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– On peux savoir ce que tu fabriques ici ?
Anton n’y allait pas de main morte. Alors qu’il se faisait penser le poignet par Evanora, il fusillait du regard le moussu qui mangeait, penaud, un reste du bouillon. Major, d’un signe de la main, l’enjoignit à se calmer et s’approcha du cueilleur.
– Janus, pourquoi es-tu monté dans la calèche ?
Tout en baissant les yeux sur son bol, l’apprenti s’expliqua.
– Je voulais juste vivre une première aventure.
Anton fulminait. Il s’apprêtait à répliquer mais une vive douleur l’en empêcha. Evanora lui portait un regard dure. Du bout des lèvres, elle murmura “désolée” mais il aurait juré qu’elle ne le pensait pas. Il se retenu donc de prononcer le moindre mot. Major, plus patient, hocha de la tête.
– Je comprends que tu sois impatient de commencer ta formation. Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. De plus, il ne s’agit pas d’une mission ordinaire.
Janus enfonça la tête dans ses épaules, comme s’il voulait disparaître sous terre. Des larmes apparurent aux coins de ses yeux. Major se leva et posa une main sur son épaule.
– Je vais te trouver un sac de couchage, il nous reste un peu de place dans la tente. Tu auras besoin de force demain pour nous accompagner.
L’apprenti leva la tête, surpris.
– Vous acceptez que je vienne avec vous ?
Anton s’étouffa avec sa salive.
– Tu n’y penses pas Major ?
Le chef du Nord ne flancha pas devant son insubordination.
– Le voyage est calculé de façon à ce que nous arrivons à Rou avec le moins de risque possible de rencontrer la Brume. Nous ne pouvons pas perdre deux jours de marche aller-retour pour le raccompagner à Celyan.
Anton s’opposa.
– Il peux faire le trajet du retour seul, il suffit de suivre la route principale.
– Et avec quel mulot ? Argua paisiblement Major.
Anton ne su quoi répondre. Il était vrais que le garnement était venu sans monture.
– C’est trop dangereux pour lui, fini-t-il par avouer.
Le moussu confirma ses dires d’un signe de tête et se frotta le menton d’une main.
– Tu n’as pas tord là dessus. Il aura besoin d’un instructeur.
Evanora, qui n’avait pas prit la parole depuis le début de l’échange, se leva à son tour.
– Je pense qu’Anton fera un excellent mentor. Après tout, il nous a déjà prouvé sa valeur en tant que cueilleur plus d’une fois.
Le principal concerné se sentit défaillir.
– Vous n’y pensez pas ?
Les deux chefs échangèrent un regard complice.
– C’est une excellente idée Evanora, confirma Major. Partons là dessus.
– Mais…
Anton laissa sa plainte en suspend. Son supérieur le fixait.
– La décision est prise. J’en informerais l’empereur demain matin. Maintenant, il se fait tard. Je vais trouver de quoi coucher pour Janus. Vous devriez aller prendre du repos également.
Anton se leva sans un regard pour Janus. Il tira brutalement sur la feuille qui servait de porte à la tente, manquant de la déchirer. Il s’engouffra dans son sac et espéra que ce ne fut qu’un cauchemars. Oui, c’était cela, le lendemain, ils reprendraient la route, à cinq, sans responsabilité supplémentaire.
Mais au réveil, le lendemain, Janus prenait son petit déjeuner en leur compagnie. Anton tâcha de l’ignorer et, quand l’occasion se présenta, il quitta le feu pour faire son sac. Lorsqu’il eu terminé, il s’affaira à aider les citadins à en faire de même.
Contrairement à eux, les nobles avaient les mines fatiguées. Peut habitués à dormir sous tente, ils reçurent son assistance avec une forte reconnaissance. Constatant leur état, Anton se demanda un instant si l’empereur n’avait pas fait une erreur en emmenant si peu de personnes formées. Ne pouvant cependant se permettre de juger les décisions de son supérieur, il s’activa et fit de son mieux.
Progressivement, les autres cueilleurs le rejoignirent pour l’imiter. Isak, à la surprise de tous, fut le plus efficace des six. Il n’en fallut pas plus au moussu pour se vanter de tenir l’alcool comme une nymphe. Sa fanfaronnade lui valut une claque derrière la tête de la part de Evanora.
– Comment font-ils pour te supporter dans l’Est ?
– On est sur mon territoire ma chère, vaudrait mieux que tu me gardes vivant, protesta-t-il en se frottant l’arrière du crâne.
Une fois qu’il eut soigneusement prit soin de Grise-Mine, Anton entreprit d’assister l’empereur et son équipe. Le voyant arriver et aidé à plier les toiles, Charles l’aborda.
– Vous devez songer que j’ai bien mal préparé notre périple.
Anton secoua la tête.
– Nous vous faisons confiance, mentit-il par pure courtoisie.
Charles lui sourit.
– Et je vous en suis extrêmement reconnaissant.
Rassemblant les sardines qui traînaient à présent sur le sol, Anton ne sentit pas son souverain l’observer.
– Major m’a apprit que vous avez reçu une promotion.
Le cueilleur ne su que répondre. Il avait ignoré Janus toute la matinée, le laissant à la responsabilité de ses camarades. Il ne désirait pas se lamenter auprès de son empereur. De plus, il reviendrait à contredire les ordres de son supérieur.
– Cela ne semble pas vous faire plaisir, observa Charles.
