues d’Hogier qui grimaça.
– Ne parle pas de sujets que tu ne maîtrise pas, Trébuchet. Ta position ne te le permet pas. Tu n’es qu’un bouffon. Si l’on te demande le silence, tu te l’impose.
L’homme en question fit mine d’ignorer les dernières paroles.
– La situation de votre famille laisse à désirer. Nous pourrions nous moquer de la façon dont votre père trouve des financements pour son entreprise. La raison pour laquelle vous êtes ici n’est elle pas exactement une manière pour votre géniteur de se faire bien voir ? N’êtes vous pas quelque peu orphelin vous aussi ?
Anton sentit que ces derniers mots avaient touché la sensibilité du garçon qui ajouta une pression supplémentaire sur ses cheveux. Il retint un cri.
– Tu devrais garder ta place bouffon.
– Et je t’invite à rejoindre la tienne dans la délégation plutôt que de te donner en spectacle. Nous n’attendons plus que vous pour partir.
Hogier sembla hésiter. Anton cru qu’il ne le lâcherait jamais. Pourtant, la pression sur ses cheveux céda. Hogier s’éloigna, non sans lui lancer un regard noir.
– Qu’attendez vous, tous ? Nous vous attendons vous aussi, s’exprima Trébuchet à l’ensemble des personnes encore groupées autour d’eux.
Les spectateurs s’en allèrent, débattant entre eux de la scène qui venait de se jouer. Si Guinevere ne faisait pas partie du public, elle serait rapidement informée de la situation, ne pu s’empêcher de penser Anton.
Piteusement, il se remit sur pied, rassemblant comme il pouvait les couvertures emmêlées et poussiéreuses. Quelqu’un se pencha pour ramasser les derniers plaids qui traînaient et les lui tendis. Anton le remercia dans un murmure et l’observa à la dérobé.
Le moussu avait des cheveux noirs d’ébène et quelques mèches blanches s’accordaient avec un œil de verre qu’il portait du côté droit. Le regard bleu glacé de son unique œil valide vibrait d’émotions et de vie. Quand il récupéra les édredons qu’il lui tendait, Anton remarqua l’inhabituelle maigreur de ses doigts qui n’étaient pas plus larges que ses os. Ils semblaient pouvoir se briser sous le simple poids d’une plume.
– Ne me remercie pas. Tu me le rendras un jour.
Il se retourna, attrapa habilement un chapeau haut de forme démodé, qu’il avait laissé tombé pour aider le cueilleur, et s’éloigna. S’agissait-il d’une menace ? D’un ordre ? Alors que le cueilleur cherchait un sens à ses paroles, Trébuchet éleva la voix.
– Nous t’attendons également Anton.
Piqué par le rappel, le moussu remit sa charge aux palefreniers. Il rejoignit sa monture et chercha dans son sac la fiole fournit par Orion. Il en bu une dose de plus que ce qui était prescrit afin de faire disparaître la douleur dans son poignet. Lorsque tout le monde fut remis en selle, la délégation s’ébranla.
L’après-midi se déroula au même rythme que la matinée. La troupe se déplaçait lentement. Ils suivaient la route principale, les plus petites n’étant pas praticables pour les calèches. Ils foulaient les pieds des arbres, montant de temps à autre les collines avoisinantes.
Ils firent halte avant la tombée de la nuit et plantèrent les tentes avec l’aide des derniers rayons de soleil. Anton et les cueilleurs aidèrent les quelques palefreniers et les gardes à s’occuper des montures. Il prit soin de Cosmos pour Guinevere. Tendis que les voyageurs montaient des tentes en toiles, les cinq cueilleurs s’éclipsèrent avec leurs mulots pour une dernière course en forêt.
Leur travail ne consistait pas seulement à suivre la troupe. Ils étaient missionnés d’assurer la sécurité de tous et d’observer les quelques détails qui pourraient être transmis au Sommet. Ils s’engagèrent donc sur les pistes à proximités des installations.
Parvenus à une intersection, Major ouvrit une carte toute griffonnée et indiqua à chacun la direction qu’ils devaient prendre et la distance à parcourir. Les chercheurs estimaient la vitesse de déplacement de la brume à un kilomètre par demi-journée, ils se devaient donc de faire attention aux moindres signes pouvant annoncer sa présence non loin du campement. À en juger par leur position, ils en étaient éloignés. Ils ne pouvaient cependant pas se permettre de faire du zèle au vu du nombre de moussus présents dans la délégation.
Anton et Grise-Mine prirent la route qui leur fut confié et le moussu sentit un poids se retirer de sa poitrine. Cette mission, plus semblable à ce qu’il avait l’habitude de faire, lui confiait un sentiment d’utilité. Faisant fit de la douleur à son poignet, il prit à cœur le travail dont on l’avait affublé. Au bout d’une demie heure, cependant, il n’avait rien trouvé à noter. Il fit faire demi-tour à Grise-Mine et rejoignit le camp où l’attendait ses compagnons.