Anton rangea les piquets dans le sac prévu à leur effet et fini par avouer.
– Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une bonne idée. Ce périple est dangereux et Janus n’a aucune expérience. Il ne sait pas ce qui l’attends.
L’empereur s’approcha de lui et posa une main sur son épaule.
– J’ai entièrement confiance en la décision de Major. Il a confié ce jeune moussu entre les mains d’un cueilleur qualifié. Votre réticence est la preuves que vous vous souciez de sa sécurité. Faites vous confiance, Anton.
Sur ces paroles, le monarque s’en fut, laissant le cueilleur perplexe. Trébuchet, toujours non loin de l’empereur, l’interpella alors. Ensemble, ils chargèrent la tente pliée dans la charrette. L’homme de main de l’empereur le remercia et indiqua d’un signe du menton l’avant de la calèche.
– Charles à raison. Tu devrais te faire confiance mais également en faire de même avec le petit.
Sur ces mots, il rejoignit son monarque. Anton s’approcha de l’avant de la carriole. Janus était debout, devant les mulots, tenant leurs rênes afin qu’ils ne bougent pas trop durant le chargement. Il semblait perdu dans ses pensées, les épaules basses. Anton l’observa de loin. Jeune, innocent, perdu. Il se détourna et rejoignit Grise-Mine pour se mettre en selle. L’empereur ordonna que tout le monde reprenne sa place de la veille et la délégation prit la route.
Bien que la formation fut la même, une chose avait changée. À présent, les cueilleurs se déplaçaient à quatre et non à cinq au sein de leur groupe. Janus était assis avec les cochers, exempté de monture et Isak avait été missionné pour faire des tours réguliers dans la forêt. Il quittait alors la piste principale afin de recueillir des informations supplémentaires sur leur chemin. Comme il l’avait si bien fait remarqué le matin, ils se trouvaient dans la partie Est de la forêt. Il la connaissait donc comme sa poche.
Anton enviait son camarade. Pouvoir sortir de la lente monotonie de la marche qu’ils suivaient pour parcourir seul les bois à la recherche d’informations. Il en rêvait. Même les mulots semblaient contrariés de ne pas pouvoir suivre leur compère et tiraient plus fortement sur les filets.
Il observa un moment, de loin, par habitude, ses camarades restants. Major se tenait aux côtés d’Evanora et échangeait avec elle à voix basse. Autour d’eux, tout était calme. Le vent s’était levé et berçait les branches de pins. Le doux bruissement des feuilles calmait Anton. La musique de la forêt était sa préférée.
– J’ai un mauvais pressentiment.
Anton sursauta. Il ne s’était pas aperçu de la présence de Petra à ses côtés. Pour ainsi dire, il l’avait presque oublier. Elle s’était faite particulièrement discrète depuis l’annonce du départ. Ne sachant pas si elle lui parlait directement ou non, le moussu ne posa pas plus de questions. Mais Grise-Mine eu un comportement étrange. Elle s’arrêta subitement. Anton se maintint en selle, à l’aide de ses habiletés. À ses côtés, Lance, le mulot de Petra, en avait fait de même. À présent, ils humaient l’air, les oreilles à l’affût.
– Eux aussi, ils le sentent, murmura Petra.
– Qu’est ce qu’ils sentent ?
Major et Evanora se retrouvaient à quelques mètres d’eux, leurs montures aux aguets. Petra les fixa de ses yeux verts menthe. Elle se tenait droite sur son mulot, à l’écoute.
– Les choses bougent, murmura-t-elle. Nos mulots en sont plus sensible, ils connaissent la forêt et ses habitants. Quelque chose d’anormal rôde.
Major claqua sa langue contre son palais.
– Peut importe, nous connaissons les risques. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre la délégation. Avançons.
Il donna un coup de talon à Plume et l’enjoignit à avancer. Le chef ne donnait que peu de crédit aux ressentis. Ne sachant pas si ces prémonitions se révélaient authentiques, Anton préféra se fier à Major. Ainsi, ils suivirent leur chef sans plus prononcer de mot. Ils rattrapèrent la délégation au trot. La marche se poursuivit dans le silence jusqu’au repas.
À l’instar de la veille, la troupe fit une halte pour se restaurer à midi, permettant aux cueilleurs de faire courir leurs mulots. Lorsqu’ils se réunirent, Janus avait chargé leurs assiettes de ragoût et Isak était de retour, aux anges. Il leur bassina les oreilles de son magnifique épopée de la matinée durant repas. Anton eu craint que Evanora ne lui enfonce, de force, sa cuillère au fond de la gorge pour le faire taire.
Un cri à l’autre bout du lieu de ravitaillement mit fin à leur supplice. Les gardes s’étaient levés de concert et partaient en courant dans les sous-bois. Les cueilleurs échangèrent des regards surpris. D’un commun accord ils leurs emboîtèrent le pas, craignant le pire.
Ils arrivèrent au bord d’un ruisseau. À son rivage se tenait l’une des couleur violette, épée à la main.
– Je vous avais prévenue, murmura Petra. Quelque chose cloche.
Anton ne comprit pas immédiatement ce qu’elle voulait dire. Pourtant, un détail dans le paysage le perturbait. Il se concentra sur chaque objets. Ses yeux s’arrêtèrent sur le court d’eau. Un hoquet s’échappa de ses lèvres. La rivière était rouge vive.

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