En leur absence, les tentes avaient été dressées, les torches et feux allumés par les gardes. Les chercheurs prirent soin de leurs montures, évitant ainsi un travail supplémentaire aux palefreniers, et entreprirent de monter leur propre tente commune. Suivant le protocole de leurs missions habituelles, ils s’étaient fait légers et ne s’encombraient donc pas de toiles. Dans la forêt, aux abords de la clairière, ils coupèrent des morceaux d’écorces suffisamment grands pour les accueillir tous les cinq. Ils les fixèrent à l’aide de cordages et montèrent une tente de fortune. Pendant qu’ils installaient leurs effets, Majors entreprit de transmettre leurs observations à l’empereur. Ils purent enfin bénéficier d’un temps de repos.
Anton profita de ce moment pour procurer à Grise-mine un médicament atténuant les lancements que les efforts de la journée avaient engendrer.
La nuit était tombée et un air frais se levait. Il caressa paisiblement le mulot entre les oreilles, profitant du seul moment de solitude qu’il aura dans la soirée. Il observa calmement les alentours, non pas avec ses yeux, mais par ses autres sens.
La forêt avait une odeur distincte lorsque le soleil s’éclipsait. Les grillons entamaient leurs chants et les feuilles des arbres bruissaient en concert. Alors que les animaux diurnes dormaient, la forêt commençait sa seconde vie et prenait un nouveau goût. L’odeur des pins se mélangeait à celle de la nuit et tout était parfaitement calme.
– C’est donc cela que tu vis à chaque fois que tu pars.
La douce voix de Guinevere le surpris. Elle ne brisa pas le silence mais, au contraire, accompagna le chant de la nuit. Il se tourna vers elle.
– Pas exactement.
Elle sourit.
– Il est vrai que vous devez être plus rapide et avoir plus de travail en journée. Elle nous l’a bien fait comprendre, rit-elle en caressant à son tour Grise-mine.
La mulote ronronna de plaisir. Elle appréciait cette moussue à l’odeur de framboise. Anton acquiesça. Ils restèrent un moment silencieux, profitant de la simple compagnie de l’un et de l’autre.
« Et lorsque le soir tombera,
Que les étoiles éclaireront notre chemin
Je décrocherais la lune
Pour que ne luisent que tes yeux. »
Ainsi installé, les verres d’un ancien poème revinrent à sa mémoire. Il hésita à les narrer. Du camp, des éclats de rires et des cris leur parvint. Guinevere constata.
– Je crois que le repas est servi.
Le moment était passé. Anton souhaite une bonne nuit à Grise-mine et suivit la juriste au campement. Les feux éclairaient vivement la clairière et chaque groupe se trouvait devant sa tente, ne se confondant pas avec les autres. Guinevere se tourna une dernière fois vers Anton :
– Ne fais pas attention aux comportements de certains, ce voyage leur est peu familier, ils quittent leur famille, leurs repères… La situation leur est particulière mais ne doute pas, ton assistance leur est précieuse.
Sans un mot de plus, elle rejoignit les juristes. L’altercation de cette après-midi lui était remontée, il n’en doutait plus. Il sentit tout de même son cœur s’alléger.
Il rejoignit ses compagnons. Au sein de leur petite troupe, l’atmosphère était joviale. Le pichet d’alcool à leur côté ne devait pas être innocent. Isak y retrouvait son habituelle excentricité. Alors que Anton s’approchait, le cueilleur clôturait une histoire qui fit rire sa maigre assemblée. Son visage s’éclaira en constatant que celle-ci comptait un auditeur supplémentaire.
– Anton ! Viens, rapproche toi. Tien, il lui tendit un bol qu’il avait préalablement rempli d’alcool. On débattait sur le fait que ces sots d’aristos ont déraisonnablement embarqué beaucoup trop de provisions mais… Mais on ne peut leur retirer leur bon goût pour les vins des plaines.
Anton hésita un instant avant de tremper les lèvres. L’alcool avait la particularité d’être doux, ce qui contrastait avec les élixirs acides qu’ils avaient l’habitude de boire.
– Exactement, dit Isak comme s’il lisait dans ses pensées. Faut pas se faire avoir par ces fausses notes. C’est costaud. Mieux ne faut-il pas en abuser.
Il se resservit un bol. Evanora fit claquer sa langue contre son palais.
– Essaye donc de suivre tes propres conseils si tu ne veux pas que je te réveille demain à coup de pieds au cul.
Alors qu’ils ricanèrent devant la menace, Isak pris en air faussement indigné et termina son bol cul sec. Des civils, qui avaient été mobilisés pour faire la cuisine, vinrent leur servir le bouillon. Le repas se déroula dans la bonne humeur et Anton se sentit apaisé.
Lorsque la cruche et leurs assiettes fut vides, ils entreprirent d’aller se coucher. Evanora fit signe à Anton qu’elle voulait ausculter son poignet.
– Tu es retombé dessus ?
Anton répondit par l’affirmative, sans étayer ses propos. La cheftaine ne lui demanda pas plus de détails et il la remercia intérieurement. Elle lui assura cependant qu’il était nécessaire de traiter cela immédiatement. Elle l’envoya donc chercher des lotions dans les charrettes à provision pendant qu’elle se procurait des bandages auprès des médecins.
Le moussu s’exécuta. Ne sachant dans quelle calèche se trouvait exactement les potions, il entreprit de relever la toile de chacune d’entre elle. Mais alors qu’il s’attelait à la première, un cri de surprise lui échappa.

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